Déjà publié le 19 novembre 2012
Fiche au chef d’état-major des armées, février 2009.
Fiche au chef d’état-major des armées, février 2009.
Dans De la guerre, Clausewitz décrivait la guerre
comme l’affrontement de deux trinités associant chacune un gouvernement, un
peuple et une armée. Dans son esprit, cela se traduisait par un duel
gigantesque entre deux forces armées jusqu’à l’écrasement de l’une d’entre elles.
Privé de leur centre de gravité, l’Etat et le peuple n’avaient alors plus qu’à
se soumettre au vainqueur sur le champ de bataille. Ce schéma s’est trouvé mis
en défaut lorsque les Etats n’ont plus affronté d’autres Etats mais des
« organisations » dont le centre de gravité n’était plus leur armée,
généralement modeste, mais le soutien de la population, transformant le
« duel » en « opération au milieu des gens ».
Dans le cas de l’opposition entre Israël et le Hamas, cette asymétrie est encore accentuée par les particularités des deux adversaires. David devenu Goliath, Israël associe un pouvoir faible car instable, une armée très puissante et une population de plus en plus radicale. La population juive la plus traditionaliste représentera la moitié de la population dans vingt ans.
Dans le cas de l’opposition entre Israël et le Hamas, cette asymétrie est encore accentuée par les particularités des deux adversaires. David devenu Goliath, Israël associe un pouvoir faible car instable, une armée très puissante et une population de plus en plus radicale. La population juive la plus traditionaliste représentera la moitié de la population dans vingt ans.
Face à lui, le Hamas a un « pouvoir » déterminé jusqu’au
fanatisme, une milice matériellement très faible et une population encore plus
radicalisée que celle d’Israël. En 2002, une étude a conclu que 50 % des
Palestiniens entre 6 et 11 ans ne rêvaient pas d’être médecin ou ingénieur mais
kamikaze.
Faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, Israël est piégé par cette armée à qui il doit sa survie et qui ne peut que lui proposer des solutions sécuritaires à court terme. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la « malédiction de l’homme fort ».
Faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, Israël est piégé par cette armée à qui il doit sa survie et qui ne peut que lui proposer des solutions sécuritaires à court terme. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la « malédiction de l’homme fort ».
Le syndrome
spartiate
Dans sa stratégie militaire, Israël
raisonnait traditionnellement en fonction de trois types de menaces :
intérieure (les mouvements palestiniens), proche (les Etats arabes voisins) et
lointain (l’Irak ou l’Iran nucléaire) en essayant de concilier les réponses
militaires en une doctrine unique, combinaison de la « muraille de
fer » décrite par Zeev Jabotinsky dans les années 1920 et de la
« révolution dans les affaires militaires ». Par l’association de la
dissuasion nucléaire, de la barrière de sécurité, du quadrillage de la
population palestinienne et d’une forte capacité de frappe conventionnelle à
distance, Tsahal pensait avoir trouvé la parade à toutes les menaces. En
réalité, cette « grande théorie unifiée » avait créé de nouveaux
acteurs : les proto-Etats périphériques comme le Hezbollah au Sud-Liban et le
Hamas dans la bande de Gaza, nés et vivant plus ou moins de l’affrontement avec
Israël.
Le pouvoir israélien actuel est
incapable de gagner la paix, le Hamas est incapable de gagner la guerre contre
Israël mais les deux peuvent espérer gagner « à » faire la
guerre à des fins de politique intérieure. Le 4 novembre 2008 (jour de
l’élection de Barack Obama afin de passer inaperçu), le gouvernement
israélien a proposé l’affrontement avec un raid tuant six Palestiniens et le
Hamas a accepté en ne renouvelant pas la trêve. On se trouve ainsi dans une
forme de guerre plus proche du jeu de go que du jeu d’échec car les deux
adversaires savent que cela se terminera non pas par un échec et mat mais par
un accord mutuel tacite suivi d’une comptabilité des « points de
victoire ».
