jeudi 6 août 2015

Les Royaumes combattants

Fiche au chef d'état-major des armées, janvier 2008

Les réflexions en cours dans le cadre du nouveau Livre blanc [2008] subissent visiblement l’influence de la philosophie dite post-moderne de refus des systèmes de pensée. Il s’ensuit une vision des choses sans appui sur le passé profond et à court terme. L’objet de cette fiche est donc, très modestement, de replacer les débats en cours dans le temps long et de faire appel à de grandes théories historiques et économiques (Toynbee, Kennedy, Kondratiev) pour apporter des éclairages originaux.
Etat universel chinois et puissances hégémoniques occidentales
Au XIVe siècle, l’Ancien monde est dominé par deux modèles : l’Empire chinois de la dynastie Song et l’Occident chrétien. Entre ces deux pôles, dont aucun ne dispose de la puissance critique suffisante pour s’imposer à l’autre, on trouve des puissances secondaires (Perse, royaumes indiens, Moscovie, Empire turc) et hors de ce système international dominant des zones entières sont plus ou moins visibles (Afrique sub-saharienne, Amérique)[1]. Ces deux grands centres de puissance sont de natures très différentes qui permettent d’illustrer deux théories de l’évolution politique.
L’empire chinois est un « Etat universel » au sens de l’historien Arnold Toynbee, c’est-à-dire qu’il a réussi à dépasser le stade de la compétition entre les « Royaumes combattants » pour unifier son espace culturel sous l’égide d’un pouvoir politique central. La Chine impériale obtient ainsi la stabilité mais au prix de la perte d’un certain dynamisme par manque de compétition. Le corpus de pensée stratégique, philosophique ou politique est ainsi fixé avant l’unification du IIIe siècle avant JC et n’évolue ensuite que par affinement [2]. La guerre perdure mais non pas selon un schéma « horizontal » entre Etats concurrents mais « vertical » entre un centre dominant et des provinces périphériques qu’il faut maintenir dans « l’ordre » [3]. En 1700, le PIB chinois représente 22 % du PIB mondial.
Pendant ce temps, l’Europe reste au stade des « royaumes combattants » en compétition permanente pour l’hégémonie locale. Cette compétition, qui amène régulièrement le continent au bord de la ruine complète, est également un moteur puissant qui pousse les nations à rechercher de nouvelles ressources hors d’Europe, en Afrique, aux Indes et surtout aux Amériques. Ces grandes découvertes amènent d’abord la fortune et la primauté au Portugal et à l’Espagne, jusqu’à ce que, selon le processus décrit par Paul Kennedy, les nécessités stratégiques et le poids des dépenses militaires les ralentissent. Un challenger occidental plus dynamique passe alors au premier plan jusqu’à ce qu’il atteigne à son tour la « surexpansion stratégique » et décline (Pays-Bas, France, Royaume-Uni) [4].
D’une manière plus générale, le capital de richesse acquis aux Amériques permet aux principales nations européennes de « décoller » industriellement et, tout en poursuivant la compétition, de surpasser en puissance tous les autres Etats du monde, y compris l’Empire chinois. L'écart de revenu moyen par habitant entre le pays européen le plus riche et le plus pauvre dans le monde passe ainsi de 1 à 5 en 1700 à un rapport de 1 à 400 aujourd’hui.
Ce processus de compétition entre nations de plus en plus puissantes s’achève par l’ « apocalypse européenne de 1914-1945 » (par analogie avec la thèse de René Girard dans Achever Clausewitz) et l’élargissement de la compétition « à l’occidentale » à l’ensemble du monde, avec les Etats-Unis comme puissance dominante et l’URSS puis, plus modestement, le Japon comme compétiteurs. Au milieu des années 1980, cette nouvelle grande puissance présente à son tour les symptômes d’essoufflement décrits par Kennedy puisque le budget militaire américain atteint 6,5 % du PIB, ce qui n’empêche pas les Etats-Unis d'être obligés de demander une aide financière à l’Allemagne et au Japon pour financer la première guerre du Golfe.
Les Etats-Unis, qui représentaient 50 % du PIB mondial en 1945 n’en représentent alors plus que 25 % et les déficits commerciaux et budgétaires sont énormes. Le déclin américain semble inéluctable.
Du déclin américain à l’ « hyperpuissance »
Les Etats-Unis sont finalement sauvés en interne par la réforme de l’appareil de production, l’investissement massif dans la haute-technologie puis le début de la libéralisation des échanges financiers et, à l’extérieur, par deux « divines surprises » : la panne de l’économie japonaise et surtout l’implosion de l’URSS. Comme, au même moment, la Chine est en pleine phase de transition post-maoïste et que l’Union européenne n’a pas de cohérence politique, ils passent d’un seul coup et par défaut au statut d’« hyperpuissance », c’est-à-dire un « Etat universel » toynbien dont l’hégémonie peut s’étendre sur le monde entier.
En jouant du hard power (Golfe 1991, Bosnie 1995) et surtout du soft power (contrôle économique par le FMI, l’OMC ou la Banque mondiale, contrôle stratégique par l’OTAN, contrôle médiatique, moyens de surveillance, etc.), les Etats-Unis entreprennent alors le modelage (shaping) d’un « nouvel ordre mondial » selon leurs principes, valeurs et intérêts. Ils en occupent le « milieu », à la manière de la Chine classique, entourés de puissances secondes alliées et de « nouveaux barbares » à la périphérie.
