L’échelon militaire planifie ensuite la
mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on
voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par
l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode
opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou
prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle
matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact
est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui
rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère
toujours décisive mais qui l’est rarement.
Coups ou conquête
La guerre actuelle entre la coalition
israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle.
Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de
nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire
iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec
ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une
soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent
pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.
Il existe fondamentalement deux modes
opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes
de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les
campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on
plante des drapeaux dans les villes.
Les modes d’action de niveau stratégique
sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les
objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :
MA1 : Une campagne de conquête +
une campagne de coups (type Irak 2003).
MA 2 : L’organisation et l’armement
d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de
coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).
MA 3 : Une pure campagne de coups.
Le choix du MA par le décideur politique
relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait
peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de
toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région.
Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins
de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité
aérienne de la coalition.
Cette campagne de coups choisie peut
elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes,
par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque
toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis,
et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en
partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.
Il y a ensuite l’option « raid d’attaque
» d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités
de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance,
de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager,
par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points
précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.
Ces options sont complémentaires, et une
campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont
toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de
risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à
coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans
les coups, dans un axe parallèle.
Comme en témoigne la constitution de la
force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens
aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie
sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant
également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les
proxys de Téhéran, en particulier au Liban.
Notons aussi que, s’il est toujours
assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en
déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à
Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en
quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en
compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et
que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a
visiblement pas été le cas du côté américain.
Le problème est que la guerre se fait à
deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de
ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les
instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de
frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.
On savait donc que sa structure de
commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête
remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure
militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de
secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le
début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de
ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que
possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et
réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une
campagne de coups.
La seule « inconnue connue » restait le
choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à
Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région
(ME2).
En toute logique, les coalisés, et en
particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux
ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par
les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant
la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et
autour de leurs forces.
Symptomatiquement, les chasseurs de
mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins
deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la
guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la
liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.
Au bilan, par un mélange de
précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les
Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres
du Golfe et le moins diversifié.
En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr
déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération
de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de
6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions
de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de
combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du
Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion
Strike.
Il est vrai que l’armée de l’air
israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui
place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne
représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.
Dans la matrice
La confrontation réelle des stratégies
débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des
coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de
plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement,
les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan
de guerre.
On découvre alors qu’elles ont choisi de
frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz.
L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au
renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela
mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir
par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des
alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir
le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe
politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts
matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le
prix du gallon d’essence.
La République islamique frappe, menace
et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre
chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.
Une fois mis en œuvre, les MA et les ME
se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des
missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats
arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak,
etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.
La plus importante est la bataille de
Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à
ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe
par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la
pression sur l’appareil sécuritaire.
Grâce à un réseau de renseignement
israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les
têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers
sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des
méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle,
appliquées pour la première fois à un grand État.
La théorie israélienne de la victoire
est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le
régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition
politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.
On aimerait y croire, mais en l’absence
de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes
au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On
attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais
pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant,
c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.
Sans doute les choses
s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et
armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu
pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser
et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il
clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les
choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de
beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance
avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.
En attendant cette hypothétique
révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la
protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le
Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y
a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui
impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les
options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs
grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du
puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et
quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.
La plus urgente des batailles en cours,
et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des
coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui
des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter
des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens
tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le
faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation
reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer
d’arrêter la guerre.
Cette bataille est une combinaison de
parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à
une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup
moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis
les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par
les stocks souterrains.
On résiste donc plutôt bien, au moins
tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez
considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent
quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves
de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette
guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus
difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.
Pour casser cette dynamique, il sera
peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette
mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et
sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.
Il y a enfin toute une bataille de la
côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement
nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur
longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens,
mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires,
sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au
loin.
Elles le sont aussi pour la navigation
civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes
conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas
d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de
pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou
bien de livrer bataille.
C’est le choix qui semble avoir été fait
par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura
donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où
les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples
petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.
L’option 2 « attaque » vient d’être
adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64.
L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux
groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une
brigade d’assaut aérien de l’US Army.
Frappes anti-bunkers,
surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se
multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les
destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier
de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un
résultat stratégique.
Conclusion
En conclusion, cette double campagne de
coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité,
avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même
temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez
classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés
divers.
Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.

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