Il existe
fondamentalement deux approches du rôle des citoyens dans la défense de la
nation. La première, reprenant la vieille équivalence tribale entre homme libre
et guerrier, considère que la guerre est l’affaire de tous, au moins de ceux
qui ont quelque chose à défendre. La seconde estime au contraire qu’il s’agit
d’un monopole d’Etat assuré par ses services professionnels. Hormis les
volontaires pour intégrer ces services (qui peuvent être des étrangers), les citoyens sont démilitarisés et
contribuent indirectement à la défense par le biais de l’impôt.
La France
relève plutôt de cette deuxième tradition. La tradition germanique de la
mobilisation par transformation des hommes libres en guerriers, impossible à
maintenir aussi bien pour les grandes expéditions carolingiennes (trop loin,
trop long) que pour la défense contre les raids (pas assez rapide) a fait
d’abord place à un découplage entre une caste aristocratique professionnelle et
un roi légitime mais sans grand autorité. Le peuple est alors exclu de la chose
militaire, guerrière ou sécuritaire, hormis par le biais parfois des
« levées », au rôle marginal, et des milices bourgeoises qui
apparaissent avec le mouvement communal. La trajectoire politique est ensuite
celle d’un affermissement de l’autorité du roi, qui reprend progressivement à
l’aristocratie le monopole de l’emploi de la force, mais qui n’a pas
pendant longtemps suffisamment de pouvoir de coercition pour imposer, ou
réimposer, une forme de service obligatoire à un peuple très réticent. Les
différentes formules envisagées, depuis les francs-archers jusqu’aux milices de
Louvois en passant par les légions de François 1er, finissent toutes
par être contournées et vidées de leur contenu par les communautés locales.
Celles-ci préfèrent plutôt payer l’impôt et il est finalement plus facile pour
le roi de France de faire appel à des mercenaires. L’armée d’Ancien régime est
ainsi un mélange de partenariats « public-privé » faits de licences
de commandement (la noblesse doit payer pour remplir son obligation de servir)
et de soldats volontaires « recrutés dans la partie la plus vile de la
nation » ou, largement, à l’étranger (une recrue de moins pour l’ennemi,
un Français sauvé). L’homme du peuple volontaire est considéré comme un être
dépolitisé et dépourvu de vertus militaires qu’il faut « dresser »
longuement, et surveiller étroitement, pour en faire un rouage du champ de
bataille.
La France
révolutionnaire innove en changeant le regard sur les gens du peuple et en
disposant d’un beaucoup plus grand pouvoir de coercition. Avec elle apparaît,
par la loi de 1798, la conscription obligatoire. Celle-ci est cependant
impossible à réaliser entièrement de crainte de paralyser économiquement le
pays et surtout de susciter de fortes réticences qui tournent parfois en
révoltes. On procède donc par tirage au sort et on continuera à faire de même,
avec quelques variations, jusqu’à la mise en place véritable d’un service
universel en 1905. Pour rendre ce système plus supportable par la bourgeoisie,
on admet aussi la possibilité d’une exemption pour les « mauvais
numéros » moyennent paiement d’un remplaçant puis directement à l’Etat
d’une taxe. La bourgeoisie française crée la garde nationale à
partir de milices communales et plus particulièrement celle de Paris. La mission
de cette garde nationale, composée de volontaires susceptibles de payer des
impôts et de financer leur équipement, est d’assurer le maintien de l’ordre,
initialement sur réquisition départementale ou communale. Il s’agit surtout de
surveiller à la fois le roi et les débordements possibles du peuple.