Ce nouveau monde, comme celui de l’apogée de la compétition occidentale au début du XXe siècle, est ouvert et unifié par une série de flux commerciaux, médiatiques, humains et financiers qui provoquent très rapidement trois sortes de tensions qui se nourrissent mutuellement.
Les premières sont politiques avec un processus de démocratisation qui place de nombreux Etats dans le stade intermédiaire où ils ont perdu la stabilité de l’autoritarisme sans avoir encore celle du jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs des démocraties établies.
Dans ce contexte fragilisé, le nouveau capitalisme se comporte comme une seule et gigantesque institution financière (puisque tous les comportements convergent) s’imposant à un appareil productif fragmenté, avec comme objectif unique l’enrichissement de 300 millions d’actionnaires (pour beaucoup américains). Il s’ensuit une grande volatilité des capitaux à la recherche de profits à court terme, source de crises violentes (crises du système monétaire américain, latino-américaine, russe, asiatique, éclatement de l’e-économie, subprimes) et une forte pression sur les salaires, source de tensions sociales. Géographiquement, le processus favorise le système financier américain (qui attire les capitaux) et les pays périphériques qui fournissent l’appareil productif physique (et qui attirent les investissements). Entre ces deux « pompes », l’UE et le Japon sont à la peine. La croissance française est en moyenne de 1,88 % par an contre 3,45 % pour les Etats-Unis et bien plus pour la Chine, l’Inde ou, depuis peu, la Russie.
Socialement, ce nouveau capitalisme profite beaucoup plus à la classe des spéculateurs qu’à la classe des producteurs. La vision marxiste d’exploitation du travail par le capital tend ainsi à devenir une réalité au XXIe siècle [5]. La part des profits représente désormais 40 % du revenu national français (contre 60 % pour les salaires), contre 29 % en 1982, soit un manque de 130 milliards d’euros pour la consommation des ménages et donc la perte de 1 % de croissance par an.
La dernière source de tension provient enfin du décalage entre la vision « occidentalo-centrée » (et même américano-centrée) omniprésente dans les médias du monde entier et la vie réelle de la grande majorité de l’humanité.
Toutes ces tensions ont fini par créer un regain de nationalisme et la formation d’un « front du refus », notamment en Amérique du Sud ou en Russie. Elles ont créé aussi une multitude de « poches de colère » [6], bidonvilles géants, ghettos, banlieues pauvres, territoires occupés, zones tribales, où se regroupent les laissés pour compte de la mondialisation et les rebelles à leur Etat et/ou aux valeurs dominantes occidentales. Ces poches prolifèrent dans les régions périphériques comme dans les pays riches jusqu’au centre même (le « prolétariat intérieur », souvent d’origine immigrée, dont parle Toynbee), formant un réseau relié par les flux de la mondialisation. Ces zones deviennent les métastases d’un cancer lorsqu’elles abritent des organisations rebelles, aux profils variés depuis les mafias jusqu’aux proto-états, qui agissent en prédation ou en réaction à ce qu’elles perçoivent comme des agressions.
Les guerres verticales américaines
Dans ce contexte, la phase de séduction de l’ « Etat universel » américain a rapidement fait place à une phase de coercition qui, à l’instar de la Chine classique, s’assimile bien plus à du « maintien de l’ordre » mondial qu’à des affrontements interétatiques « horizontaux ». De fait, à partir de 1999, le soft power défaillant fait de plus en plus place au hard power, avec, bien sûr, une accélération après le choc des attaques du 11 septembre 2001 [7]. Le nombre de  conflits dans le monde qui tendait à diminuer au début des années 1990 repart à la hausse, de même que les dépenses militaires.
Dans cette accélération du cycle coercition-réaction, les Américains sont désormais en difficulté. La volonté de modelage du Moyen-Orient a sécrété des adversaires qui pratiquent localement une guerre totale et ont trouvé les failles d’un outil militaire américain directement hérité de la guerre froide et culturellement plus conçu pour les guerres horizontales clausewitziennes. Les Etats-Unis se découvrent ainsi largement impuissants face à des organisations comme les Taliban, l’Armée du Mahdi, ou l'Etat islamique en Irak, tandis qu’un de leurs principaux alliés, Israël, est mis en échec par le Hezbollah en juillet 2006.
Cet enlisement survient alors que le poids militaire américain (50 % des dépenses mondiales) est désormais presque le double de son poids économique (27 % du PIB mondial, chiffre à la baisse). Ces dépenses militaires (1 483 euros par américain, dont 400 pour la guerre en Irak, contre 479 pour un Français), auxquelles il faut ajouter les coûts indirects de la guerre en Irak (plus de 2 000 milliards de dollars selon l’économiste Joseph Stiglitz), commencent à approcher le seuil d’essoufflement. 
Les nouveaux « royaumes combattants »
Ce début de « surexpansion stratégique » survient à un moment où les challengers à l’hégémonie recommencent à apparaître, par contrecoup des effets, positifs et négatifs, de la mondialisation américaine et grâce à un retournement de cycle Kondratiev (succession de « 30 glorieuses » -cycle A- et de « 30 piteuses » -cycle B-) qui les favorise économiquement.
