mardi 11 octobre 2022

Extension du problème de la lutte - Point de situation du 11 octobre

Rappelons une nouvelle fois les évidences. Il existe trois niveaux d’affrontement, c’est-à-dire de recherche d’imposer sa volonté par la force, dans les relations internationales modernes : la confrontation, où on exerce une pression sur l’autre de toutes les manières imaginables mais sans se battre ; la guerre conventionnelle, qui est la même chose que la confrontation plus des combats et la guerre nucléaire, qui est la même chose que la guerre conventionnelle mais avec l’emploi effectif d’armes atomiques.

Franchir un de ces seuils, de la confrontation à la guerre conventionnelle et de la guerre conventionnelle à la guerre atomique, est toujours délicat. On s’engage dans un nouveau vortex souvent incertain dans ses résultats, mais certain dans ses coûts énormes et avec une grande difficulté à revenir en arrière. Approcher un seuil, c’est approcher un objet à très forte gravité. La physique s’y déforme et à force de s’approcher on peut franchir un point de non-retour. Notons d’ailleurs que les forces présentes aux abords de ces deux seuils n’ont pas non plus la même intensité. Approcher de la guerre conventionnelle équivaut à s’approcher d’une étoile massive, c’est dangereux mais gérable, alors que de son côté la guerre nucléaire est un terrifiant trou noir. On hésite donc encore plus à s’en approcher, jusqu’à même – entre puissance nucléaires - éviter de franchir le seuil précédent.

À l’intérieur de ces espaces, les stratégies sont fondamentalement de deux types : par pression jusqu’à l’émergence du résultat escompté et cela ressemble à du poker, ou par une séquence d’actions où le succès de l’une d’entre elles dépend du succès de la précédente et on pense évidemment dans ce cas aux échecs. La première stratégie est largement cachée jusqu’au dénouement, la seconde se suit sur une carte.

La difficulté de compréhension de la crise actuelle est un mélange de tout cela. Il y a à la fois une guerre — la Russie contre l’Ukraine — et une confrontation — la Russie contre l’Alliance atlantique – précédente à la guerre en Ukraine (faut-il rappeler ce qui se passe en Afrique ?) mais qui a évidemment pris un tour beaucoup plus grave depuis. Par ailleurs, si la confrontation entre la Russie et l’Alliance atlantique relève presque uniquement du poker (paquets successifs de sanctions, accroissement de l’aide militaires en nature et volume, coupures ou embargos, messages plus ou moins explicites via des sabotages, influence, etc.), la guerre en Ukraine comprend un échiquier des opérations militaires posé sur un tapis plus large où on joue aussi un poker plus sinistre encore que celui auquel nous jouons puisqu’il tue. C’est dans le cadre de la confrontation que nous aidons l’Ukraine dans sa guerre, sans vouloir pour autant franchir le seuil de la guerre et les Russes sont dans la même posture.

Ce n’est pas nouveau. Alors que les États-Unis soutiennent le Sud-Vietnam et font la guerre au Nord-Vietnam, l’Union soviétique apporte une aide militaire massive au Nord. Quelques années plus tard, les rôles sont inversés et c’est l’Union soviétique qui fait la guerre en Afghanistan et soutient les régimes éthiopiens ou angolais tandis que les Occidentaux, cette fois unis, s’y opposent. Dans les deux cas, Soviétiques et Occidentaux ne s’affrontent pas directement militairement.

A ce stade de l’affrontement actuel, la confrontation russo-occidentale prend de l’ampleur. On est passé aux sabotages économiques non revendiqués, y compris peut-être récemment sur le réseau ferré allemand. Il s’agit toujours pour les Russes, à court terme d’ébranler les opinions publiques occidentales et surtout ouest-européennes, dans leur conviction à soutenir l’Ukraine «au nom de la paix». Privé de soutien l’Ukraine aura beaucoup de mal à poursuivre le combat. Mais il faut bien comprendre et le discours de Vladimir Poutine le 30 septembre a été clair, que la rupture est désormais consommée et qu’un nouveau rideau de fer est tombé. Le régime russe nous a déclaré une confrontation permanente. Même si on décidait d’arrêter l’aide à l’Ukraine, la lutte continuerait.

Dans la guerre en cours en Ukraine, les choses ont moins bougé sur l’échiquier cette semaine que les précédentes. Dans la bataille de Kherson, les forces russes ont rétabli une ligne de défense cinq kilomètres au sud de l’axe Davydiv Brid-Dudchany et la poche n’a pas bougé. Les frappes d’interdiction et le quasi-siège de la tête de pont se poursuivent. Dans la bataille du nord, les Ukrainiens ont ralenti dans leur progression vers Kreminna et Svatove, consolidant leur position entre Lyman et la rivière Oskil. Les Russes de leur côté, poursuivent des petites attaques à l’ouest de la ville de Donetsk et au sud de Bakhmut, où ils se sont emparés de plusieurs villages. La ligne sud Zaporijia-sud Donetsk n’a pas bougé. Les forces ukrainiennes consolident, digèrent leurs victoires et reconstituent ou relèvent leurs forces usées par plus d’un mois de combats ininterrompus. Ce ralentissement est mis à profit par les forces russes pour tenter de rétablir des lignes de défense plus solides. Nul doute cependant que les offensives ukrainiennes vont reprendre rapidement dans les mêmes secteurs nord et sud car ils ont encore beaucoup de potentiel de succès stratégiques : la prise du carrefour de Starobilsk livrerait tout le nord de la province de Louhansk, les libérations de Lysychansk et Severodonetsk annuleraient tous les succès russes des trois mois de guerre de tranchées, la destruction de la 49e armée sur la tête de pont rive droite du Dniepr serait un coup très dur aux forces russes et la conquête de Kherson serait une victoire majeure. Mais il n’est toujours pas exclu, si les Ukrainiens en ont les moyens, qu’une troisième offensive soit également portée en direction de Mélitopol.