Comme dans la réalité ces « points » sont largement subjectifs,
le gouvernement Olmert s’est bien gardé cette fois d’annoncer, comme en 2006,
une liste d’objectifs très ambitieux dont la non réalisation avait largement
contribué à l’idée de défaite. Il n’a été question que de « redonner une
vie normale aux habitants du sud d’Israël » et d’« infliger un sévère
coup au Hamas », buts de guerre suffisamment flous pour espérer au moins
une petite victoire (l’arrêt des tirs de roquettes). Implicitement, il était
évident que cette opération avait aussi pour objet de restaurer la capacité de
dissuasion de Tsahal et sa confiance interne.
La non
bataille
Dans la droite ligne de la doctrine américaine « choc et
effroi », l’opération Plomb durci débute par un raid massif de
40 à 50 F-16 I frappant très précisément (grâce aux drones, à l’aide du Fatah
et aux réseaux humains du Shabak) l’« infrastructure » du Hamas. Les
vagues suivantes, avec l’aide de l’artillerie et des hélicoptères d’assaut
s’efforcent ensuite de détruire les centaines de tunnels de la frontière Sud,
les sites de lancement de roquettes et de préparer les axes de pénétration de
l’offensive terrestre. Bien plus efficace qu’en 2006, cette campagne fait entre
400 et 500 victimes en une semaine pour un résultat qui reste néanmoins
insuffisant, confirmant que les feux à distance sont impuissants à eux-seuls à
obtenir des résultats décisifs face à des organisations incrustées dans un
tissu urbain dense. Les tirs de roquettes ne cessent pas et le Hamas n’est pas
décapité malgré la mort de Nizar Rayyan et Azkariah al-Jamal. Le potentiel
militaire du Hamas (entre 7 000 et 20 000 miliciens selon les estimations)
n’est pas sérieusement entamé.
Contrairement à 2006, la campagne de frappes à distance est donc
prolongée par une véritable opération terrestre dont les objectifs immédiats
sont de contrôler les zones de lancement de roquettes, de participer à la
destruction des tunnels, d’empêcher toute manœuvre coordonnée du Hamas et de
lui infliger autant de pertes que possible. Plus symboliquement, il s’agit
aussi d’aller « planter le drapeau chez l’ennemi ». Cette offensive
terrestre (ou aéroterrestre tant les moyens aériens et au sol sont intégrés)
n’a cependant pas le droit à l’échec. Grâce à l’emploi de colonnes
blindées-mécanisées évoluant dans une bulle d’appui feux, les cinq brigades
israéliennes commencent par cloisonner l’ennemi puis essaient de l’user par une
série de mini-raids, blindés en terrain un peu ouvert ou, plus rarement, par
les forces spéciales dans les zones plus densément urbanisées. En cela, les
modes d’action employés sont très proches de ceux des Américains en Irak, les
aspects humanitaires en moins.
Face à ces « colonnes de fer », une milice ne peut jouer
que sur la préparation du terrain, l’emploi d’armes à longue portée et la
furtivité. La préparation du terrain (obstacles, engins explosifs) a été
handicapée par le manque de moyens et de compétence et les quelques obstacles
mis en place ont été, pour la plupart, détruits lors de la phase de feux à
distance. Contrairement au Hezbollah, le Hamas ne dispose apparemment pas de
missiles antichars modernes, il lui est donc difficile de frapper les unités
israéliennes autrement que par mortiers ou par snipers. Toute attaque directe
étant vouée au massacre, la seule voie possible pour lui consiste à rester retranché
dans les zones inaccessibles aux colonnes blindées et d’attendre que les
Israéliens s’engagent dans une opération de nettoyage urbain.
Prendre Falloujah à la fin de 2004 avait nécessité le déploiement
de quatre brigades (deux pour cloisonner et deux pour conquérir) pendant un
mois et demi et coûté la vie à 73 Américains. En 2002, la prise de Jenine avait
demandé à Tsahal deux semaines de combat et 23 morts pour la brigade engagée.