Les basculements de cycles Kondratiev sont par ailleurs des périodes de tensions et de crise (guerres 1865-1870 ; grande dépression 1893 ; 1ère Guerre mondiale ; 2ème Guerre mondiale ; période 1968-1973 ; début des années 2000).Comme à la fin du XIXe siècle, la mondialisation, plus conséquence que cause d’un affaiblissement des Etats, a eu pour effet de réveiller les nationalismes. On voit ainsi réapparaître les anciens empires, russe et chinois, mais aussi des puissances oubliées, comme l’Inde, et des nouveaux riches, comme le Brésil. Leurs croissances très fortes s’accompagnent d’un accroissement parallèle des instruments de puissance. Les budgets militaires russes et chinois évoluent ainsi au rythme d’un doublement tous les cinq ans.
On voit aussi se dessiner de nouveaux blocs constitués d’un centre, d’un « étranger proche », au sens russe, et d’intérêts périphériques qui ne manqueront pas d’interférer et donc, surtout dans un contexte de ressources comptées et de problèmes écologiques aigus, de déboucher sur des affrontements. Comme chacun de ces blocs dispose d’un arsenal nucléaire, le scénario le plus probable est celui d’un retour à un système de « royaumes combattants » sous forme de « guerre froide multipolaire », avec la coexistence de confrontations horizontales non violentes (la course au pétrole dans le Grand Nord par exemple) et de guerres verticales pour le maintien de l’ordre et des intérêts (comme en Tchétchénie). Comme pendant la première guerre froide, ces deux axes se confondront souvent selon un jeu subtil avec, par exemple, la livraison d’armes à des organisations armées. On a vu déjà ce que pouvait donner la possession par le Hezbollah d’armes antichars russes modernes.
L’attitude des Etats-Unis sera alors déterminante. Ils disposent encore d’un écart de puissance très favorable, grâce notamment à un effort de recherche et développement représentant 43 % du total mondial, mais celui-ci tend à se réduire. Pour le maintenir, ils se sont engagés dans un double effort militaire visant à maintenir une nette supériorité « horizontale » sur les rivaux potentiels (par le bouclier anti-missile par exemple) et « verticale » pour la protection de leurs intérêts et valeurs. Cet effort risquant de les faire basculer définitivement en situation de « surexpansion », ils seront sans doute amenés à revenir sur la stérilisation stratégique qu’ils ont imposée à leurs alliés pour les amener à contribuer plus activement à une défense commune de l’Occident.
Quelle place pour la France dans la nouvelle guerre froide ?
Bon élève de la mondialisation des années 1990, l’Union européenne a combiné le libre-échangisme anglo-saxon et la neutralité nordique. Elle est désormais à contre-courant d’une Histoire qui, loin d’être finie, voit le retour de puissances dotées de politiques économiques et stratégiques nationales.
Ancienne superpuissance et moteur un temps de l’idée d’« Europe puissance » (à condition d’en prendre le leadership), la France est devenue une nation frustrée, engluée dans une Europe apolitique et sous protectorat. Au sommet de sa puissance relative, vers la fin du XVIIe siècle, la France représentait environ 4,5 % de la population, 10 % du PIB et 15 % des dépenses militaires du monde. Elle ne représente plus désormais que 1% de la population, 4,6 % du PIB, 4,3% des dépenses de recherche et 3,6 % des dépenses militaires du monde, chiffres en baisse car ses taux de croissance démographique et économique sont inférieurs au reste du monde.
L’ « insolente nation », capable de bâtir deux empires coloniaux et de défier à plusieurs reprises l’Europe entière est maintenant victime de l’ « effet Gulliver », trop petite face au géant américain et trop grande et lourde face aux Lilliputiens en croissance rapide.
Ce contexte paralysant risque cependant de changer sous la pression des concurrents extra-occidentaux. Tout semble indiquer que le monde de 2030, qui correspond au début de retournement de cycle Kondratiev, sera très tendu. Le différentiel de puissance entre les Etats-Unis et les « challengers » sera alors au plus bas tandis que les problèmes écologiques et de répartition de ressources seront suraigus. S’ils veulent à nouveau agir sur un monde extérieur auquel ils sont reliés par de multiples flux vitaux, il faudra bien que les pays européens cessent d’être les seuls à désarmer. Ils y seront d’ailleurs sans doute incités par les Américains eux-mêmes au nom de la solidarité occidentale et comme à l’époque où la peur de l’URSS était le meilleur ciment de l’UE.
La France aura un rôle éminent à jouer dans ce retournement stratégique européen si elle est la première à proposer un nouveau modèle d’action militaire qui s’imposerait comme une norme. Ce n’est pas incompatible avec la disette budgétaire actuelle (sans doute le plus faible effort de défense de toute notre histoire), les exemples soviétiques et allemands des années 1920 témoignant que l’on peut imaginer des formes de guerre nouvelles avant de disposer des moyens correspondants. Cela suppose cependant un effort intellectuel considérable à l’instar des « Lumières militaires » du milieu du XVIIIe siècle ou du bouillonnement de la fin du siècle suivant, rebonds à l'issue d’un doute profond.