Face à ces menaces, les marges de manœuvre russes restent limitées, comptant sur les pluies d’automne et la neige de l’hiver pour ralentir les mouvements et donc en premier lieu ceux des Ukrainiens, puis sur l’arrivée de renforts mobilisés. Le problème, pour rester dans la métaphore échiquéenne, est que les Russes n’ont que des pions à envoyer sur l’échiquier là où les Ukrainiens dominent en nombre de pièces et continuent à les renforcer voire en fabriquent de nouvelles. Si la boue de novembre peut effectivement ralentir les opérations, le froid hivernal ne les interdit pas et vu comment les forces russes semblent être équipées pour l’hiver (un comble et un nouvel indice des défaillances du système) il est possible que cela les pénalise encore plus que les Ukrainiens. Un autre expédient réside dans l’implication biélorusse. Le président Loukachenko louvoie depuis le début de la guerre entre son obéissance obligée envers Vladimir Poutine et le risque de profonde déstabilisation interne que provoquerait une entrée en guerre de son pays. Il a donc une stratégie de limite de seuil, offrant tout ce qu’il est possible de faire pour aider l’armée russe — l’utilisation de son sol, le pillage de ses équipements, le maintien d’une menace de fixation à la frontière ukrainienne — sans entrer en guerre. Peut-être y sera-t-il obligé, mais son armée est une «armée Potemkine» qui serait sans aucun doute battue par l’armée ukrainienne actuelle. Le sacrifice des Biélorusses soulagerait un temps les Russes mais au prix d’un ébranlement de la Biélorussie aux conséquences très incertaines. Au bilan, il n’est du tout certain que ces nouveaux éléments militaires puissent inverser la tendance sur l’échiquier, mais ils maintiennent l’espoir pour le camp russe.

Cela permet aussi peut-être de gagner aussi du temps dans l’autre champ de la guerre, celui de la pression sur le tapis. L’attaque ukrainienne dans la nuit du 7 au 8 octobre contre le pont de Kerch qui relie la Crimée à la Russie, détruisant un axe routier sur deux, endommageant la voie ferrée et fragilisant l’ensemble, est à la limite entre les deux champs et ce sont les meilleurs coups. On peut en effet la considérer à la fois comme un moyen d’entraver la logistique des forces russes dans le sud de l’Ukraine, en préparation peut-être d’une nouvelle offensive, et comme un affront à Vladimir Poutine dont c’est le grand œuvre. Peu importe la méthode employée, c’est une opération clandestine d’autant plus remarquable qu’elle a réussi à percer un réseau de protection très dense et très vanté, ce qui ajoute encore à l’affront.

Un tel acte ne pouvait rester impuni alors que la «guerre des tours (du Kremlin)» semble se réveiller entre les baronnies sécuritaires russes — FSB, SVD, GRU, le ministère de la Défense, la Garde nationale, le groupe Prigojine, Kadyrov — et que l’action même de Poutine semble contestée au sein même du petit Politburo du Conseil de sécurité, Nikolaï Patrouchev en tête. Les représailles ont pris la seule forme possible : par une intensification forte de la campagne de frappes arrières. En faisant feu de tout bois, missiles en tout genre, drones, roquettes pour les zones proches du front, il s’est agi de frapper le maximum de villes afin d’avoir le maximum d’impact psychologique, sous couvert de frappes sur les infrastructures. Les avions de combat sont toujours autant étrangement absents de cette campagne qui ressemble quand même beaucoup à celle des armes V allemandes, V comme vengeance mais aussi comme tentative désespérée de faire craquer la population ukrainienne et donc ensuite l’exécutif. C’est un espoir fréquemment caressé depuis la Première Guerre mondiale avec les raids de Zeppelin sur l’Angleterre ou les bombardements de 1918 sur Paris par les canons longs allemands, mais toujours déçu à moins de l’accompagner d’une victoire ou au moins d’une grosse menace sur l’échiquier terrestre. À destination des faucons russes et de la population ukrainienne, cette escalade sinon en nature mais du moins en intensité de la campagne de frappes a aussi des effets contradictoires sur les opinions publiques occidentales, entre soutien accru à l’Ukraine et faux «discours de paix» de la part du parti prorusse (entendre «cessons d’aider l’Ukraine»).

