lundi 9 septembre 2019

Sur Army Stories pour parler, entre autres, du combat contre les moustiques

Army Stories (ici) est la première chaîne française entièrement consacrée à la chose militaire. On y trouve d'excellents documentaires et reportages sur les soldats et les événements qu'ils ont vécus ou créés. 

La DARPA a lancé le programme de recherche ReVector, visant à développer une modification de la peau des soldats par ingénierie biologique pour repousser les moustiques. On en parle ici

dimanche 8 septembre 2019

S'adapter pour vaincre-Une courte présentation


S’adapter pour vaincre est d’abord un cours donné à Sciences-Po sur l’innovation militaire au cours des âges, du « silex au cyber » selon le mot d’un de mes élèves, jolie allitération qui décrit l’arc temporel du propos mais le restreint, comme trop souvent, à l’innovation technique. Il s’agissait d’une série d’études de cas, depuis l’apparition de la guerre jusqu’aux conflits en cours, dont étaient extraient des principes et des méthodes sur la manière de faire évoluer (ou non) des grandes organisations en milieu compétitif.
Remis en forme, je proposais ce cours à la publication. Le propos était vaste, je décidais de le limiter à la période contemporaine, de loin la période la plus riche en innovations militaires. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et l’âge des révolutions, politique et industrielle, il était en effet parfaitement possible de faire toute une carrière d’officiers dans une armée européenne sans avoir à remettre en cause fondamentalement la manière dont on faisait la guerre. Il existait bien sûr des évolutions, mais celles-ci étaient plutôt lentes et s’assimilaient assez facilement. L’armée de Wellington à Waterloo en 1815 n’était ainsi pas très différente de celle de Marlborough à Malplaquet, à 70 kilomètres de là, mais 106 ans plus tôt. Dans une confrontation entre les deux, la première aurait sans doute eu un léger avantage, mais l’issue de la bataille aurait quand même été incertaine.

Et puis les choses se sont accélérées. Wellington et ses hommes auraient été balayés en quelques minutes par la 1ère Armée du général Horne pénétrant en Belgique 103 ans après Waterloo. L’armée de Horne elle-même n’y aurait guère été à son avantage face aux divisions blindées de la IIe Armée britannique de Dempsey et aux avions de la IIe Tactical Air Force, revenant au même endroit à peine 26 ans plus tard. En l’espace de deux siècles, l’art de la guerre avait ainsi connu une évolution d’une rapidité inédite, en Europe d’abord puis par contrecoup dans le reste du monde.
Cette accélération trouve son origine dans les profonds bouleversements de société qui ont frappé tous les grands pays européens depuis la Révolution française. Les changements politiques, sociaux, techniques ou économiques se sont succédé dès lors et se sont entremêlés à une vitesse inconnue jusque-là. Les nations devenues « industrielles » sont parvenues à transformer l’énergie de manière nouvelle, à produire des biens en masse, à triompher même de la loi de Malthus, qui liait démographie et ressources. Elles ont connu un développement sans précédent de leurs populations comme de leur puissance.
Pour la première fois également le changement autour de soi est devenu clairement perceptible au cours d’une même vie. La notion de « progrès » a fait son apparition et les regards se sont détournés progressivement d’un Âge d’or antique pour se tourner vers un futur jugé prometteur, mais angoissant pour ceux qui se sentaient dépassés par ces changements trop rapides pour être complètement assimilés. Toute scientifique qu’elle se voulut, cette Europe en transformation a été aussi le lieu des tensions et des passions. Le nouveau monde industriel a été et est toujours un monde d’affrontements.
Les armées sont au cœur de ces turbulences. Elles aussi sont amenées à se transformer, poussées par l’évolution des choses et surtout celle de leurs ennemis. Quand et pourquoi innovent-elles dans la manière dont elles combattent ? Sont-elles condamnées, si elles n’évoluent pas assez vite, à refaire la guerre précédente  ? Est-il plus facile d’innover en temps de paix, sans la pression de l’ennemi, ou au contraire en temps de guerre, où l’on est au contact des réalités ? Comment s’articulent dans ces efforts l’action des institutions internes aux armées avec les pouvoirs externes, de l’« arrière », industriel par exemple, du pouvoir politique et peut-être surtout de l’ennemi ? À l’intérieur même des organisations militaires, entre le haut-commandement et la première ligne qui est le véritable moteur des changements ?
Cet ouvrage tente de répondre à ces questions en décrivant comment des organisations et puissances militaires, très différentes mais toutes au cœur de ces turbulences sur deux siècles, ont fait face à des défis terribles et ont essayé de s’adapter pour vaincre.