Cette
conception du service des armes, « différenciée » selon
les missions (maintien de l’ordre, guerre) et les classes sociales (encadrement
militaire noble ou bourgeois imitant la noblesse, service forcé de paysans
tirés au sort, milices bourgeoises) prend fin avec la IIIe République. La garde nationale qui
s’avère être surtout une milice politique qui fait, conteste et parfois défait
les régimes est détruite en 1871 puis dissoute. Depuis longtemps déjà, les
missions de maintien de l’ordre étaient assurées par l’armée, ce qui pose aussi
d’autres problèmes, en particulier avec les grands mouvements sociaux du début
du XXe siècle. L'armée
française s'en trouve grandement affaiblie, aussi, dès la fin de la Grande
guerre, s’efforce-t-on, hors situation de grande ampleur, de l’exclure de ce
champ de mission au profit d’unités spécialisées issues de la gendarmerie
puis de la police nationale. Sur le modèle prussien et parce que la France est
désormais capable de supporter cela économiquement et psychologiquement, le
système militaire français est fondé pour le service en Europe sur le principe
d’une armée d’active de conscription renforçable massivement par les réserves
et pour le service hors d’Europe sur une armée professionnelle, en partie
recrutée localement.
Ce système est
détricoté avant même la fin de la Guerre froide. En 1965, le service militaire devient « national », incluant ainsi des formes civiles de service (aide technique, coopération) et même le statut d'objecteur de conscience. Avec cette différenciation et le système des sursis accordés aux étudiants, on recommence, sous la pression d'un air du temps« rétif » à fissurer l'universalisme du service et à le démilitariser. Le mouvement s'accentue par la suite. En 1972 le statut général des militaires instaure au sein des armées le principe d'égalité entre les hommes et les femmes mais n'entraîne pas pour autant de service obligatoire pour les ces dernières. Dans les années 1980, le service national peut s'effectuer dans la Gendarmerie, la Police nationale et même les entreprises. En 1992, au moment où la durée du service national atteint la limite historique basse de dix mois, il y a deux formes de service, civil et militaire, qui mêmes réunies ne concernent plus qu'une minorité. Avec une proportion
d’un quart de classe d’âge, on se trouve au niveau des périodes des tirages au
sort et les « bons numéros » sont à nouveau largement dans les
classes supérieures. Au pire, les bourgeois malchanceux effectuent leur service en entreprises dans un organe parisien et parfois dans les écoles ou les unités comme « scientifiques du contingent ». Le sac à dos est massivement porté dans les régiments d'infanterie par les « échecs scolaires ».
Au moment de la guerre du Golfe en 1990, ce que l'on pourrait appeler le «protocole Madagascar » (on n'engage plus d'appelés hors de métropole ou de ses abords depuis l'expédition de Madagascar en 1894 et ses 5 700 conscrits morts de maladie) s'applique à nouveau, détruisant avec la fin de la menace soviétique en Europe, toute justification militaire du maintien du service. On s’empresse d'abord de détruire tout le système de remontée en puissance (il y avait 3 millions de réservistes disponibles en 1990 avec les équipements adéquats, 28 000 aujourd’hui) puis de « suspendre » le système militaire. La distinction entre les forces de conscription destinées à combattre aux frontières et les forces d'intervention, professionnelles, destinées à combattre partout n'existe plus puisque seules subsistent ces dernières. On remonte ainsi le temps pour revenir à l’armée d’Ancien régime.
Au moment de la guerre du Golfe en 1990, ce que l'on pourrait appeler le «protocole Madagascar » (on n'engage plus d'appelés hors de métropole ou de ses abords depuis l'expédition de Madagascar en 1894 et ses 5 700 conscrits morts de maladie) s'applique à nouveau, détruisant avec la fin de la menace soviétique en Europe, toute justification militaire du maintien du service. On s’empresse d'abord de détruire tout le système de remontée en puissance (il y avait 3 millions de réservistes disponibles en 1990 avec les équipements adéquats, 28 000 aujourd’hui) puis de « suspendre » le système militaire. La distinction entre les forces de conscription destinées à combattre aux frontières et les forces d'intervention, professionnelles, destinées à combattre partout n'existe plus puisque seules subsistent ces dernières. On remonte ainsi le temps pour revenir à l’armée d’Ancien régime.
Et voilà
maintenant qu'à l'occasion de la guerre contre les organisations djihadistes, et surtout des attaques que celles-ci ont réussi à mener sur notre territoire avec l'aide de traîtres, que l’on se pose à nouveau des questions. On découvre d'abord les difficultés du ministère de l'intérieur à assurer sa mission de défense du territoire. On pourrait consacrer plus de moyens à cette institution (et à son pendant judiciaire) et innover radicalement dans l'emploi de ces ressources, on préfère gesticuler. Montrer que l'on fait quelque chose tout de suite semble plus important que trouver des solutions à long terme.