On verra si les Russes ont la volonté et les moyens de poursuivre cette campagne de frappes à haute intensité. Faute de missiles, peut-être seront-ils obligés d’y intégrer les forces aériennes qui risquent alors de subir de gros dégâts face à la défense antiaérienne ukrainienne. Dans tous les cas, il y a urgence pour les pays occidentaux à aider les Ukrainiens à gagner par le sol la bataille du ciel, par souci humanitaire mais aussi pour contribuer à détruire deux atouts militaires russes : leur force de missiles (dont on rappellera qu’ils peuvent porter des armes nucléaires) déjà très amoindrie et leur force aérienne, encore préservée. C’est encore un domaine où par facilité et petite économie, la France s’est largement désarmée mais elle possède, comme les canons Caesar dans l’artillerie sol-sol, quelques dizaines d’objets artisanaux de luxe comme les missiles Aster 30, qui seraient très utiles dans cette bataille.

En résumé, avec les annexions des territoires conquis, la mobilisation partielle, l’implication biélorusse accrue, la campagne accrue de destruction de l’économie ukrainienne et les frappes de vengeance, Vladimir Poutine tente de compenser une dynamique militaire défavorable dans la guerre en cours. Avec la pression énergétique, avec l’aide de l’OPEP qui augmente le prix du pétrole, la campagne d’influence, peut-être la réalisation ou la menace de sabotages et d’autres surprises qui viendront sans doute, il tente également de reprendre l’initiative dans la confrontation avec l’Occident tout en restant sous le seuil de la guerre. C’est au moins autant d’espoirs pour lui et tant qu’il y a de l’espoir, on ne pense pas à utiliser d’armes nucléaires.

samedi 8 octobre 2022

The Naked and The Words-The War, point of situation

Thanks to Stéphane Cardon for the translation

First some news from the front. After the capture of Lyman and the new blow to the Russian forces, the Ukrainian forces of the Eastern Command continued their advance in the strip of 25-30 km between the Oskil and Krasna rivers, both centered north-south. On October 2nd, the Ukrainian brigade crossed the Oskil at Kupyansk and advanced rapidly east and southeast towards Svatove. In conjunction with the attack coming from the south and in particular from Lyman on the three axes between the two rivers, this new breakthrough compelled the Russian forces to fall back from their position in Borova, on the Oskil, before being surrounded. The Russian units are trying to build back a front along the Krasna. They hope to make it a solid line of defense, using the urban chain that runs along it. It is not sure that they will succeed, the Ukrainian units trying to advance faster than the defense is organizing. Ukrainian forces have already established a foothold, it seems, in the small towns of Chervonopopivka and Pishchane on the P66 highway that connects Svatove to Kreminna, 30 km east of Lyman. The town of Kreminna (20,000 inhabitants pre-war) is held by the forces of the Russian 20th Army which fell back from the Lyman Pocket.

Even though the attrition of the units engaged since a month and the logistic elongation, which we will note that it also feeds lots of catches to the enemy,  the ukrainian forces necessarily have the interest to maintain a pressure by the maneuver on the russian forces that struggles to reestablish. The Ukrainian effort will probably be carried on the capture of Kremmina and mostly on Rubizhne (56.000 inhabitants), which was already the subject to intense fighting from mars to may. The capture of Rubizhne will open the door, on one part to the reconquest of Lysychansk and Severodonetsk which could be approached by the north and by the seizure on the north-east city of Starobilsk, the communication node of all of the Luhansk province. The Ukrainian forces will then be at the heart of the annexed provinces by the same Russia that said that it will protect them at all cost.

Hence, after weeks of pressure, the Ukrainian forces of the South command has done in turn a very significant push on the north part of the Russian bridgehead  in Kherson, along the Dniepr River. The Russians have acknowledged the capture of Zolota Balka by the Ukrainians, like always, by the so-called cost of “horrible losses” which would result in a Pyrrhic victory. Although the Ukrainians have chased further south down the road TO403 and even reached Dudchany, which represents the first real breach in this strongly fortified zone. Having gone to the same parallel as the bridgehead West of Davydiv Brid, the Ukrainians seem to have forced the Russians of the northern sector to retreat. They now threaten the center sector and maybe even the first crossing point of the Dniepr at Nova Kakhovka. On the other fronts of the area, the south zone of the bridgehead isn’t moving, the Ukrainians may-be using the balance of the forces from one point to another, which would be rational, while the artillery prohibition campaign and harassing continues in order to isolate the Russians.

In summary, strong by their number and their tactical superiority, the Ukrainians are advancing pretty much everywhere they attack, by conserving the initiative in face of a Russian commandment which doesn’t seem to work rationally. We find ourselves clearly in a gap on the decision making speed, according to the famous loop OODA (Observe-Orient-Decide-Act) of John Boyd although perfectly described by Marc Bloch in “L’étrange Défaite”. Things seem to be going too fast for the Russians. We can feel the centralisation until the higher level or at least the burden to not anger the ones in a higher level of command. An insisting rumor pretends that the forces of Lyman did not receive the order to retreat on the 30th of September, in order to not ruin the “Annexation celebration” , which had severe and often mortal consequences for a large number of Russian soldiers. Although we do not understand either the stubbornness to multiply the attacks on Bakhmut like a fly against a window. If the capture of this city did have a value in July by opening the way to Kramatorsk, nowadays it doesn’t have one anymore, the only explanation would be to offer a victory.