Sommaire
                                                                                                      
I/ L’armée prussienne face aux Révolutions (1792-1871)
II/ La victoire en changeant. Comment les Poilus ont transformé l’armée française (1914-1918)
III/ Pour le meilleur et pour l’Empire. La Royal Navy face à son déclin (1880-1945)
IV/ Bomber Offensive. Le Bomber Command et la 8e Air Force contre le Reich (1939-1945)
V/ On ne badine pas avec l’atome. Guerre froide et feu nucléaire (1945-1990)
VI/ Le temps des centurions. L’évolution de l’armée française pendant la guerre d’Algérie (1954-1962)
VII/ L’US Army et la guerre moderne. Entre guerres imaginées et guerres menées, l’évolution de l’US Army de 1945 à 2003
VIII/ Conclusion : la métamorphose des éléphants. Comment évoluent les armées.

mardi 3 septembre 2019

Agression

Modifié le 01/09/2019


Hommage à ceux qui sont intervenus samedi 31 août 2019 à Villeurbanne pour neutraliser un assassin.


Il y a quelques années, je me suis trouvé particulièrement lâche face à une agression. C’était une agression verbale, aucun coup n’a été porté, mais c’était quand même violent. Cela se passait à la gare Montparnasse, j’attendais mon tour pour prendre un billet lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se sont précipités au guichet. Lorsque l’employée de la SNCF leur a répondu que c’était trop tard pour un billet et qu’elle ne pouvait rien faire, ils se sont répandus en injures et sont repartis en courant laissant la jeune femme en larmes. Personne, moi compris, n’a bougé, ni dit quoi que ce soit, sauf piteusement à la femme agressée. Je me suis immédiatement trouvé lâche. A quoi servait-il d’avoir été formé pendant des années à affronter le feu des armes et rester comme un con? Je me suis alors juré que cela ne se reproduirait plus. J'y suis presque arrivé.

En analysant rapidement les choses, je me suis rendu compte que j’avais été victime de quelque chose que je connaissais pourtant par cœur : la sidération face à l’apparition soudaine d’un danger. Le risque n’était pas immédiat pour moi mais il aurait pu le devenir si j’avais fait quelque chose, risque certain de se faire insulter, risque possible d’en venir aux mains. Je suis soldat, boxeur et rugbyman, j’ai pris des milliers de coups dans ma vie. C’était toujours déplaisant mais j’avais bien conscience que cette violence était toujours dans un contexte très normé et très encadré. Le combat de rue, c’est autre chose. Il m’était arrivé, plus jeune, de me battre « hors limites ». Je m’en étais plutôt bien sorti avec une bonne gauche mais surtout avec une forte dose de chance. Les choses auraient pu se terminer beaucoup plus mal. Malgré ma formation, je ne suis donc pas chaud du tout pour la confrontation physique et encore moins pour la confrontation verbale (je n’ai aucune répartie quand je suis énervé), je me mets donc à la place de ceux, la grande majorité, qui n’ont pas cette expérience.

On le sait, face au danger on est immédiatement soumis à deux processus : le premier, très instinctif, mobilise le corps de manière « animale » ; le second plus « cortical », sans être toujours vraiment conscient, procède d’une analyse rapide de la situation : que se passe-t-il ? Suis-je apte à faire face à la situation et si oui que dois-je faire ? Tout cela demande d’abord de prendre conscience qu’il y a effectivement un « risque quelque part » pour soi ou pour autrui. Ce n’est pas toujours si évident que cela. Cela peut être insidieux, généralement à l’encontre d’une femme. Si c’est trop rapide, cela peut aller plus vite que le processus de décision ; si c’est trop lent, cela peut, sincèrement, ne pas être perçu. On peut aussi tirer de ces deux facteurs un prétexte pour ne rien faire (« je n’ai pas eu le temps de réagir », « je n’ai pas vu » ou encore « je n’ai pas vu que c’était grave »). Au bout du compte, l’agression est passée et personne n’a bougé.

