Franchir
un de ces seuils, de la confrontation à la guerre conventionnelle et de la
guerre conventionnelle à la guerre atomique, est toujours délicat. On s’engage
dans un nouveau vortex souvent incertain dans ses résultats, mais certain dans
ses coûts énormes et avec une grande difficulté à revenir en arrière. Approcher
un seuil, c’est approcher un objet à très forte gravité. La physique s’y déforme
et à force de s’approcher on peut franchir un point de non-retour. Notons d’ailleurs
que les forces présentes aux abords de ces deux seuils n’ont pas non plus la
même intensité. Approcher de la guerre conventionnelle équivaut à s’approcher d’une
étoile massive, c’est dangereux mais gérable, alors que de son côté la guerre
nucléaire est un terrifiant trou noir. On hésite donc encore plus à s’en
approcher, jusqu’à même – entre puissance nucléaires - éviter de franchir le
seuil précédent.
À
l’intérieur de ces espaces, les stratégies sont fondamentalement de deux types :
par pression jusqu’à l’émergence du résultat escompté et cela ressemble à du
poker, ou par une séquence d’actions où le succès de l’une d’entre elles dépend
du succès de la précédente et on pense évidemment dans ce cas aux échecs. La
première stratégie est largement cachée jusqu’au dénouement, la seconde se suit
sur une carte.
La
difficulté de compréhension de la crise actuelle est un mélange de tout cela. Il y a à
la fois une guerre — la Russie contre l’Ukraine — et une confrontation — la
Russie contre l’Alliance atlantique – précédente à la guerre en Ukraine (faut-il
rappeler ce qui se passe en Afrique ?) mais qui a évidemment pris un tour
beaucoup plus grave depuis. Par ailleurs, si la confrontation entre la Russie
et l’Alliance atlantique relève presque uniquement du poker (paquets successifs
de sanctions, accroissement de l’aide militaires en nature et volume, coupures
ou embargos, messages plus ou moins explicites via des sabotages, influence, etc.),
la guerre en Ukraine comprend un échiquier des opérations militaires posé sur
un tapis plus large où on joue aussi un poker plus sinistre encore que celui
auquel nous jouons puisqu’il tue. C’est dans le cadre de la confrontation que
nous aidons l’Ukraine dans sa guerre, sans vouloir pour autant franchir le seuil
de la guerre et les Russes sont dans la même posture.
Ce
n’est pas nouveau. Alors que les États-Unis soutiennent le Sud-Vietnam et font
la guerre au Nord-Vietnam, l’Union soviétique apporte une aide militaire
massive au Nord. Quelques années plus tard, les rôles sont inversés et c’est l’Union
soviétique qui fait la guerre en Afghanistan et soutient les régimes éthiopiens
ou angolais tandis que les Occidentaux, cette fois unis, s’y opposent. Dans les
deux cas, Soviétiques et Occidentaux ne s’affrontent pas directement militairement.
A
ce stade de l’affrontement actuel, la confrontation russo-occidentale prend de
l’ampleur. On est passé aux sabotages économiques non revendiqués, y compris peut-être
récemment sur le réseau ferré allemand. Il s’agit toujours pour les Russes, à
court terme d’ébranler les opinions publiques occidentales et surtout
ouest-européennes, dans leur conviction à soutenir l’Ukraine « au nom de la paix ». Privé de soutien l’Ukraine
aura beaucoup de mal à poursuivre le combat. Mais il faut bien comprendre et le
discours de Vladimir Poutine le 30 septembre a été clair, que la rupture
est désormais consommée et qu’un nouveau rideau de fer est tombé. Le régime
russe nous a déclaré une confrontation permanente. Même si on décidait d’arrêter
l’aide à l’Ukraine, la lutte continuerait.
Dans
la guerre en cours en Ukraine, les choses ont moins bougé sur l’échiquier cette
semaine que les précédentes. Dans la bataille de Kherson, les forces russes ont
rétabli une ligne de défense cinq kilomètres au sud de l’axe Davydiv Brid-Dudchany
et la poche n’a pas bougé. Les frappes d’interdiction et le quasi-siège de la
tête de pont se poursuivent. Dans la bataille du nord, les Ukrainiens ont
ralenti dans leur progression vers Kreminna et Svatove, consolidant leur
position entre Lyman et la rivière Oskil. Les Russes de leur côté, poursuivent des
petites attaques à l’ouest de la ville de Donetsk et au sud de Bakhmut, où ils
se sont emparés de plusieurs villages. La ligne sud Zaporijia-sud Donetsk n’a
pas bougé. Les forces ukrainiennes consolident, digèrent leurs victoires et
reconstituent ou relèvent leurs forces usées par plus d’un mois de combats
ininterrompus. Ce ralentissement est mis à profit par les forces russes pour
tenter de rétablir des lignes de défense plus solides. Nul doute cependant que
les offensives ukrainiennes vont reprendre rapidement dans les mêmes secteurs nord
et sud car ils ont encore beaucoup de potentiel de succès stratégiques :
la prise du carrefour de Starobilsk livrerait tout le nord de la province de
Louhansk, les libérations de Lysychansk et Severodonetsk annuleraient tous les
succès russes des trois mois de guerre de tranchées, la destruction de la 49e armée
sur la tête de pont rive droite du Dniepr serait un coup très dur aux forces
russes et la conquête de Kherson serait une victoire majeure. Mais il n’est toujours
pas exclu, si les Ukrainiens en ont les moyens, qu’une troisième offensive soit
également portée en direction de Mélitopol.