In the meantime, the Russians are concentrating on this objective some forces which still have some strength left and which would undoubtedly be more useful elsewhere. Holding the Kherson bridgehead at all costs cannot be explained militarily either. While the Russian forces are overall outnumbered and struggling in many sectors, the choice to place one-sixth of the total forces (some suggest an even larger proportion) and among the best in a small bridgehead in risk to be isolated is extremely dangerous. The position is paradoxically solid but also fragile, as it can explode under pressure. If it happens, it could be a decisive disaster for the fate of the Russian expeditionary force in Ukraine, and it’s only to keep the city of Kherson, and to keep the possibility of one day attacking Odessa.

The situation could only improve for the Russians through a profound transformation of their military tool. This couldn’t come from a general movement from below like the French army before the Battle of the Marne from August to September 1914 or from above by the energy of a general de Lattre arriving in Indochina. The first possibility is not in the Russian military DNA, the second can’t happen when you don’t want to see an imperator and potential rival emerge. So the transformation came from Vladimir Putin who, reluctantly, decided to mobilize the resources of the nation in the war effort and in consequence brang this war into the whole Russian society.

Let us remember this anomaly that Putin wanted a major war, of high intensity to use the current word,meaning a conflict essential in its stakes – here the life or death of nations – and significant in the magnitude of the material used and the violence deployed, committed without even declaring it and without mobilizing the nation. Vladimir Putin's Russia has become like the empires described by Ibn Khaldun. A pacified general population in the sense of demilitarized and passive, only used to work and provide wealth to an asabiya, resulting from the “social organization”, the Siloviki, and an army recruited in peripheral, geographical and social Russia.

This model of society, moreover sufficiently corrupt not to ensure its proper functioning, failed to defeat an equally corrupt Ukrainian society, but which mobilized itself entirely and benefited from the help of western democracies. Ukraine has succeeded in a patriotic mass uprising unlike Russian power.

To fight, meaning to kill and eventually to be killed, is not at all natural. To take these risks, you need three things: good reasons to do it, confidence in your ability to do it and finally the feeling that it is worthwhile. Despite the losses, Ukraine has succeeded, after several months of mobilization, training and victories, in bringing together these ingredients for several hundred thousand men and women. Facing this, the Russian expeditionary force in Ukraine does not have much chance, limited in its capacity to replace the enormous losses, with the motivation often above all linked to the "esprit de corps" of regiments and brigades in increasing breaking down and now rather accumulating failures.

Vladimir Putin tried to change the odds by raising a first Pandora's box, the appeal to the nation, while threatening to raise a second, the use of nuclear power. This is the primary reason for this rush to annex the conquered territories, a long-standing project but which was envisaged in a position of strength and not on the back foot. The kremlin hoped that the extension of the Russian border would give a good reason to fight for all those who are now sent there authoritatively. And it comes with an offer of discussion on the mode "what's mine is mine, the rest is negotiable", and terrible threats, it is also supposed to be good reasons for the Ukrainians to stop to fight and for the westerners to stop to help. This annexation had no chance of being recognized by anyone, and especially not by the Ukrainians. But the main goal was that Russians recognized it and that Western sympathizers use it to bring more fear, in order to push Ukraine to accept defeat in the name of peace.

So this is how the Kremlin hopes to reverse the situation with a "levée en masse" about which we are wary, and rightly so in view of the massive and here again unprecedented leak that it causes. Whatever, nobody dared to plan the organization of a mobilization behind the back of the Tsar when he had said that it would never take place. Here, then, in the most complete bardak, are hundreds of thousands of men sent in bulk to the sorting centers by the regional governors to respect the numbers requested, as when Stalin gave quotas for deportees. Arriving at the sorting center, we see those who can really serve or who don’t have the means to pay a bribe. Those who cannot get through will then discover that the equipment depots are largely empty, due to lack of organization or lack of anticipation except that of the increase in the bank account of some. We are always looking, among others, for hundreds of thousands of winter outfits that have probably been paid for, but never made.

We find another Stalinian touch in the law on the hardening of sanctions for the refractories and even nowadays for the prisoners, whom just learned that they will go to a Russian jail as soon as the Ukrainians release them, that adds to the more modern element like the “stop-loss” which transforms the time-limited contracts of the soldiers that went to war with a voluntary contract in order to serve some time in ukraine, into a open-ended contract.

By a lot there except for the duty to protect the “Motherland” which gives good reasons to fight, and even less confidence in its capacities, weakness, its inexistant means, and its unknown friends. As of victories, the Motherland doesn’t risk to show up with a bunch of bulk soldiers in front of a Ukrainian army which has become the best in Europe with the help of the occident (many recent examples show that even that is not enough) and its internal energy. If the 200.000 mobilized soldiers announced by the minister Choïgu are sent right now by little packs directly in the units of combat on the frontlines, and the units that do not have enough people to be elsewhere, they will not reinforce them but will rather hinder them. Those frail recruits without any particular skills will be dead weight, figuratively at first before they will really be soon, and will be even faster than the other ones.