[1] Christian Grataloup, Géohistoire de la mondialisation, Armand Colin, 2007.
[2] Arnold Toynbee, L’Histoire, Payot, 1996.
[3] Bernard Wicht, Guerre et hégémonie, Georg, Genève, 2002.
[4] Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances : transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Payot, 1991.
[5] Michel Rocard, interview dans Le nouvel observateur, 13 décembre 2007.
[6] Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.
[7] Jacques Sapir, Le XXIe siècle fait peau neuve, Perspectives républicaines, juin 2007.

mardi 4 août 2015

Les épées-La guerre première : de la guerre du feu à l'empire de fer.

La série « Les épées » est issue de l’expérience des cours donnés à Sciences-Po/Paris School of International Affairs sur l’histoire de l’évolution des armées. Le but de ces cours est d’analyser les freins, les moteurs, les acteurs et les processus qui ont permis la transformation des armées au cours des siècles à la manière des travaux d’état-major sur les conflits en cours.

Cette série de documents reprend ces travaux en les développant et en les complétant par de nouveaux cas concrets. Ce nouveau numéro est consacré à la guerre des origines de l'humanité jusqu'à la fin de l'empire totalitaire assyrien. Il s'agit en fait du tout premier cours.

Cette analyse est disponible en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com et au prix qu'il vous plaira ( il suffit d'appuyer sur le bouton paypal à droite sur ce blog). Elle disponible en format Kindle (ici) (je rappelle que ce format peut être lu aussi sur ordinateur avec un logiciel gratuit) au prix de 2,99 euros.

Toutes les remarques et corrections sont les bienvenues.