Face
à ces menaces, les marges de manœuvre russes restent limitées, comptant sur les
pluies d’automne et la neige de l’hiver pour ralentir les mouvements et donc en
premier lieu ceux des Ukrainiens, puis sur l’arrivée de renforts mobilisés. Le
problème, pour rester dans la métaphore échiquéenne, est que les Russes n’ont
que des pions à envoyer sur l’échiquier là où les Ukrainiens dominent en nombre
de pièces et continuent à les renforcer voire en fabriquent de nouvelles. Si la
boue de novembre peut effectivement ralentir les opérations, le froid hivernal
ne les interdit pas et vu comment les forces russes semblent être équipées pour
l’hiver (un comble et un nouvel indice des défaillances du système) il est
possible que cela les pénalise encore plus que les Ukrainiens. Un autre expédient
réside dans l’implication biélorusse. Le président Loukachenko louvoie depuis le
début de la guerre entre son obéissance obligée envers Vladimir Poutine et le
risque de profonde déstabilisation interne que provoquerait une entrée en
guerre de son pays. Il a donc une stratégie de limite de seuil, offrant tout ce
qu’il est possible de faire pour aider l’armée russe — l’utilisation de son
sol, le pillage de ses équipements, le maintien d’une menace de fixation à la
frontière ukrainienne — sans entrer en guerre. Peut-être y sera-t-il obligé,
mais son armée est une « armée Potemkine » qui serait sans aucun doute battue par l’armée ukrainienne
actuelle. Le sacrifice des Biélorusses soulagerait un temps les Russes mais au
prix d’un ébranlement de la Biélorussie aux conséquences très incertaines. Au
bilan, il n’est du tout certain que ces nouveaux éléments militaires puissent inverser
la tendance sur l’échiquier, mais ils maintiennent l’espoir pour le camp russe.
Cela
permet aussi peut-être de gagner aussi du temps dans l’autre champ de la guerre,
celui de la pression sur le tapis. L’attaque ukrainienne dans la nuit du 7 au 8 octobre
contre le pont de Kerch qui relie la Crimée à la Russie, détruisant un axe
routier sur deux, endommageant la voie ferrée et fragilisant l’ensemble, est à
la limite entre les deux champs et ce sont les meilleurs coups. On peut en
effet la considérer à la fois comme un moyen d’entraver la logistique des
forces russes dans le sud de l’Ukraine, en préparation peut-être d’une nouvelle
offensive, et comme un affront à Vladimir Poutine dont c’est le grand œuvre. Peu
importe la méthode employée, c’est une opération clandestine d’autant plus remarquable
qu’elle a réussi à percer un réseau de protection très dense et très vanté, ce
qui ajoute encore à l’affront.
Un
tel acte ne pouvait rester impuni alors que la « guerre
des tours (du Kremlin) » semble se réveiller entre
les baronnies sécuritaires russes — FSB, SVD, GRU, le ministère de la Défense,
la Garde nationale, le groupe Prigojine, Kadyrov — et que l’action même de Poutine
semble contestée au sein même du petit Politburo du Conseil de sécurité, Nikolaï
Patrouchev en tête. Les représailles ont pris la seule forme possible : par
une intensification forte de la campagne de frappes arrières. En faisant feu de
tout bois, missiles en tout genre, drones, roquettes pour les zones proches du
front, il s’est agi de frapper le maximum de villes afin d’avoir le maximum d’impact
psychologique, sous couvert de frappes sur les infrastructures. Les avions de
combat sont toujours autant étrangement absents de cette campagne qui ressemble
quand même beaucoup à celle des armes V allemandes, V comme vengeance mais aussi
comme tentative désespérée de faire craquer la population ukrainienne et donc
ensuite l’exécutif. C’est un espoir fréquemment caressé depuis la Première
Guerre mondiale avec les raids de Zeppelin sur l’Angleterre ou les
bombardements de 1918 sur Paris par les canons longs allemands, mais toujours
déçu à moins de l’accompagner d’une victoire ou au moins d’une grosse menace
sur l’échiquier terrestre. À destination des faucons russes et de la population
ukrainienne, cette escalade sinon en nature mais du moins en intensité de la
campagne de frappes a aussi des effets contradictoires sur les opinions publiques
occidentales, entre soutien accru à l’Ukraine et faux « discours de paix » de la part du parti prorusse
On
verra si les Russes ont la volonté et les moyens de poursuivre cette campagne
de frappes à haute intensité. Faute de missiles, peut-être seront-ils obligés d’y
intégrer les forces aériennes qui risquent alors de subir de gros dégâts face à
la défense antiaérienne ukrainienne. Dans tous les cas, il y a urgence pour les
pays occidentaux à aider les Ukrainiens à gagner par le sol la bataille du ciel,
par souci humanitaire mais aussi pour contribuer à détruire deux atouts militaires
russes : leur force de missiles (dont on rappellera qu’ils peuvent porter
des armes nucléaires) déjà très amoindrie et leur force aérienne, encore préservée.
C’est encore un domaine où par facilité et petite économie, la France s’est
largement désarmée mais elle possède, comme les canons Caesar dans l’artillerie
sol-sol, quelques dizaines d’objets artisanaux de luxe comme les missiles Aster 30,
qui seraient très utiles dans cette bataille.
En résumé, avec les annexions des territoires conquis, la mobilisation partielle, l’implication biélorusse accrue, la campagne accrue de destruction de l’économie ukrainienne et les frappes de vengeance, Vladimir Poutine tente de compenser une dynamique militaire défavorable dans la guerre en cours. Avec la pression énergétique, avec l’aide de l’OPEP qui augmente le prix du pétrole, la campagne d’influence, peut-être la réalisation ou la menace de sabotages et d’autres surprises qui viendront sans doute, il tente également de reprendre l’initiative dans la confrontation avec l’Occident tout en restant sous le seuil de la guerre. C’est au moins autant d’espoirs pour lui et tant qu’il y a de l’espoir, on ne pense pas à utiliser d’armes nucléaires.