No revolts or mutineries are expected to happen immediately. In Russia, the best case scenario is that you kneel before the Tsar and beg for him to correct the errors of the boyar, where we take refuge in an extreme passivity. It really needs a lot of accumulated suffering in order to see a battleship Potemkine, or the hungry workers in Pétrograd in February 1917, or even the mothers that ask where their sent sons were sent to the furnace in Afghanistan or in Chechnya are. Oftentimes the sufferings alone do not suffice, they need to be followed by disasters.  Even though they do spark shakes in the political world, no direct seizure of power happens, shakings end up replacing the current defaulting regime by another one, more liberal like in february 1917 or in 1991  or more harder like the bolsheviks taking power in november 1917 or Putin succeeding to Eltsine on the turn of year 2000s.

Therefore, we are prompted to see disasters and horrors in Ukraine before we can put our hands on the second Pandora’s box, the one we only open in last resort. Every month, a Russian  leader recalls the fact that the famous box exists and the next day another one recalls the fact that nobody will touch it except if there is an existential threat for Russia. It’s a game, and a dangerous one at that, in which we played practically every four or five years during the Cold War and that we had forgotten since 1989 except in the Indian sub-continent. Never had everybody dared to play with this game until the end.  Nobody had wanted to link their name to the first use of a nuclear bomb after that it became taboo since it’s use in Japan. Until nowadays, Russia had always respected that game : the nuclear weapon’s only use is to stirr fear into the enemy and we take care to avoid any military aggression which would provoke an escalation and will up the probability of its use.  In the frame of a confrontation, everything else is conceivable, including the sabotage of the gazoducs, nevertheless we do not fight armed in front of each other, at least at a big scale.

Two elements have changed since the 30th of September. The first is the most disturbing passage from Vladimir Putin's surrealist speech on September 30, to recall precisely the example of the American atomic strikes on Japan, but not to emphasize that this marked an end with the creation of a taboo, but on the contrary to explain that this constituted a precedent which could justify all the others. It is a subtle change of tone compared to a finally very common discourse. The second, more obvious and probably too much, is the displacement of the Russian border, which would give the right for Russian to make anything they want for the defense of the Motherland. It is a bit like if France had invaded Belgium, annexed Wallonia on the pretext that French is spoken there, and declared that the use of nuclear weapons to defend this new France would not be ruled out.

These two elements and the effect of many of the various statements, from Medvedev to Kadyrov, make the matter more serious if not more likely. There is still a long way before the nuclear card is the only one to play. The partial mobilization, which will no doubt be followed by others, should be seen as a pot draw of new cards, and there are still plenty of hopes on the Russian side to get the weakening of aid to Ukraine by the decadent West. There are also strong doubts about the credibility of a terrible punishment for crossing a border that one does not even know.

We have made it more clear as a red line. We do not see either to which state of what is in the end a snacking of the new Motherland we will start to use a nuclear weapon, no matter the power since the only thing that counts is the label “nuclear”. Will the Russians accept to become a pariah state of all the international community, including China because Melitopol was recaptured by the Ukrainians ? Will they accept the suffering from disastrous conventional strikes on their forces, on their base in Sébastopol, on the Kerch bridge, and so on, because it is inconceivable to accept the trivialisation of nuclear use ? We cannot eternally multiply strategic errors.

In 1983, the britannic general John Hackett described the third world war in a book of the same name. In order to get out of the dead-end in which his attack on the Federal republic  of Germany was, where the Soviets destroyed Birmingham with a nuclear strike. Minsk was destroyed immediately in response. The fear of the apocalypse sufficiently shaked the Soviet Union enough to provoke its burst and collapse. The revolt then started in Ukraine.

mercredi 5 octobre 2022

Les nus et les mots - La guerre, point de situation.

D’abord quelques nouvelles du front. Après la prise de Lyman et le nouveau coup porté aux forces russes, les forces ukrainiennes du Commandement Est continuent leur progression dans la bande de 25-30 km entre les rivières Oskil et Krasna toutes deux axées nord-sud. Le 2 octobre, la brigade ukrainienne a franchi l’Oskil à Koupiansk et progressé rapidement vers l’est et le sud-est en direction de Svatove. En conjonction avec la poussée venant du sud et notamment de Lyman sur les trois axes entre les deux rivières, cette nouvelle percée a obligé les forces russes à se replier de la position de Borova, sur l’Oskil, avant d’être encerclées. Les unités russes tentent de se rétablir le long de la Krasna, en espérant en faire une ligne de défense solide à partir de la chaîne urbaine qui la longe. Il n’est pas évident qu’ils y parviennent, les unités ukrainiennes s’efforçant de progresser plus vite que ne s’organise la défense. Elles ont déjà pris pied, semble-t-il, dans les petites villes de Chervonopopivka et Pishchane sur l’autoroute P66 qui relie Svatove à Kreminna, à 30 km à l’est de Lyman. La ville de Kreminna (20 000 habitants avant-guerre) est tenue par les forces de la 20e armée russe qui se sont repliées de la poche de Lyman. 