Sur le front intérieur, on a donc commencé par privilégier la « protection visible » de la population, le mot le plus important étant bien sûr « visible » car la protection totale de la population est évidemment impossible à réaliser. On a donc commencé par ajouter entre 7 000 et 10 000 soldats aux 240 000 policiers et gendarmes.
On préfère s’interroger sur la densité de protection des sites et des personnes en métropole. Pour, apparemment (ce n'est pas très clair) résoudre ce problème, le Président de la République lance un appel à l’engagement dans les réserves opérationnelles et évoque même le retour à une garde nationale. Tout cela ne paraît pas pour l’instant pas très sérieux, si on appelle sérieux quelque chose à la hauteur de ce que l’on annonce. Cette « levée en masse » est très probablement une levée en masse en plastique.
Sur le front intérieur, on a donc commencé par privilégier la « protection visible » de la population, le mot le plus important étant bien sûr « visible » car la protection totale de la population est évidemment impossible à réaliser. On a donc commencé par ajouter entre 7 000 et 10 000 soldats aux 240 000 policiers et gendarmes.
On préfère s’interroger sur la densité de protection des sites et des personnes en métropole. Pour, apparemment (ce n'est pas très clair) résoudre ce problème, le Président de la République lance un appel à l’engagement dans les réserves opérationnelles et évoque même le retour à une garde nationale. Tout cela ne paraît pas pour l’instant pas très sérieux, si on appelle sérieux quelque chose à la hauteur de ce que l’on annonce. Cette « levée en masse » est très probablement une levée en masse en plastique.
Rappelons-le,
il y a deux manières de faire la guerre : avec les moyens actuels ou en
mobilisant massivement de nouvelles forces. Dans le premier cas, on considère
que le rapport de forces est suffisant pour ne pas avoir à changer notre
modèle, hors quelques ajustements, et donc par voie de conséquence la société.
Dans le second, on considère qu’on ne pourra l’emporter sans monter grandement
en puissance et se transformer. Nous sommes actuellement dans le premier cas mais
avec un discours qui laisse croire que nous sommes dans le second. On fait
semblant de tout changer pour que rien ne change vraiment. Si l’ambition est
d’augmenter le budget des réserves de quelques dizaines de millions d’euros
(l’opération Sentinelle coûte à elle seule trois fois le
budget des réserves militaires) et de faire passer, en 2019, le nombre de
réservistes présents chaque jour sur le terrain ou dans les états-majors de 500
à 1000, il ne s’agira que de l’augmentation de la taille de la goutte d’eau.
Maintenant si
l’objectif est d’assurer une capacité de réaction en quelques minutes, voire
quelques secondes, sur toute attaque sur le territoire national, alors il faut
changer radicalement de regard sur le rôle des citoyens dans la défense de la
cité. On peut accélérer les procédures des unités d’intervention et en
augmenter le volume, cela restera forcément insuffisant. La seule solution est
d’augmenter considérablement le nombre de citoyens armés (et évidemment
compétents) et donc, le maître mot est là, de leur faire confiance, ce qui va à
l’encontre des habitudes françaises. Cela passe par un meilleur équipement de
tous les policiers et gendarmes, sans doute aussi par une meilleure
formation au tir. Cela passe forcément par l’emploi d’agents de
sécurité armés. Cela passe enfin par l’autorisation du port d’armes à tous ceux
qui présentent des garanties de compétence et de fiabilité. En regardant une
plage du Sud-Ouest de la France cet été, je n’ai pas pu m’empêcher de constater
qu’il n’y avait strictement rien (ou alors c'était bien dissimulé) qui pourrait
couper court à une attaque du type de celle de la plage tunisienne de Sousse en juin 2015 (et là pas d’excuse de la surprise, cela a déjà été fait). Dans le secteur,
nous étions sans doute un certain nombre à avoir l’expérience du combat sans
avoir le droit de porter une arme (et même dans mon cas, sans avoir même le
droit par statut de rejoindre la réserve opérationnelle numéro 1). Pourquoi
donc ne pas accorder cette autorisation de porter et d'utiliser des armes, outre les policiers et
gendarmes hors service, aux militaires en activité ou membre de la réserve
opérationnelle n°1 et même n°2 (les « rappelables », 98 000 anciens soldats
et 28 000 gendarmes) et au-delà. On m’a fait confiance pendant des dizaines
d’années avant de me la retirer d’un seul coup. Je suis même prêt, dans
l’esprit des citoyens romains, à payer moi-même mon équipement. On évoque le
cas d’Israël mais il y a dans ce pays, un civil adulte sur dix qui dispose
d’une autorisation de port d’armes.
