Je n’aime pas beaucoup l’expression « troupes au sol
», car elle ne veut pas dire grand-chose. Je préfère parler de troupes de «
combat rapproché », plus rugbystiquement de « mêlée » ou encore, et plus
simplement, de « contact ». Concrètement, il s’agit des unités chargées de
pénétrer dans les zones de mort – les endroits où l’on est sûr d’être tué ou
blessé par l’ennemi dans la journée si l’on ne prend aucune précaution – zones
profondes de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de profondeur
et de plusieurs centaines de mètres d’altitude.
À condition de prendre des risques, et c’est toute
la problématique de la Théorie du combattant, on peut faire beaucoup de
choses avec des forces de contact, y compris dans la guerre en cours contre la
République islamique d’Iran.
Raids
ou conquêtes
Les unités de contact – blindées, motorisées, à pied, amphibies, d’assaut aérien, etc. – servent d’abord à s’emparer ou à défendre du terrain. Ce
sont donc logiquement les instruments premiers des opérations de conquête,
celles où l’on essaie de s’emparer de tout ou partie du territoire ennemi,
jusqu’à éventuellement la capitale si l’on veut la destruction de l’ennemi et,
pour rester dans l’actualité, y changer le régime politique. Pour changer des
sempiternelles références à l’Afghanistan ou à l’Irak, on peut parler des
troupes vietnamiennes s’emparant de Phnom Penh le 7 janvier 1979 pour mettre à
bas le régime des Khmers rouges ou des troupes tanzaniennes faisant la même
chose à Kampala quelques semaines plus tard pour en finir avec la dictature
d’Idi Amin Dada. Bien entendu, ce ne sont pas les seules forces disponibles
dans ces opérations, puisque tout autour de ces troupes de contact, on trouve aussi
les troupes de frappe qui donnent des coups violents sur des points à travers
les espaces vides : l’air et la mer avec leurs différentes couches, le
cyberespace, l’espace électromagnétique, etc.
Ces dernières troupes ont en revanche et bien évidemment
le premier rôle dans les pures campagnes de frappe, ces campagnes pointillistes
où l’on ne s’efforce pas de contrôler le terrain, mais de casser (ou parfois de
capturer) des points, souvent des milliers de points, afin de faire apparaître
le visage de la victoire. Elles présentent l’immense avantage pour des armées
disposant de la supériorité aérienne de présenter relativement peu de risques
de pertes, pour soi en tout cas. La différence avec les opérations de conquête
est que ces pures campagnes de frappe n’ont permis à elles seules et jusqu’à
présent que d’affaiblir l’ennemi, mais jamais de le détruire complètement. Cela
peut suffire pour obtenir la neutralisation des moyens militaires de l’ennemi
et sa soumission de fait ou de droit si cette soumission est explicitée, mais
on se retrouvera toujours à la fin avec le même ennemi en face. En simplifiant
largement, si l’on veut porter l’estocade à cet ennemi, il faut s’emparer de sa
capitale, ce qui est difficile avec seulement des avions. Si elles n’y ont pas
le rôle premier, les forces de contact ont aussi un rôle à jouer dans ces
campagnes de frappe, et c’est à cela que l’on pense – à mon sens trop
tardivement – dans la guerre en cours de la coalition israélo-américaine contre
la République islamique.
Le complexe de reconnaissance-frappe de la
coalition, c’est-à-dire l’association de multiples capteurs et de frappeurs (avions
de combat, missiles, drones, etc.), est précis et puissant mais il a deux limites :
ils sont en nombre limité par rapport au nombre de cibles possibles en Iran et
ils ne peuvent pas tout toucher. C’est là que de nombreuses petites unités de
contact peuvent compléter le travail, en s’attaquant par exemple à de petites
cibles, souvent mobiles, qui ne justifient pas forcément une sortie aérienne. L’intervention
d’une douzaine d’hélicoptères d’attaque français, en juin 2011, dans la
campagne de frappes en appui de la rébellion libyenne a changé la donne en
détruisant 550 petites cibles de l’armée kadhafiste inaccessibles pour la
plupart aux avions de combat. On aurait pu être encore plus efficace en
déposant aussi au sol des troupes de contact, mais il existait alors une forte
réticence à engager des fantassins dans un pays arabe. C’est dommage, car en
déposant ou en infiltrant des commandos (au sens de fantassins embarqués), on
peut aller chercher au sol et surtout au sous-sol les objectifs qui ont été enterrés,
protégés ou dispersés afin d’échapper autant que possible aux frappes
aériennes, comme par exemple les sites d’enrichissement nucléaire de Fordo et
de Natanz.
Dans ce cas, le mode opératoire privilégié est le
raid héliporté. Les hélicoptères ayant un rayon d’action beaucoup plus court
que celui des avions, il faut partir d’une base relativement proche de la zone-objectif.