Malgré l’usure des unités engagées depuis un mois et l’élongation logistique, dont on notera qu’elle se nourrit aussi des nombreuses prises à l’ennemi, les forces ukrainiennes ont forcément intérêt à maintenir une pression par la manœuvre sur les forces russes qui peinent à se rétablir. L’effort ukrainien sera probablement porté sur la prise de Kreminna et surtout de Rubizhne (56 000 habitants), qui avaient déjà fait l’objet de combats intenses de mars à mai. La prise de Rubizhne ouvrirait la porte, d’une part à la reconquête de Lysychansk et Severodonetsk qui pourraient être abordées par le nord et d’autre part à la saisie 60 km au nord-est de la petite ville Starobilsk, nœud de communication de tout le nord de la province de Louhansk.  Les forces ukrainiennes seront alors en plein cœur des provinces annexées par la Russie et dont elle avertissait qu’elles seraient défendues par tous les moyens.

Après des semaines de pression, les forces ukrainiennes du Commandement Sud ont réalisé à leur tour une avancée très importante dans la partie nord de la tête de pont russe de Kherson le long du fleuve Dniepr. Les Russes ont reconnu la prise de Zolota Balka par les Ukrainiens, comme toujours soi-disant au prix de « pertes terribles » qui en ferait une victoire à la Pyrrhus. Mais les Ukrainiens ont poursuivi plus au sud sur la route T0403 et même atteint Dudchany, ce qui représente la première vraie percée dans cette zone solidement défendue. Parvenus sur le même parallèle que la petite tête de pont de Davydiv Brid à l’ouest du dispositif, les Ukrainiens ont semble-t-il obligé les forces russes du secteur nord à se replier. Ils menacent désormais le secteur centre et peut-être même le point de passage sur le Dniepr de Nova Kakhovka. Pour le reste, la zone sud de la tête de pont ne bouge guère, les Ukrainiens pratiquant peut—être la balance des forces d’un point à l’autre du front, ce qui serait rationnel, tandis que la campagne d’artillerie d’interdiction et de harcèlement continue pour isoler les Russes.

En résumé, forts de leur nombre et de leur supériorité tactique, les Ukrainiens avancent un peu partout où ils attaquent, en conservant l’initiative face à un commandement russe dont on ne comprend pas bien le fonctionnement. On se trouve clairement dans un décalage de vitesse de décision, selon la fameuse boucle OODA (Observation-orientation-décision-action) de John Boyd mais déjà parfaitement décrite par Marc Bloch dans L’étrange défaite. Les choses semblent aller trop vite pour les Russes dont on sent la centralisation jusqu’au plus haut niveau ou au moins le souci de ne pas fâcher ce plus haut niveau. Une rumeur insistante prétend que les forces de Lyman n’auraient pas été repliées le 30 septembre pour ne pas gâcher la « fête de l’annexion », ce qui a eu des conséquences graves et souvent mortelles pour de nombreux soldats russes. Mais on ne comprend pas non plus l’obstination à multiplier les attaques contre Bakhmut comme une mouche contre une vitre. Si la prise de cette ville avait un intérêt au mois de juillet en ouvrant un passage vers Kramatorsk, elle n’en a plus aucun désormais hormis peut-être celui d’offrir une victoire. 

En attendant, les Russes concentrent sur cet objectif quelques forces encore combatives qui seraient sans doute plus utiles ailleurs. La tenue à tout prix de la tête de pont de Kherson ne s’explique pas non plus militairement. Alors que les forces russes sont globalement inférieures en nombre et sont en difficulté dans de nombreux secteurs, le choix de placer un sixième des forces totales (certains évoquent une proportion plus grande encore) et parmi les meilleures dans une petite tête de pont susceptible d’être isolée est extrêmement dangereux. La position est paradoxalement solide mais aussi fragile, car elle peut exploser sous la pression. Ce serait un désastre peut-être décisif pour le destin du corps expéditionnaire russe en Ukraine, tout cela pour conserver la ville de Kherson et la possibilité d’attaquer un jour Odessa.

La situation ne pouvait s’améliorer pour les Russes que par une transformation profonde de leur outil militaire. Celle-ci n’est pas venue d’un mouvement général d’en bas à la manière de l’armée française avant la bataille de la Marne d’août à septembre 1914 ou d’en haut par l’énergie d’un général de Lattre arrivant en Indochine. La première possibilité n’est pas dans l’ADN militaire russe, la seconde n’est pas possible dès lors que l’on ne veut pas voir émerger un imperator et rival potentiel. La transformation est donc venue de Vladimir Poutine qui, avec réticence, a décidé de mobiliser les ressources de la nation dans l’effort de guerre et donc de faire entrer cette guerre dans toute la société.