Or Gaza-ville et les camps périphériques représentent environ quatre fois
Falloujah et douze fois Jénine en termes de surface et de population. Le prix à
payer pour s’en emparer était trop important pour le gouvernement israélien. La
bataille de Gaza est donc restée symbolique, les deux adversaires ne se
rencontrant pas véritablement.
La
population pour cible
Dans ce contexte, ce sont finalement les populations environnant
ces deux armées qui s’évitent qui sont les plus frappées. C’était déjà le cas
lors de la guerre de juillet 2006, lorsque les civils israéliens se plaignaient
de subir quotidiennement les tirs de roquettes du Hezbollah alors que le
gouvernement Olmert refusait d’engager des troupes au Sud Liban. Au même
moment, les frappes de Tsahal tuaient beaucoup plus de civils libanais que de
miliciens du Hezbollah bien protégés dans leurs abris souterrains.
Pire encore, il semble maintenant que les populations soient
devenues l’objectif premier des opérations militaires afin de faire
« pression » sur un adversaire que de part et d’autre on ne peut
vaincre militairement. Avec l’arrivée de munitions ultra-précises, on pensait
avoir progressé humainement depuis les bombardements stratégiques de la
Seconde Guerre mondiale. On assiste désormais à un retour en arrière
puisque les dégâts apparaissent comme de moins en moins
« collatéraux » et de plus en « centraux ».
C’est évident du côté des organisations palestiniennes qui
affrontent Israël et qui considèrent qu’elles n’ont plus d’autre recours que de
frapper la population civile par le biais des « kamikazes » ou par
des projectiles, insuffisamment précis pour être vraiment dangereux (il en faut
plus de 400 pour tuer un seul civil) mais qui entretiennent un climat permanent
d’insécurité. Mais c’est aussi désormais le cas de la part d’Israël qui a non
seulement transformé la bande de Gaza en immense camps de prisonniers mais
emploie sa force de telle sorte que, plus que l’affaiblissement du Hamas, c’est
la punition de la population palestinienne qui semble recherchée, avec par
exemple la destruction des infrastructures économiques. Bien entendu, comme
toujours en pareil cas, l’adversaire est stigmatisé comme à la fois lâche et
terroriste alors que la souffrance de sa propre population est largement
instrumentalisée.
En toute bonne foi et avec une certaine schizophrénie, Tsahal peut
se présenter comme l’armée la plus éthique du monde puisqu’il prévient par
téléphone, tracts ou SMS avant de tuer. Si l’on croît les chiffres couramment
évoqués, le « kill ratio » entre soldats israéliens et civils
palestiniens est d’environ 1 pour 50, dont 20 à 30 enfants, ce qui ne suggère
pas quand même une volonté extrême de maîtrise de la force, ni, il est vrai, de
volonté farouche du Hamas de préserver la population. Mais comment attendre
autre chose d’une organisation qui a introduit l’attentat-suicide dans le monde
sunnite ?
La lettre et l’esprit des grands traités internationaux signés
depuis 1868 visant à protéger autant que possible la population des ravages de
la guerre sont d’évidence bafoués, avec d’ailleurs cette circonstance
aggravante du côté d’Israël que la population de Gaza, toujours officiellement
territoire occupé, reste sous sa responsabilité. Juridiquement,
l’opération Plomb durci est une opération de sécurité
intérieure, domaine où plus encore que dans un état de guerre la riposte se
doit d’être proportionnelle et maîtrisée. Dès le départ de l’opération, les
noms des commandants d’unité n’ont pas été divulgués par crainte de poursuites
pour crimes de guerre. Loin des guerres héroïques des Sharon, Tal ou Adan, Plomb
durci est anonyme.
A défaut de
gagner les cœurs, contrôler les esprits
Si dans cette régression, le Hamas est freiné par l’insuffisance
technique de ses engins, Israël doit encore arbitrer avec sa propre morale mais
aussi surtout celle de l’opinion publique internationale et en premier lieu
américaine. De fait, Israël sait que chacune de ses grandes opérations
asymétriques (Raisins de la colère en 1996, Rempart en 2002, Pluie
d’été et Changement de direction en 2006) enclenche toujours un
processus de protestation qui finit par l’enrayer. Pour retarder cette échéance
et pour la première fois à cette échelle, l’opération militaire s’est
accompagnée d’une vraie campagne des perceptions.