Tout cela a bien sûr un coût, pas forcément très important pour l’Etat, l’appel aux citoyens volontaires et motivés étant toujours historiquement la formule du meilleur rapport coût/efficacité. Bien sûr, il y aura sûrement quelques accidents, pertes et vols d’armes, voire des meurtres (dont la plupart aurait eu lieu de toute façon, avec ou sans arme à feu). On tolère bien cela avec les armes de chasse (car paradoxalement du fait de la chasse la France est aussi un des pays au monde où on tolère le plus d’armes à feu par habitant), pourquoi ne le tolère-t-on pas pour assurer la sécurité ? Parce que nous sommes prisonniers de la méfiance de l’Etat envers les citoyens. Il ne s'agit pas de laisser s'armer n'importe qui comme aux Etats-Unis avec les résultats que l'on connait mais de faire confiance envers des citoyens à la compétence reconnue et contrôlée. Précisons que cette compétence, qui induit la capacité à tuer au milieu d'une situation complexe, va bien au-delà de la simple technique de tir.
Encore une fois, on peut considérer que la menace est mineure et gérable. La guerre fait finalement moins de morts que la moyenne annuelle de 800 meurtres. Dans ce cas-là, on continue à lentement améliorer les choses sans rien changer fondamentalement. La réduction du déficit budgétaire reste prioritaire sur la guerre. C'est un choix possible, qu'il faut assumer. Maintenant, si on souhaite effectivement comme l’a promis le Président de la République « mettre en oeuvre tous les moyens pour détruire l'armée des fanatiques » alors il faut accorder les actes aux paroles, et pas simplement changer les mots lorsqu’on ne veut pas changer les choses.
Tout cela a bien sûr un coût, pas forcément très important pour l’Etat, l’appel aux citoyens volontaires et motivés étant toujours historiquement la formule du meilleur rapport coût/efficacité. Bien sûr, il y aura sûrement quelques accidents, pertes et vols d’armes, voire des meurtres (dont la plupart aurait eu lieu de toute façon, avec ou sans arme à feu). On tolère bien cela avec les armes de chasse (car paradoxalement du fait de la chasse la France est aussi un des pays au monde où on tolère le plus d’armes à feu par habitant), pourquoi ne le tolère-t-on pas pour assurer la sécurité ? Parce que nous sommes prisonniers de la méfiance de l’Etat envers les citoyens. Il ne s'agit pas de laisser s'armer n'importe qui comme aux Etats-Unis avec les résultats que l'on connait mais de faire confiance envers des citoyens à la compétence reconnue et contrôlée. Précisons que cette compétence, qui induit la capacité à tuer au milieu d'une situation complexe, va bien au-delà de la simple technique de tir.
Encore une fois, on peut considérer que la menace est mineure et gérable. La guerre fait finalement moins de morts que la moyenne annuelle de 800 meurtres. Dans ce cas-là, on continue à lentement améliorer les choses sans rien changer fondamentalement. La réduction du déficit budgétaire reste prioritaire sur la guerre. C'est un choix possible, qu'il faut assumer. Maintenant, si on souhaite effectivement comme l’a promis le Président de la République « mettre en oeuvre tous les moyens pour détruire l'armée des fanatiques » alors il faut accorder les actes aux paroles, et pas simplement changer les mots lorsqu’on ne veut pas changer les choses.