Rappelons cette anomalie qui voulait qu’une guerre majeure, de haute intensité pour employer le vocable actuel, c’est-à-dire un conflit essentiel dans ses enjeux – ici la vie ou la mort de nations – et important dans l’ampleur des moyens déployés et de la violence déployés, soit engagée sans même la déclarer et sans procéder à une mobilisation de la nation. La Russie de Vladimir Poutine est devenue comme les empires décrits par Ibn khaldun. Une population générale pacifiée au sens de démilitarisée et passive sinon pour travailler et fournir des richesses à une asabiya issue des « structures de forces », les Siloviki, et une armée recrutée dans la Russie périphérique, géographique et sociale.

Ce modèle de société, par ailleurs suffisamment corrompue pour ne pas en assurer le bon fonctionnement, a échoué à vaincre une société ukrainienne tout aussi corrompue, mais qui s’est mobilisée toute entière et a bénéficié de l’aide des démocraties occidentales. L’Ukraine a réussi une levée en masse patriotique là où le pouvoir russe s’y refusait.

Combattre, c’est-à-dire tuer et éventuellement se faire tuer, n’est pas du tout naturel. Pour prendre ces risques, il faut trois ingrédients : de bonnes raisons de le faire comme la défense de la nation, de la confiance dans sa capacité à pouvoir le faire et enfin le sentiment que cela a une utilité sur le terrain. Malgré les pertes, l’Ukraine a réussi après plusieurs mois de mobilisation, de formation et de victoires, à réunir ces ingrédients chez plusieurs centaines de milliers d’hommes et de femmes. Face à cela, le corps expéditionnaire russe en Ukraine n’a plus beaucoup de chances, limité dans sa simple capacité à remplacer les pertes énormes, à la motivation souvent surtout liée à l’« esprit de corps » de régiments et brigades en décomposition croissante et accumulant désormais plutôt les échecs.

Vladimir Poutine a donc essayé de conjurer le sort en soulevant une première boîte de Pandore, l’appel à la nation, tout en menaçant d’en soulever une deuxième, l’emploi du nucléaire. C’est la raison première de cette précipitation à annexer les territoires conquis, un projet de longue date mais qui était envisagé en position de force et non pas sur le reculoir. L’extension de la frontière et de la terre russes est ainsi espérée donner une bonne raison de combattre à tous ceux qui y seront désormais envoyés autoritairement. Accompagné d’une offre de discussion sur le mode « ce qui est à moi est à moi, le reste est négociable », et de menaces terribles, elle est censée aussi donner de bonnes raisons de ne plus combattre pour les Ukrainiens et surtout pour les Occidentaux de ne plus aider. Cette annexion n’avait aucune chance d’être reconnue par quiconque, et surtout pas par les Ukrainiens, mais l’essentiel était qu’elle le fut par les Russes et que les sympathisants occidentaux s’en saisissent au nom de la paix et de la peur pour pousser l’Ukraine à accepter la défaite.

Voilà donc comment on espère à son tour renverser la situation avec une « levée en masse » dont on se méfie, et à juste titre au regard de la fuite massive et là encore inédite qu’elle provoque. Qu’importe. Personne n’a osé planifier l’organisation d’une mobilisation dans le dos du Tsar dès lors que celui-ci avait dit qu’elle n’aurait jamais lieu. Voici donc dans le bardak le plus complet des centaines de milliers d’hommes envoyés en vrac dans les centres de triage par les gouverneurs de région pour respecter les chiffres demandés, comme lorsque Staline donnait des quotas de déportés. Arrivés en centre de tri, on voit ceux qui peuvent réellement servir ou qui n’ont pas les moyens de payer discrètement une exemption. Ceux qui ne peuvent passer au travers vont ensuite découvrir que les dépôts d’équipements sont largement vides, par défaut d’organisation ou manque d’anticipation sauf celle de l’augmentation du compte en banque de certains. On cherche ainsi toujours, parmi d’autres, des centaines de milliers de tenues d’hiver qui ont sans doute été payées, mais jamais fabriquées.

On trouve une autre touche stalinienne dans la loi sur le durcissement des sanctions pour les réfractaires et même désormais pour les prisonniers, qui viennent d’apprendre qu’ils iront en prison russe dès qu’ils seront libérés par les Ukrainiens, qui s’ajoute à un élément plus moderne comme le « stop-loss » qui transforme les CDD des soldats qui s’étaient portés volontaires pour servir un temps en Ukraine en CDI non dénonçables.

Par grand-chose là-dedans hormis le devoir de défendre la « Patrie étendue » qui donne de bonnes raisons de combattre, et encore moins de confiance dans ses capacités, faibles, ses moyens, inexistants, et ses amis, inconnus. Quant aux victoires, elles ne risquent pas de survenir avec des soldats de vrac face à une armée ukrainienne devenue la meilleure d’Europe avec l’aide occidentale (plusieurs exemples récents montrent que ce n’est pas suffisant en soi) et son énergie intérieure. Si les 200 000 mobilisés annoncés par le ministre Choïgu sont envoyés tout de suite et par petits paquets directement dans les unités de combat sur la ligne de front, et les unités ne sont pas assez nombreuses pour être beaucoup ailleurs, ils ne les renforceront pas mais au contraire les plomberont. Des bleus fragiles et sans compétences y sont des poids morts, au figuré d’abord avant de l’être vraiment ensuite et beaucoup plus souvent que les autres. 