Cette base peut être flottante, comme un navire d’assaut amphibie – mais les
Américains n’en ont très étrangement pas encore déployé au large de l’Iran – une
base à terre proche de la frontière, ou encore une base installée
temporairement à l’intérieur de l’immense territoire iranien. Bien sûr, ce
dernier aspect évoque immédiatement pour les Américains le désastre de
l’opération Eagle Claw en avril 1980, qui avait échoué dans
l’établissement même de cette base temporaire près de Tabas, au sud-est de
Téhéran. Les Américains ont cependant fait d’immenses progrès depuis cette
époque et ils dominent le ciel. À partir de cette base, et appuyé par les airs
et les drones, on se déplace par véhicules légers ou par hélicoptères vers une
zone d’attaque encagée depuis le ciel afin d’empêcher toute arrivée de
renforts. On y détruit ou capture ce que l’on veut avant de repartir en sens
inverse jusqu’à la base, que l’on démonte éventuellement. C’est une méthode
complexe à organiser, dangereuse pour les hommes dès que l’on arrive au contact
– et c’est évidemment le principal facteur inhibant pour l’échelon politique –
mais terriblement efficace, avec toujours une dimension d’audace spectaculaire
que l’on peut exploiter médiatiquement, lorsque cela réussit bien sûr.
Qui peut faire cela ? Les unités d’attaque des
forces spéciales, bien sûr, israéliennes et américaines, avec la limite de leur
volume qui réduit le nombre total de missions possibles. Pour avoir de la
masse, et donc obtenir plus d’effets stratégiques, on peut y ajouter du côté
américain les bataillons de Rangers (qui font partie des forces spéciales), les
MEU (Marine Expeditionary Unit) des Marines agissant depuis la mer ou
des brigades d’assaut aérien des 82e et 101e divisions,
puis en fait toutes les unités d’infanterie. Les Israéliens, qui avaient déjà
agi depuis le sol iranien en juin 2025 avec le Mossad, peuvent éventuellement
ajouter aux Sayeret des forces spéciales, la 89e brigade commando,
voire des bataillons d’infanterie de reconnaissance. On peut imaginer cependant
et pour plusieurs raisons qu’ils préféreront conserver ces forces pour agir sur
leur territoire et sa périphérie.
Avec toutes ces unités, on pourrait ainsi doubler la
campagne de frappes aériennes et ses gros coups par une « campagne commando » de
multiples coups de couteau, à la manière par exemple de la guerre d’usure entre
l’Egypte, l’Union soviétique et Israël le long du canal de Suez en 1969-1970.
Le pouvoir est au bout du fusil, pas de l’avion
Et puis, il y a toujours cette idée, cet
espoir même, que cette campagne de frappes et éventuellement de raids
commandos, débouche aussi sur une opération de conquête. En clair, et c’est le
deuxième objectif stratégique après la destruction de la triple menace
militaire iranienne (balistique, nucléaire, proxys), on espère – surtout du
côté israélien – changer le rapport de forces dans les rues de Téhéran et des
principales villes en faveur des révolutionnaires.
Ce changement de rapport de forces passe
d’abord par un affaiblissement de l’appareil de sécurité et de répression des
Gardiens de la Révolution islamique (GRI) par des coups de toute sorte, mais
cela peut passer aussi par le renforcement des capacités de combat des
émeutiers, en les armant par exemple. C’est un équilibre très délicat à
trouver. Les bombardements des sites des GRI et des forces de sécurité,
jusqu’aux plus petits commissariats au cœur de Téhéran, n’incitent pas à
descendre dans la rue, mais plutôt à se terrer ou à fuir les villes. C’est la
raison pour laquelle il a été annoncé d’attendre la fin des bombardements pour
revenir à la confrontation avec le pouvoir, avec cette difficulté que personne
ne connaît la fin des bombardements.
C’est un peu comme un assaut après une
préparation d’artillerie. La préparation affaiblit l’ennemi et le rend
vulnérable à l’assaut, mais pour une fenêtre de neutralisation limitée : le
temps pour le défenseur de reprendre ses esprits et de se remettre en position.
Au-delà de ce temps, il est probable que l’assaut échouera. Dans un assaut, on
connaît cependant normalement l’heure de l’arrêt de la préparation et si les
choses sont bien faites, celle-ci n’affecte pas les attaquants. En Iran, les
frappes aériennes affectent aussi la population, même si bien sûr elles n’en
sont pas la cible, et la neutralisent presque autant que les forces de
sécurité, sans que personne ne sache quand cela s’arrêtera. J’ai un peu
tendance à penser que les raids de contact sont un peu plus chirurgicaux et
moins traumatisants pour l’environnement que les frappes aériennes, à condition
d’être menés par des troupes professionnelles maîtresses de leurs feux. Mais on
peut difficilement imaginer déboulonner de cette façon tous les postes de
l’ennemi à l’intérieur d’une mégalopole comme Téhéran.
