vendredi 20 mars 2026

Frapper et espérer

Dans une bonne planification opérationnelle, on commence par définir, en fonction des moyens disponibles, les modes d’action (MA) possibles pour atteindre l’objectif stratégique – l’état final recherché – décidé par l’échelon politique. On définit en parallèle tout ce que l’ennemi peut mettre en œuvre pour s’y opposer, les ME, puis on confronte tous les MA et ME dans un grand tableau matriciel où l’on examine, case par case, tout ce qui peut se passer. On présente alors au décideur les résultats de cette confrontation, et celui-ci choisit le MA en toute connaissance de cause.

L’échelon militaire planifie ensuite la mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère toujours décisive mais qui l’est rarement.

Coups ou conquête

La guerre actuelle entre la coalition israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle. Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.

Il existe fondamentalement deux modes opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on plante des drapeaux dans les villes.

Les modes d’action de niveau stratégique sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :

MA1 : Une campagne de conquête + une campagne de coups (type Irak 2003).

MA 2 : L’organisation et l’armement d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).

MA 3 : Une pure campagne de coups.

Le choix du MA par le décideur politique relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région. Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité aérienne de la coalition.

Cette campagne de coups choisie peut elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes, par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis, et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.

Il y a ensuite l’option « raid d’attaque » d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance, de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager, par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.

Ces options sont complémentaires, et une campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans les coups, dans un axe parallèle.

Comme en témoigne la constitution de la force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les proxys de Téhéran, en particulier au Liban.

Notons aussi que, s’il est toujours assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a visiblement pas été le cas du côté américain.

Le problème est que la guerre se fait à deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.

On savait donc que sa structure de commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une campagne de coups.

La seule « inconnue connue » restait le choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région (ME2).

En toute logique, les coalisés, et en particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et autour de leurs forces.

Symptomatiquement, les chasseurs de mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.

Au bilan, par un mélange de précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres du Golfe et le moins diversifié.

En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de 6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion Strike.

Il est vrai que l’armée de l’air israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.

Dans la matrice

La confrontation réelle des stratégies débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement, les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan de guerre.

On découvre alors qu’elles ont choisi de frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz. L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le prix du gallon d’essence.

La République islamique frappe, menace et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.

Une fois mis en œuvre, les MA et les ME se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak, etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.

La plus importante est la bataille de Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la pression sur l’appareil sécuritaire.

Grâce à un réseau de renseignement israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle, appliquées pour la première fois à un grand État.

La théorie israélienne de la victoire est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.

On aimerait y croire, mais en l’absence de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant, c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.

Sans doute les choses s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.

En attendant cette hypothétique révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.

La plus urgente des batailles en cours, et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer d’arrêter la guerre.

Cette bataille est une combinaison de parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par les stocks souterrains.

On résiste donc plutôt bien, au moins tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.

Pour casser cette dynamique, il sera peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.

Il y a enfin toute une bataille de la côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens, mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires, sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au loin.

Elles le sont aussi pour la navigation civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou bien de livrer bataille.

C’est le choix qui semble avoir été fait par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.

L’option 2 « attaque » vient d’être adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64. L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une brigade d’assaut aérien de l’US Army.

Frappes anti-bunkers, surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un résultat stratégique.

Conclusion

En conclusion, cette double campagne de coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité, avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés divers.

Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.

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