La
guerre à l’extérieur
Commençons
par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William
McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression
du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la
concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple
de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de
prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales
et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et
ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force
terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.
La
guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion
publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la
suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine,
notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le
scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à
Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président
McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par
les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal
de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism
sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion
publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de
l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La
Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une
déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.
La
puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à
Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même
temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement
plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre
également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la «
splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay,
permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des
Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au
grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette
annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de «
contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre
terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les
Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y
perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.
C’est
également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la
« République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons
américains contre la reine Liliʻuokalani,
est annexée par les États-Unis. La même
année, les Américains, par
ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière
pour « ouvrir » par la force la
Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité
de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement
au rétablissement de l’ordre
à Pékin au sein de
la coalition internationale.
Au
bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus
de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces
écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium
américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les
vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et
avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe
surtout les États-Unis en Extrême-Orient.
America
Great
Expansionniste
à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de
son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international,
en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première
vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui
arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui
débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce
maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux
centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer.
La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La
panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000
entreprises et de 500 banques.
Les
États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette
situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une
émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en
Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première
mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour
les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des
États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même
qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le
développement de l’industrie américaine.
En
fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant
sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme
les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de
s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant
sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques
et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de
l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité
financière.
Au
bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques
d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en
difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique
internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la
présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance
économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again »
après l’effondrement du milieu du siècle.
Point
de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus
vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce
qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au
sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025
grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.
La
violence à l’intérieur
Pour
autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est
aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale
du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à
celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de
pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela
débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.
La
première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec
l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de
lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir
est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de
personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley
condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les
combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la
traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.
La
seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies
industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme
dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une
immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud,
mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million
de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter
certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du
Nord.
Dans
une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les
grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes
armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues
par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée
et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent
presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de
l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux
grandes sociétés.
Il
existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en
partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui
se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6
septembre 1901 au début de son second mandat.
En
résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion
économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions –
sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du
moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans
doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger,
avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de
décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois
hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires «
non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies
dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.
Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.

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