Modifié le 01/09/2019
Hommage à ceux qui sont intervenus samedi 31 août 2019 à Villeurbanne pour neutraliser un assassin.
Il y a quelques années, je me suis trouvé particulièrement lâche
face à une agression. C’était une agression verbale, aucun coup n’a été porté, mais
c’était quand même violent. Cela se passait à la gare Montparnasse, j’attendais mon tour pour prendre un billet lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se sont
précipités au guichet. Lorsque l’employée de
la SNCF leur a répondu que c’était trop tard pour un billet et qu’elle ne pouvait rien faire,
ils se sont répandus en injures et sont repartis en courant laissant la jeune
femme en larmes. Personne, moi compris, n’a bougé, ni dit quoi que ce soit, sauf piteusement à la femme agressée. Je me
suis immédiatement trouvé lâche. A quoi servait-il d’avoir été formé pendant
des années à affronter le feu des armes et rester comme un con? Je me suis
alors juré que cela ne se reproduirait plus. J'y suis presque arrivé.
En analysant rapidement les choses, je me suis rendu compte que j’avais
été victime de quelque chose que je connaissais pourtant par cœur : la
sidération face à l’apparition soudaine d’un danger. Le risque n’était pas
immédiat pour moi mais il aurait pu le devenir si j’avais fait quelque
chose, risque certain de se faire insulter, risque possible d’en venir aux
mains. Je suis soldat, boxeur et rugbyman, j’ai pris des milliers de coups
dans ma vie. C’était toujours déplaisant mais j’avais bien conscience que cette violence était
toujours dans un contexte très normé et très encadré. Le combat de rue, c’est
autre chose. Il m’était arrivé, plus jeune, de me battre « hors limites ».
Je m’en étais plutôt bien sorti avec une bonne gauche mais surtout avec une forte dose de chance. Les choses
auraient pu se terminer beaucoup plus mal. Malgré ma formation, je ne suis donc
pas chaud du tout pour la confrontation physique et encore moins pour la
confrontation verbale (je n’ai aucune répartie quand je suis énervé), je me mets
donc à la place de ceux, la grande majorité, qui n’ont pas cette expérience.
On le sait, face au danger on est immédiatement soumis à deux
processus : le premier, très instinctif, mobilise le corps de manière « animale » ; le second plus « cortical », sans être toujours vraiment conscient, procède d’une
analyse rapide de la situation : que se passe-t-il ? Suis-je
apte à faire face à la situation et si oui que dois-je faire ? Tout cela
demande d’abord de prendre conscience qu’il y a effectivement un « risque quelque part »
pour soi ou pour autrui. Ce n’est pas toujours si évident que cela. Cela peut être insidieux, généralement à l’encontre d’une femme. Si c’est trop rapide, cela peut aller plus
vite que le processus de décision ; si c’est trop lent, cela peut,
sincèrement, ne pas être perçu. On peut aussi tirer de ces deux facteurs un prétexte pour ne rien faire (« je n’ai pas eu le temps de réagir », « je
n’ai pas vu » ou encore « je n’ai pas vu que c’était grave »). Au
bout du compte, l’agression est passée et personne n’a bougé.
Maintenant, les choses peuvent aussi être très visibles (quitte à les
rendre visibles « en parlant », on y reviendra) et durer. Pourquoi
ne bouge-t-on pas alors ? Plusieurs facteurs peuvent jouer. Le premier est
l’excès de stress. Les deux processus évoqués plus haut peuvent se renforcer
pour aboutir à une paralysie de la décision, voire à une paralysie tout court jusqu'à s'offrir en victime immobile. Tout cela est valable pour les
témoins comme, avec encore plus d'intensité, pour la victime. Dans les deux cas, la montée aux
extrêmes plus ou moins contrôlée fractionne les individus en quatre catégories :
ceux qui font effectivement et malgré tout quelque chose, ceux qui voudraient bien faire quelque chose mais
qui ne savent pas quoi, ceux qui ne voudront rien faire de toute façon sinon fuir (« ce
ne sont pas mes affaires », « je ne veux pas d’ennui ») et les
paralysés.
Cette répartition est également influencée par plusieurs paramètres.
Le premier et sans doute principal est le rapport de forces. S’il a y plusieurs agresseurs et non un
seul, si le ou les agresseurs sont armés, le stress généré sera évidemment beaucoup plus important. Le second
est le lien entre les individus présents. Si la personne agressée est entourée
de sa famille ou même simplement d'amis, il est fort à parier que les réactions ne sont
pas tout à fait les mêmes que si personne ne se connaît. Le groupe constitué (qui
peut être un couple ou une fratrie) introduit aussi des
responsabilités. Le parent, le chef, etc. seront par exemple
plus particulièrement incités à agir si un proche est attaqué. Le groupe lié
perdurera également après l’agression et chacun de ses membres devra, même tacitement, répondre de
son comportement avec bien plus de forces que pour des anonymes qui se séparent. Dans un groupe d’inconnus, la responsabilité d’agir
se dilue, elle peut même se reporter sur les autres (« ceux qui sont plus
près », « les hommes », « les plus costauds », etc.).