Dans la réalité, ce que l’on appelle «
destruction » est surtout une désagrégation. Il n’est pas possible d’éliminer
complètement la masse des GRI, de l’organisation Qods et des milices étrangères,
des paramilitaires Basij, des services de renseignement intérieur, de la police
ou encore des forces armées régulières. Il est possible cependant de leur faire
mal, de les désorganiser et surtout de leur faire peur, en considérant que ces
gens-là cesseront progressivement le combat ou partiront lorsqu’ils seront
persuadés d’être à coups sûrs dans le camp des perdants. Avec les morts et
blessés provoqués par la coalition, cela fera au bout du compte moins de monde
lorsque les révolutionnaires « sortiront de la tranchée ».
Et puis, il y a donc le deuxième volet
du changement de rapport de forces, et c’est là que les troupes de contact
peuvent à nouveau intervenir, en aidant cette fois les émeutiers à se
transformer en unités de combat. C’est d’abord le travail des services comme le
Mossad ou la CIA, à transformer cette opposition difficile en armée, même
hétérogène, et à des unités spécifiques, comme les « bérets verts » de l’US
Army dont c’est la mission première, de venir armer, conseiller et encadrer ces
forces diverses. Pour reprendre l’exemple libyen de 2011, c’est donc non
seulement l’introduction des hélicoptères qui a changé la donne, mais plus
encore celle de troupes d’insertion, Service Action, forces spéciales,
conseillers techniques français, SAS britanniques et autres, conjuguée avec la
livraison d’armes légères, qui a dopé les forces rebelles et contribué à la
chute du régime de Kadhafi. On l’oublie souvent, mais les Américains ne
voulaient pas engager de troupes de contact en Afghanistan en octobre 2001
contre Al-Qaïda et les Talibans. Ils ont lancé une pure campagne de frappes
aériennes contre eux et fait confiance aux seigneurs de la guerre locaux pour
combattre au sol, en leur adjoignant néanmoins des équipes américaines de
soldats fantômes, pour les conseiller et coordonner leur action avec la force
aérienne. S’ils avaient engagé aussi tous les bataillons d’infanterie légère
américains disponibles, peut-être auraient-ils obtenu des résultats plus
décisifs, en éliminant Oussama Ben Laden dès cette époque à Tora Bora ou le
mollah Omar à Kandahar avant qu’ils ne rejoignent le havre pakistanais, mais
c’est une autre histoire.
Avec la formation d’une armée
révolutionnaire dont il faut au plus vite définir la direction politique unie,
on forme aussi un front. Un front présente le premier avantage de fournir une
bien meilleure appréciation du sens de l’histoire que la comptabilité de
frappes, puisqu’il suffit de regarder dans quel sens bougent les drapeaux sur
la carte. Un front permet aussi de créer un espace dans lequel on peut
recueillir les prisonniers et surtout les ralliements, surtout si on a promis
une immunité et si on propose un projet politique alternatif. On peut se
constituer prisonnier face à un avion ou un drone, mais c’est plus facile de
lever les bras face à des combattants en face de soi.
Quand on pense ralliement en Iran, on
pense surtout aux forces armées régulières, car c’est le plus souvent comme
cela, des Gardes françaises en juillet 1789 à Paris aux régiments de la Garde à
Petrograd en février 1917, que les révolutions s’imposent. Bien entendu, et
encore une fois, tout cela est également aléatoire dans la guerre actuelle,
avec les effets contradictoires de la campagne de frappes. Est-ce que l’armée
régulière, dont les forces aériennes et navales au moins, attaquées par la
coalition israélo-américaine, va vraiment rejoindre un camp révolutionnaire
associé aux étrangers qui tuent les siens ? Ce n’est pas sûr. Peut-être que
celle-ci va au contraire se rallier aux GRI pour défendre le pays ou éclater.
Si les forces de sécurité restent solides
et qu’un front rebelle se constitue avec l’aide des alliés, ce front ne sera
plus un accélérateur de la chute du régime, mais une ligne de contact pour des
combats qui dureront sans doute des semaines si l’on engage des troupes de
contact supplémentaires aux côtés des rebelles, des mois si l’on se contente de
les assister au sol et de les appuyer depuis les airs comme en Libye, et des
années avec des centaines de milliers de morts si l’on ne fait rien de tout
cela comme en Syrie.
Au bout du compte, hormis le scénario peu
probable d’un effondrement soudain du régime et d’un changement en douceur du
système politique, il n’y a grand-chose de très réjouissant dans tout cela. Il y
a de toute façon rarement des choses réjouissantes à la guerre, sauf pour les
matamores américains qui présentent cela comme un grand jeu vidéo dont ils
ignorent manifestement la violence et la complexité.

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