Maintenant, les choses peuvent aussi être très visibles (quitte à les rendre visibles « en parlant », on y reviendra) et durer. Pourquoi ne bouge-t-on pas alors ? Plusieurs facteurs peuvent jouer. Le premier est l’excès de stress. Les deux processus évoqués plus haut peuvent se renforcer pour aboutir à une paralysie de la décision, voire à une paralysie tout court jusqu'à s'offrir en victime immobile. Tout cela est valable pour les témoins comme, avec encore plus d'intensité, pour la victime. Dans les deux cas, la montée aux extrêmes plus ou moins contrôlée fractionne les individus en quatre catégories : ceux qui font effectivement et malgré tout quelque chose, ceux qui voudraient bien faire quelque chose mais qui ne savent pas quoi, ceux qui ne voudront rien faire de toute façon sinon fuir (« ce ne sont pas mes affaires », « je ne veux pas d’ennui ») et les paralysés.

Cette répartition est également influencée par plusieurs paramètres. Le premier et sans doute principal est le rapport de forces. S’il a y plusieurs agresseurs et non un seul, si le ou les agresseurs sont armés, le stress généré sera évidemment beaucoup plus important. Le second est le lien entre les individus présents. Si la personne agressée est entourée de sa famille ou même simplement d'amis, il est fort à parier que les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes que si personne ne se connaît. Le groupe constitué (qui peut être un couple ou une fratrie) introduit aussi des responsabilités. Le parent, le chef, etc. seront par exemple plus particulièrement incités à agir si un proche est attaqué. Le groupe lié perdurera également après l’agression et chacun de ses membres devra, même tacitement, répondre de son comportement avec bien plus de forces que pour des anonymes qui se séparent. Dans un groupe d’inconnus, la responsabilité d’agir se dilue, elle peut même se reporter sur les autres (« ceux qui sont plus près », « les hommes », « les plus costauds », etc.). 

En fait, plus ce groupe est important est moins on est incité à intervenir. On appelle cela « l'effet spectateur ». Tout le monde attend que le voisin agisse ou au moins qu'il appelle la police et, finalement, personne ne fait rien. Notons ce dernier point, l’appel à la police est évidemment indispensable (et d’autant plus facile que presque tout le monde est équipé de téléphone portable) à condition que dans le stress on se souvienne qu’il faut faire le 17 ou le 112 mais il sert aussi parfois de prétexte pour ne pas agir soi-même soi-même (« c’est le boulot de la police ! ») pendant les minutes d’attente. Nous avons sans doute trop tendance en France à avoir tendance à tout attendre des services de l'Etat, dont la sécurité est effectivement la mission première, tout en constatant qu'il se donne de moins en moins les moyens de le faire.

