samedi 27 juin 2015

Histoire et stratégie : le génie à l'honneur

Le magazine trimestriel « Histoire & Stratégie » n°22 portant sur « L’arme du génie depuis 1945 » est en kiosque (le sommaire : ici). Portant sur l’histoire très contemporaine de cette arme, cette sortie est importante à souligner tant les revues spécialisées sont rares à s’exprimer sur ce sujet.
Longtemps associé à la guerre de siège ou de positions, cette arme tient, depuis la Seconde Guerre mondiale, une place de choix dans le « concert » qu’est le combat interarmes mobile, dans des missions qui ne se limitent pas au franchissement ou à l’aménagement des arrières et des itinéraires, mais qui se déroulent au contraire au contact, au cœur des affrontements. De la campagne d’Italie à l’Indochine, en passant par l’Algérie, le centre- Europe, l’Irak, le Koweït, l’Ex-Yougoslavie, l’Afrique et l’Afghanistan, les théâtres d’opération sont nombreux pour cette arme qui a toujours su faire face à la multiplicité des menaces. Un bel exemple d’adaptation militaire – même si l’avenir est incertain – et un hommage aux hommes et aux femmes qui ont suivi sa devise « Parfois détruire, souvent construire, toujours Servir ». Entièrement rédigé par le lieutenant de réserve Christophe Lafaye, distingué pour ses travaux sur « L’emploi du génie en Afghanistan (2001-2012). Adaptation d’une arme en situation de contre insurrection » (sous dir. Rémy Porte), ce numéro permet au lecteur de découvrir toute l’importance de cette arme dans les conflits contemporains, tout en donnant la parole à de nombreux témoins ou chercheurs (le commandant Ivan Cadeau pour ses recherches sur le génie en Indochine, le sergent-chef (er) Yves Cargnino, ancien des sections « grottes » en Algérie, le général (2S) Jacques Manet, ancien chef de corps du 6e REG, le général (2S) Jean-Louis Vincent...)

Au fil des 98 pages composant le volume, le lecteur est invité à parcourir les principales étapes de l’histoire contemporaine de cette arme : Le génie (1930-2013) : une adaptation continue à la menace ; Le génie français entre 1930 et 1945 : une mutation sans précédent ; Le génie en Indochine : une action entravée (1945-1954) ; le génie à l’école de la lutte antisubversive (1954-1962) ; De la guerre froide au retour des OPEX (1962-1994) ; Le génie durant la guerre du golfe (1990-1991) ; Les missions et savoir-faire du génie : les OPEX (1978-2002) ; Le génie français à la veille de son engagement en Afghanistan ; Le génie en Afghanistan (2001-2012) : La redécouverte de la contre-guérilla ; Conclusion : après l’Afghanistan, quel avenir pour le génie ? Ne visant pas nécessairement à l’exhaustivité, ce choix éditorial vise à stimuler la curiosité du lecteur et susciter l’investissement de nouveaux chercheurs tant les domaines à explorer et à documenter sont encore nombreux.

L’auteur - Christophe Lafaye est docteur en histoire. Officier de réserve, il est chercheur associé au laboratoire CHERPA de l’IEP d’Aix-en-Provence et lauréat du Prix d’histoire militaire 2014, ainsi que d’une lettre de félicitations dans le cadre du prix de l’IHEDN 2014 pour ses travaux sur le génie en Afghanistan. Universitaire publiant régulièrement dans les principales revues dédiées à l’histoire militaire, il fait parti de la nouvelle génération de chercheurs s’intéressant à l’homme en guerre aux XX et XXIe siècles. (Site Internet de l’auteur : ici ) 

mercredi 24 juin 2015

L'invisible est essentiel pour les yeux

La campagne de bombardement de l’Allemagne par les forces britanniques et américaines a été une épreuve terrible. Le Bomber Command, à lui seul, a perdu 49 900 membres d’équipage tués et près de 12 800 appareils détruits. Les pertes de la 8e US Air force furent comparables. Pour tenter de réduire ces pertes, les Alliés ont tenté dès le début de la campagne de mieux protéger leurs appareils, sans trop les alourdir, et ont pour cela observé avec une grande attention les impacts sur les appareils rentrant de missions. Ces impacts étaient très inégalement répartis. Beaucoup se trouvaient au milieu du fuselage ou au milieu des ailes, très peu sur les moteurs. Il fut donc proposé de blinder le milieu du fuselage et des ailes.