Le premier cercle concerné était celui de l’opinion publique
israélienne. Pour cela, le gouvernement a pris soin de se placer en position de
légitime défense en mettant en avant la menace des roquettes et le non
renouvellement de la trêve par le Hamas puis en précédant l’offensive d’un
ultimatum, obtenant ainsi un soutien de plus de 80 % de la population. Mais les
médias ne sont plus les seules sources d’informations. Les nouvelles
technologies de l’information, téléphone portable en premier lieu, donnent
aussi la possibilité d’établir un lien direct entre l’armée et la nation, et
donc de faire converger plus rapidement qu’avant le moral de
l’ « avant » et de l’ « arrière ». Cela avait une
des causes de l’échec de 2006, les soldats n’hésitant pas à communiquer à leurs
familles leurs critiques sur la manière dont les opérations étaient conduites.
Cette fois, outre que les motifs d’insatisfaction ont été réduits par une
planification précise, une étanchéité complète a été instaurée entre la zone de
bataille et l’intérieur du pays, en échange d’un effort permanent
d’explication pour les soldats.
La seconde bataille des perceptions s’est déroulée hors du Proche
Orient. Prolongeant une intense préparation diplomatique auprès des
gouvernements et diplomates étrangers, les Israéliens ont organisé le blocus
des images (sans image, la souffrance reste une abstraction), fait appel à des
groupes de pression et des intellectuels sympathisants pour organiser des
manifestations de soutien et marteler un certain nombre de messages
(« Israël fait preuve de retenue », « l’idée de proportionnalité
entre la menace et la riposte n’a pas lieu d’être » [André Glucksman, dans Le
Monde du 5 janvier 2009], etc.). La communication par Internet ne pouvant
être cloisonnée, il a été fait appel à une « armée » de réservistes
et sympathisants afin d’en « occuper » les points clefs (les
premières pages sur Google par exemple) et d’inonder de commentaires les sites
et les blogs. Il est devenu ainsi très difficile d’y trouver des informations
favorables au Hamas. Sur le terrain enfin, Tsahal s’est efforcé d’éviter, sans
y parvenir complètement (le 5 janvier, une école gérée par l’ONU a été frappée,
faisant 39 victimes), les massacres suffisamment importants pour apparaître
dans les médias internationaux et susciter une forte émotion.
Qu’est-ce
que la victoire ?
Les 17 et 18 janvier 2009, les deux camps « passent leur
tour », en décrétant l’un après l’autre un cessez-le-feu unilatéral.
Commence alors la bataille du bilan. En 2006, c’était le Hezbollah qui avait
occupé le premier ce terrain en martelant le thème de la « victoire divine ».
Cette fois, ce sont plutôt les Israéliens qui saturent l’espace de messages de
victoire. Or, les « points » objectifs sont peu nombreux. Les tirs de
roquettes ont cessé mais malgré les destructions la menace est toujours là. Les
pertes infligées aux Hamas revendiquées par Israël (700 combattants tués) sont
invérifiables mais même ainsi, alors qu’il y a environ 200 000 chômeurs
d’âge militaire à Gaza, on peut imaginer que le potentiel humain du Hamas sera
vite reconstitué et ses leaders tués vite remplacés. Le soldat Guilad Shalit,
toujours prisonnier du Hamas, est soigneusement oublié. De son côté le Hamas ne
peut se targuer d’avoir infligé des coups significatifs à l’ennemi (sept morts,
aucun prisonnier, pas de destruction d’engins de combat) mais comme toute
organisation engagée dans un combat très asymétrique, il peut revendiquer
simplement le fait d’avoir résisté et gagner ainsi en prestige au sein de la
population palestinienne. Au total, Israël peut prétendre à une petite victoire
mais au prix d’un accroissement du nombre de ses ennemis et de l’effritement de
son image. On peut tout perdre en se contentant de gagner toutes les batailles.