Alors que faire ? Tout se joue entre ceux qui veulent plus ou moins agir. Si on se retrouve face à une attaque terroriste avec un commando équipé de fusils d’assaut, pas grand-chose à faire (à moins d’être armé soi-même) sinon fuir (en aidant ceux qui n’y parviennent pas). Maintenant, si on ne peut plus fuir la seule solution est de combattre. Le rapport de forces est défavorable, mais vous aurez quand même plus de chances de survivre ou de faire vivre ceux que vous aimez que si vous ne faites rien. N’oubliez pas, élément essentiel : le ou les agresseurs sont également soumis au stress, surtout si c’est « le ». Le 8 janvier 2015 à Montrouge, un homme désarmé a fait fuir Amedy Coulibaly, pourtant surarmé et le 21 août Ayoub El Khazzani a été maîtrisé par des hommes également désarmés. Dans les deux cas, les terroristes on a eu du mal à manipuler leurs armes, typique d’un stress intense. Le 1er octobre à Marseille, comme plusieurs autres attaques, l’agresseur était armé d’une arme blanche, un couteau (mais cela aurait pu être un marteau). C’est évidemment dangereux, et la fuite est là encore la meilleure solution, mais le combat, surtout si on est plusieurs, est aussi plus facile. Une femme a utilisé une hampe de drapeau pour tenter d’arrêter Ahmed Hanachi. Peut-être, mais je m’avance ne connaissant pas exactement ce qui s’est passé, qu’à plusieurs, avec des projectiles ou des armes de fortune, il aurait peut être été possible de l’arrêter avant l’arrivée des soldats de l’opération Sentinelle ou des policiers. En réalité, dans la gare la majorité des gens a fui, sans même savoir ce qui se passait. Ils étaient dans la catégorie « je veux agir mais je ne sais pas quoi faire », ils ont donc imité le premier modèle qui s’est présenté à eux, à l’occurrence des gens qui fuyaient. Notons au passage que c’est aussi le même phénomène qui amène les lynchages et les horreurs collectives.

En fait, la première des armes des victimes et des témoins est la parole. Rappelez-vous, beaucoup de témoins sont prêts à agir…à condition qu’on leur dise de le faire car ils sont dans une situation où ils attendent des ordres ou un modèle. J’ai été témoin d’une agression d'un vieux monsieur par un malfaisant costaud. L’action était assez loin de moi et les gens autour de la victime ne bougeaient pas, il a suffi que je les regarde en disant « vous, vous et vous venez avec moi » pour les faire agir et faire fuir l’agresseur. Un personnage très important est le n°2. Avec l'arrivée à vos côtés d'une deuxième personne, la probabilité de formation d'un « groupe d'intervention » augmente en flèche. Je suis persuadé qu’il suffit (facile à dire, il est vrai) qu’une personne agressée dise « Cet homme m’agresse, aidez-moi » pour que ceux qui ont un minimum d'honneur (oui, une valeur qui mériterait d'être remise au goût du jour) interviennent. L'intervention peut d'ailleurs se limiter parfois à un ordre intimé à l'agresseur (vécu à trois reprises, avec un peu d'étonnement). C’est évidemment plus facile si on a établi un bon rapport de forces. L’homme de 100 kg (ce qui n'est pas mon cas) est évidemment avantagé mais deux de 50 kg peuvent faire l’affaire. 

Rappelons au passage que le parquet peut poursuivre une personne qui serait volontairement restée passive lors d’une agression. C’est dans les faits assez rare (c’est difficile à juger). Rappelons aussi que les ripostes aux agressions doivent également être en proportion de l'agression. Beaucoup sont persuadés par ailleurs qu'ils seront forcément mis en tort dans un procès éventuel avec l'agresseur qu'ils auront agressé. Je crois que personne ne pense à tout cela sur le moment mais il serait bon quand même que l'Etat décrive ce qu'il en est réellement de toutes les suites judiciaires de ce genre d'affaires. 

En résumé, les situations d’agression sont toujours compliquées à gérer mais cela est possible. La première chose à faire est toujours d’alerter la police et/ou de tirer un signal d’alarme (mais pas entre deux stations de métro) ou de demander à quelqu’un d’appeler la police (cas vécu d’arrivée sur un accident où personne n’avait surmonté sa sidération pour appeler les secours). Il faut ensuite gérer l’attente des forces de l'ordre et affronter la menace. Affronter la menace c’est inverser autant que possible le rapport de forces. C’est parfois simplement intervenir soi-même, c’est souvent plutôt agir en groupe et, s’il n’existe pas, le créer en parlant. La confiance est toujours le maître mot, confiance dans sa capacité à bien réagir (pas facile mais cela passe par une forme de conditionnement, de répétition de situation, éventuellement de préparation physique et technique en autodéfense réaliste) et confiance dans le fait que les autres interviendront forcément. Tout cela demande aussi un minimum de courage, une valeur qui mériterait là-aussi d’être un peu plus mise en valeur. L’époque que nous vivons en est peut-être l’occasion.