Consulté à son tour, Abraham Wald, mathématicien génial du Statistical Research Group (SRG) de l’Université de Columbia, estima que les données obtenues devaient aboutir à la conclusion inverse : c’était les parties les moins touchées qu’il fallait le plus protéger. La différence est que Wald n’avait pas confondu les avions étudiés, c’est-à-dire ceux qui rentraient de missions, avec l’ensemble des avions qui avaient effectué la mission, comprenant aussi ceux qui avaient été abattus. Or, ceux qui avaient été détruits l’avaient surtout été parce qu’ils avaient été touchés dans les parties les plus sensibles. Peu touchés dans ces zones (les moteurs, la queue ou le nez de l’appareil), ils pouvaient rentrer à la base et présenter les nombreux impacts sur les autres parties. Pour trouver la solution, il fallait se détacher du visible pour envisager aussi et surtout l'invisible.

La morale opérationnelle de cette histoire, est que s’il faut prendre en compte ce que l’on voit, il ne faut pas oublier ce qu’on ne voit pas. On peut regarder les « gagnants » ou les « victoires » en cherchant à y déceler par induction des « lois ». Il ne faut pas oublier qu’ils n’ont simplement peut-être pas été touchés dans une partie sensible. Les échecs sont donc aussi, sinon plus, intéressants à étudier.

De la même façon, lorsqu’on fonctionne avec des indicateurs, par exemple lors d’une campagne de contre-insurrection, il ne faut pas oublier qu’il existe aussi un monde hors de ces indicateurs. On peut recenser les incidents et attaques ennemies dans les différents districts et provinces et y concentrer les efforts sur les zones apparemment les plus critiques, alors que ce sont peut-être les secteurs les plus calmes qui sont les plus dangereux car ils sont entièrement tenus par l’ennemi. Si les forces sont jugées sur ces indicateurs et non sur la victoire finale, ce qui est le cas de la grande majorité des unités tournantes, les effets peuvent être encore plus pervers. Outre le maquillage des comptes (combien de Vietnamiens innocents ont-ils été déclarés Viet-Cong post mortem ?), le risque est grand de faire de ces indicateurs des fins en soi en oubliant plus ou consciemment le reste.

Au printemps 2004, tous les indicateurs étaient au vert pour les quatre divisions américaines alors présentes en Irak. Jamais les pertes et même les agressions contre les Américains n’avaient été aussi faibles depuis un an. Le général Odierno, commandant la 4e division d’infanterie, pouvait même déclarer que la rébellion était à genoux et que le problème serait définitivement réglé dans quelques mois. La situation paraissait alors si favorable qu'en avril les quatre divisions furent relevées par seulement trois nouvelles.

En quelques jours, tout s’est écroulé. On s’aperçut que non seulement la ville de Falloujah était tenue solidement par plusieurs milliers de combattants ennemis mais que c’était pratiquement le cas de toutes les villes sur le Tigre et l’Euphrate au nord de Bagdad. Pire, l’armée du Mahdi, l’organisation chiite de Moqtada al-Sadr dont personne n’avait vu le développement, enflamma tout le sud du pays. Pour couronner ce bloody april la télévision américaine diffusa les images des exactions de la prison d’Abou Ghraïb. On s’aperçut alors que si les indicateurs étaient si bons c’était aussi parce que les unités sur le départ voulaient présenter un bon bilan et faisaient preuve de moins d’agressivité alors que les rebelles eux-mêmes pratiquaient une politique d’implantation plus souterraine. Moins de patrouilles donc moins d’agressions et moins de pertes américaines, tout semblait aller pour le mieux alors que c’était exactement l’inverse qui se passait. Au bilan, trois défaites majeures et surprenantes car tout le monde regardait, et voulait regarder, les impacts sur le fuselage.

