lundi 19 janvier 2026

Un art trumpien de la guerre

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.

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