Introduction


L'émergence de la guerre au cours des temps préhistoriques est un sujet récurrent dans la littérature car elle pose des questions fondamentales. Pour les tenants d’une « guerre de tous contre tous », selon les termes de Thomas Hobbes dans le Léviathan, (1651), la guerre existe depuis l’aube des temps. Pour Jean-Jacques Rousseau au contraire dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), le « bon sauvage » était sujet à peu de passions et avait été entraîné dans « le plus horrible état de guerre » par la « société naissante ». D’un côté, une image tragique de l’homme, proche de celle du péché originel chrétien, de l’autre une vision optimiste et progressiste. Pour les uns, la guerre était inéluctable car naturelle et biologique, pour les autres, elle pouvait être éliminée (éventuellement par la guerre) car phénomène social.


Le problème est qu’à l’époque des Lumières, il n’y a guère de quoi étayer ces opinions, hormis l’observation des Indiens d’Amérique, par ailleurs presque tous belliqueux. Les choses évoluent avec le développement de l’archéologie préhistorique et de la paléontologie humaine, mais celles-ci prennent leur essor dans un contexte intellectuel dominé par le thème de  « la survie évolutionniste darwinienne ». Les hommes préhistoriques, découverts en 1863, ont été tout de suite rapprochés des grands singes et classés par beaucoup comme chaînon manquant entre ceux-ci et l’homme moderne. Quant à la succession des cultures que l’on pouvait constater, il s’agissait sans aucun doute, selon la théorie « des migrations », apparue dans les années 1880, de violents remplacements de populations installées sur un territoire. L’art et la littérature (La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné, 1911) s’emparent du sujet et contribuent à fixer l’image de hordes primitives en luttes permanentes entre elles et contre la nature.

On commence maintenant, par l’accumulation des sources et l’observation des comportements des sociétés moins avancées qui ont survécu jusqu'à nos jours, à avoir une vision un peu plus claire qui semble donner raison à Rousseau, mais en partie seulement. La guerre, affrontement politique, apparaît avec la société et les frontières, mais la violence entre les hommes, avec qui elle ne doit pas est confondue, est bien antérieure. On assiste ensuite à une sorte d’enchaînement mécanique jusqu’à la guerre totale menée par les Assyriens, alors que l’on est encore à l’aube des civilisations. 

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12 pages-6 800 mots

dimanche 2 août 2015

Les nus, les morts et ceux qui les comptent

Publié le 24/11/2013

Dans son Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin distingue les programmeurs et les stratèges. Les premiers gèrent des ressources pour atteindre des buts. Les seconds font la même chose mais face à des ennemis, ce qui change singulièrement les choses. Pour les premiers, le chemin le plus rapide est toujours le plus court. Pour les seconds, ce n’est pas si évident car l’ennemi peut vous y attendre en embuscade. Dans cette situation dialectique, un chemin plus long peut finalement être plus rapide et malgré tous les systèmes de renseignement disponibles, le doute persiste toujours jusqu’à ce qu’on agisse. L’incertitude existe dans les deux approches mais elle bien plus forte chez les stratèges.

Surtout, les stratèges (les bons en tous cas) ont conscience de cette incertitude et de la possibilité de surgissement de « cygnes noirs », ces événements imprévisibles aux conséquences énormes. Ils organisent donc d’abord leurs forces pour, au moins, y résister. La force de frappe nucléaire française, avec ces vecteurs aussi nombreux et variés que possible, tous protégés et de diverses façons, sa veille et sa capacité de tir permanente, ses réseaux de communications redondants, ses consignes précises aux différents chefs, etc. est un excellent exemple d’organisation « robuste ».

La structure peut aussi ne pas se contenter d’être résistante mais s’organiser pour tirer parti des événements surprenants. Cela passe généralement par une décentralisation des moyens accordés à des chefs audacieux ou par la conservation d’un élément réservé détaché des contingences de première ligne et susceptible d’être utilisé pour colmater une faiblesse ou pour contre-attaquer sur un point faible de l’ennemi. Le système opérationnel israélien de la guerre des six jours illustre la première voie, le système soviétique la seconde et l’armée napoléonienne la combinaison des deux.

Le point commun à toutes ces approches est la variété et la redondance des moyens, c’est-à-dire tout ce qui fait horreur aux comptables. Pour peu que, depuis la fin du Pacte de Varsovie, se répande l’idée de la disparition des « cygnes noirs », comme si l’absence de preuve de menace était preuve de leur absence, et voici que les comptables reviennent à la charge pour supprimer ces gaspillages aberrants. L’offensive est d’autant plus facile que si l’organisation militaire est conçue pour faire face à un ennemi extérieur, elle est, contrairement aux autres ministères, d’une grande faiblesse face aux « amis » intérieurs voire même internes.