En fait, plus ce groupe est important est moins on est incité à intervenir. On appelle cela « l'effet spectateur ». Tout le
monde attend que le voisin agisse ou au moins qu'il appelle la police et, finalement, personne ne fait rien. Notons ce dernier point, l’appel à la police est évidemment
indispensable (et d’autant plus facile que presque tout le monde est équipé de
téléphone portable) à condition que dans le stress on se souvienne qu’il faut
faire le 17 ou le 112 mais il sert aussi parfois de prétexte pour ne pas agir soi-même soi-même
(« c’est le boulot de la police ! ») pendant les minutes d’attente. Nous avons sans doute trop tendance en France à avoir tendance à tout attendre des services de l'Etat, dont la sécurité est effectivement la mission première, tout en constatant qu'il se donne de moins en moins les moyens de le faire.
Alors que faire ? Tout se joue entre ceux qui veulent plus ou moins agir.
Si on se retrouve face à une attaque terroriste avec un commando équipé de
fusils d’assaut, pas grand-chose à faire (à moins d’être armé soi-même) sinon
fuir (en aidant ceux qui n’y parviennent pas). Maintenant, si on ne peut plus
fuir la seule solution est de combattre. Le rapport de forces est défavorable, mais vous aurez quand même plus de chances de survivre ou de faire vivre ceux
que vous aimez que si vous ne faites rien. N’oubliez pas, élément essentiel : le ou les agresseurs sont également soumis au stress, surtout si c’est « le ». Le 8 janvier 2015 à Montrouge, un homme désarmé a fait fuir Amedy
Coulibaly, pourtant surarmé et le 21 août Ayoub El Khazzani a été maîtrisé par
des hommes également désarmés. Dans les deux cas, les terroristes on a eu du
mal à manipuler leurs armes, typique d’un stress intense. Le 1er octobre à Marseille, comme plusieurs autres
attaques, l’agresseur était armé d’une arme blanche, un couteau (mais cela
aurait pu être un marteau). C’est évidemment dangereux, et la fuite est là
encore la meilleure solution, mais le combat, surtout si on est plusieurs, est aussi plus facile. Une femme a
utilisé une hampe de drapeau pour tenter d’arrêter Ahmed Hanachi. Peut-être,
mais je m’avance ne connaissant pas exactement ce qui s’est passé, qu’à plusieurs, avec des projectiles ou des armes de fortune, il aurait peut être été possible de l’arrêter
avant l’arrivée des soldats de l’opération Sentinelle
ou des policiers. En réalité, dans la gare la majorité des gens a fui, sans
même savoir ce qui se passait. Ils étaient dans la catégorie « je veux
agir mais je ne sais pas quoi faire », ils ont donc imité le premier
modèle qui s’est présenté à eux, à l’occurrence des gens qui fuyaient. Notons
au passage que c’est aussi le même phénomène qui amène les lynchages et les
horreurs collectives.
En fait, la première des armes des victimes et des témoins est la
parole. Rappelez-vous, beaucoup de témoins sont prêts à agir…à condition qu’on
leur dise de le faire car ils sont dans une situation où ils attendent des ordres ou un modèle. J’ai été témoin d’une agression d'un vieux monsieur par un malfaisant
costaud. L’action était assez loin de moi et les gens autour de la victime ne
bougeaient pas, il a suffi que je les regarde en disant « vous, vous et
vous venez avec moi » pour les faire agir et faire fuir l’agresseur. Un personnage très important est le n°2. Avec l'arrivée à vos côtés d'une deuxième personne, la probabilité de formation d'un « groupe d'intervention » augmente en flèche. Je
suis persuadé qu’il suffit (facile à dire, il est vrai) qu’une personne agressée dise « Cet homme m’agresse, aidez-moi » pour que ceux qui ont un minimum d'honneur (oui, une valeur qui mériterait d'être remise au goût du jour) interviennent. L'intervention peut d'ailleurs se limiter parfois à un ordre intimé à l'agresseur (vécu à trois reprises, avec un peu d'étonnement). C’est évidemment plus facile si on a établi un bon rapport de forces.
L’homme de 100 kg (ce qui n'est pas mon cas) est évidemment avantagé mais deux de 50 kg peuvent faire l’affaire.
Rappelons au passage que le parquet peut poursuivre une
personne qui serait volontairement restée passive lors d’une agression. C’est
dans les faits assez rare (c’est difficile à juger). Rappelons aussi que les ripostes aux agressions doivent également être en proportion de l'agression. Beaucoup sont persuadés par ailleurs qu'ils seront forcément mis en tort dans un procès éventuel avec l'agresseur qu'ils auront agressé. Je crois que personne ne pense à tout cela sur le moment mais il serait bon quand même que l'Etat décrive ce qu'il en est réellement de toutes les suites judiciaires de ce genre d'affaires.
En résumé, les situations d’agression sont toujours compliquées à
gérer mais cela est possible. La première chose à faire est toujours d’alerter
la police et/ou de tirer un signal d’alarme (mais pas entre deux stations de
métro) ou de demander à quelqu’un d’appeler la police (cas vécu d’arrivée sur un accident où personne n’avait surmonté sa sidération pour appeler les secours).
Il faut ensuite gérer l’attente des forces de l'ordre et affronter la menace. Affronter la menace c’est inverser autant que possible le rapport de
forces. C’est parfois simplement intervenir soi-même, c’est souvent plutôt agir
en groupe et, s’il n’existe pas, le créer en parlant. La confiance est toujours
le maître mot, confiance dans sa capacité à bien réagir (pas facile mais cela
passe par une forme de conditionnement, de répétition de situation,
éventuellement de préparation physique et technique en autodéfense réaliste) et
confiance dans le fait que les autres interviendront forcément. Tout cela
demande aussi un minimum de courage, une valeur qui mériterait là-aussi d’être
un peu plus mise en valeur. L’époque que nous vivons en est peut-être l’occasion.