Pas de révolte et de mutinerie à attendre pourtant dans l’immédiat. En Russie, au mieux on se révolte d’abord à genoux en allant voir le Tsar pour qu’il corrige les erreurs des boyards, ou on se réfugie dans une extrême passivité. Il faut vraiment beaucoup de souffrance accumulée pour voir un cuirassé Potemkine, les ouvrières qui ont faim à Pétrograd en février 1917 ou encore les mères qui demandent où sont leurs fils envoyés à la fournaise des guerres horribles d’Afghanistan ou de Tchétchénie. Souvent d'ailleurs les souffrances seules ne suffisent pas, il faut qu’elles soient aussi accompagnées de désastres. Ces colères ne suscitent par ailleurs que des ébranlements et non des prises directes du pouvoir. Ces secousses finissent par faire remplacer le régime défaillant par un autre, plus libéral comme en février 1917 ou en 1991 ou plus durs comme les bolcheviks prenant le pouvoir en novembre 1917 ou Poutine succédant à Eltsine au tournant de l’an 2000.

On risque donc de voir encore du désastre et des horreurs en Ukraine avant de mettre la main sur la deuxième boîte de Pandore, celle qu’on n’ouvre qu'en dernier recours. Tous les mois, un dirigeant russe rappelle qu’elle existe et un autre rappelle le lendemain que l’on n’y posera la main qu’en cas de menace existentielle pour la Russie. C’est un jeu, dangereux, auquel on jouait pratiquement tous les quatre ou cinq ans durant la guerre froide et que l’on avait oublié depuis 1989 sauf dans le sous-continent indien. Jamais personne n’a osé y jouer jusqu’au bout. Personne n’a voulu attacher son nom à l’emploi en premier de l’arme nucléaire après que celle-ci soit devenue taboue après sa seule utilisation au Japon. Jusqu’à présent, la Russie a respecté la règle du jeu : l’arme nucléaire sert à faire peur et on prend soin d’éviter toute agression militaire qui provoquerait une escalade et augmenterait la probabilité d’emploi réciproque. Dans le cadre d’une confrontation, tout le reste est envisageable, y compris le sabotage de gazoducs, mais on ne se combat pas les armes à la main l’un en face de l’autre, au moins à grande échelle.

Deux éléments ont changé cependant depuis le 30 septembre. Le premier est le passage le plus inquiétant du discours surréaliste de Vladimir Poutine le 30 septembre pour rappeler justement l’exemple des frappes atomiques américaines sur le Japon mais pas pour souligner que cela marquait une fin avec la création d’un tabou, mais au contraire pour expliquer que cela constituait un précédent qui pouvait justifier tous les autres. C’est un subtil changement de ton par rapport à un discours finalement très orthodoxe. Le second, plus évident et trop sans doute, est le déplacement de la frontière russe, qui permet de déclarer que tout est possible dès lors qu’il s’agît de la Patrie. C’est un peu comme si la France avait envahi la Belgique, annexé la Wallonie sous prétexte qu’on y parle français, et déclaré que l’on n’exclurait pas l’emploi de l’arme nucléaire pour défendre cette nouvelle France.

Ces deux éléments et l’effet de nombre des déclarations diverses, de Medvedev à Kadyrov, rendent l’affaire plus sérieuse sinon plus probable. Il y a encore loin avant que la carte nucléaire soit la seule à jouer. La mobilisation partielle, qui sera sans aucun doute suivie par d’autres, doit être considérée comme un tirage au pot de nouvelles cartes, et il y a encore beaucoup d’espoirs du côté russe d’obtenir l’affaiblissement de l’aide à l’Ukraine par l’Occident décadent. Il y a également de forts doutes sur la crédibilité d’un châtiment terrible en cas de franchissement d’une frontière que l’on ne connaît même pas.

On a fait plus clair comme ligne rouge. On ne voit pas non plus à quel stade de ce qui est un bout du compte un grignotage de la nouvelle mère-patrie on commencera à utiliser une arme nucléaire, peu importe sa puissance puisque ce qui compte est le label « nucléaire ». Les Russes vont-ils accepter de devenir un État paria de toute la communauté internationale, y compris la Chine parce que Mélitopol a été reconquise par les Ukrainiens ? Vont-ils accepter de subir des frappes conventionnelles dévastatrices sur les forces russes, la base de Sébastopol, le pont de Kerch ou autre, parce qu’il est inconcevable d’accepter la banalisation de l’emploi nucléaire ? On ne peut éternellement multiplier les erreurs stratégiques.

En 1983, le général britannique John Hackett décrivait la troisième guerre mondiale dans une livre du même nom. Pour sortir de l’impasse dans laquelle se trouvait leur attaque de la République fédérale allemande, les Soviétiques détruisaient la ville de Birmingham avec une frappe nucléaire. Minsk était détruite immédiatement en riposte. La peur de l’apocalypse ébranlait alors suffisamment l’Union soviétique pour provoquer son éclatement et son effondrement. La révolte commençait d'ailleurs en Ukraine.