La crise militaire rampante a donc commencé avec les fameux « dividendes de la paix », c’est-à-dire le gel soudain du budget de défense en plein renouvellement des équipements majeurs des armées (rappelons qu’il n’a augmenté en valeur constante que de 1 % depuis 1991 contre 80 % pour les autres dépenses de l’Etat) (x). Depuis, à force de « rationalisations », c’est-à-dire de centralisations de ressources de plus en plus comptées, le passage d’une structure « antifragile » ou au moins robuste à une structure de plus en plus fragile s’est accéléré en particulier dans les années 2007-2008.

La Révision générale des politiques publiques, le Livre blanc de 2008 et la Loi de programmation qui a suivi marquent le triomphe des comptables. Quand on veut à tout prix mesurer la productivité d’un organisme public dont les services sont peu quantifiables (comment quantifier la valeur de la sécurité de la France ?) on se rabat rapidement sur les deux seuls chiffres disponibles : le budget et les effectifs. Le budget étant bloqué et même plutôt décroissant, le salut ne peut venir que de la suppression des hommes jusqu’au point Omega du suicide de son dernier membre, un contrôleur général sûr d’atteindre ainsi son nirvana de la productivité infinie (x). On a donc supprimé en quatre ans plus de militaires français que le Vietminh et le FLN en seize ans, pour économiser 4 % des dépenses de la LPM.

Au début de 2006, dans un même élan de rationalisation, l’armée israélienne, persuadée de ne plus avoir à mener de combats terrestres de grande ampleur, regroupait tout le soutien des forces dans de grandes bases régionales. A peine quelques mois plus tard, cette même armée était obligée d’engager l’équivalent de la force opérationnelle terrestre française contre le Hezbollah. On découvrit alors, comme l’armée du Second Empire, que, même à quelques kilomètres de distance et dès lors que les choses prenaient une certaine ampleur, il était impossible de coordonner deux structures indépendantes de combat et de soutien. Deux ans plus tard, l’armée française se lançait pourtant dans cette voie systématiquement contredite par l’Histoire.

A force de suppressions et de regroupements, si on a un temps préservé la « musculature » constituée par les unités de combat, le squelette qui la soutient s’est considérablement réduit, en espérant ne pas avoir d’effort important à fournir. On a raisonné les budgets comme si le monde extérieur n’existait pas ou qu'on pouvait voir venir les événements. On a mis en place la fonction anticipation (avec des satellites comme moyens premiers) quelques semaines avant la faillite de Lehman Brothers premier d’une série de dominos dont la chute rendit caduques par avance tous ces calculs budgétaires à l’euro près sur six ans (ce qui n’a pas empêché de les faire quand même). Il est vrai que l’on n’a avait pas eu le temps de placer des satellite au-dessus du siège de Lehman Brothers.

La fragilisation était devenue telle que l’on n’a pas même eu besoin d’un ennemi extérieur pour provoquer la catastrophe, il a suffi pour cela d’un simple logiciel adopté à la va-vite par des gens aussi irresponsables (trop hauts pour tomber) dans leurs domaines que les banquiers qui ont fragilisé toute l’économie mondiale (trop gros pour tomber). Cette faillite aurait pu cependant être atténuée assez rapidement si on s'était contenté d'un simple remplacement de logiciel au sein d'une structure identique. Mais comme on avait au préalable supprimé tout ce qui pouvait faire face à la surprise, les dégâts ont été maximaux. Ce « logiciel noir » censé réduire le coût de gestion de la solde, l’aura finalement augmenté dans des proportions considérables. Entre son achat, la gestion de ces aberrations mais aussi la compensation que va certainement réclamer la société qui l’a conçu pour son abandon, cette affaire va coûter au bas mot l’équivalent de la solde annuelle de 20 à 30 régiments, sans parler des coûts pour l’image de notre armée et surtout du pourrissement de la vie pour une multitude de soldats dont la solde est nettement inférieure à celle des brillants cerveaux qui les ont mis dans cette situation.

Le nouveau gouvernement a poursuivi dans la même voie que le précédent. Contrairement aux promesses de campagne, le ministère de la défense « contribue » six fois plus que les autres à l’effort de « productivité ». La fragilisation se poursuit donc à grand pas sans grande résistance. On ne peut prédire quels seront les prochains « cygnes noirs ». On peut juste dire qu'ils surviendront à coup sûr et surtout qu'ils seront de plus en plus violents.