lundi 22 juin 2015

Le projet Solarium

Lorsqu’il accède à la présidence des Etats-Unis au printemps 1953, le général Dwight Eisenhower doit faire face à un contexte international complexe. Staline meurt en mars mais l’URSS réprime violemment les quelques mouvements insurrectionnels qui apparaissent alors en Europe de l’est et se prépare à disposer de l’arme thermonucléaire. La guerre de Corée est dans une impasse et les Français sont en mauvaise posture en Indochine.

Eisenhower entreprend alors de prendre le temps de mettre les choses à plat et de dégager une stratégie face à l’URSS qui dépasse la gestion du court terme. Le 10 juin, au « solarium » de la Maison Blanche, il ordonne à trois de ses conseillers, George Kennan, le général de l’USAF James Mc Cormack et l’amiral Richard Conolly, de former chacun une équipe chargée de défendre respectivement une des trois stratégies possibles : endiguement (A), défense ferme (B) et refoulement (C). Chaque équipe, composée de sept experts civils et militaires issus de différentes spécialités et disciplines, s’enferme alors pendant cinq semaines au National War College, avec la possibilité de faire appel à n’importe quelle intelligence du pays et en ayant accès à toutes les informations disponibles. Le 16 juillet, les équipes sont réunies à la bibliothèque de la Maison blanche avec le Président, les chefs d’état-major et les membres du Conseil de sécurité nationale. Pendant toute la journée, elles y exposent leurs propositions et répondent à toutes les questions.  

L’équipe A, propose de mener une campagne psychologique et économique active contre l’URSS et ses satellites, de favoriser les liens avec les Alliés et de privilégier les négociations sur l’emploi de la force jusqu’à la transformation, attendue à long terme, du régime soviétique.

L’équipe B de son côté insiste sur la nécessité de disposer d’une forte capacité de dissuasion, grâce à de puissants moyens conventionnels et nucléaires mais aussi une doctrine d’emploi claire (Représailles massives), et de la définition de limites géographiques précises à l’extension communiste. L’équipe B estime aussi que l’URSS ne peut durer éternellement.

L’équipe C enfin critique l’endiguement comme une stratégie sans fin et estime qu’il est vain d’attendre un effondrement du régime soviétique. Elle propose de reprendre le terrain sur l’ennemi par des actions clandestines et une forte pression économique sur les satellites d’Europe de l’est.

Tous les aspects de ces différentes options sont discutés et à la fin de la journée, le Président Eisenhower prend la parole pendant 45 minutes, effectue une synthèse des débats et annonce qu’il privilégie la stratégie comprenant le moins de risque de guerre générale, c’est-à-dire celle de l’équipe A, et qu’il soit possible de soutenir pendant une très longue durée sans épuiser l’économie américaine ni renoncer aux valeurs de la nation. Cette stratégie est décrite ensuite dans le document NSC 162/2 qui forme la pierre angulaire de la stratégie des Etats-Unis jusqu’à ce que les administrations Kennedy et Johnson décident de s’en écarter, provisoirement, en s’engageant massivement au Vietnam avec le succès que l’on sait.

Pourquoi reparler du projet Solarium maintenant ? Tout simplement car il illustre parfaitement la difficulté de définir une stratégie à long terme, qu’elle soit politique ou entrepreneuriale, et surtout l’intérêt, pour y parvenir, d’un débat contradictoire et ouvert fondé sur un travail collectif, prenant le temps de l’approfondissement des connaissances et de la variété des points de vue. Eisenhower et son équipe ont pris le temps dans la journée du 16 juillet 1953 de s’imprégner de tous les éléments du problème, la plupart d’entre eux leur ayant échappé jusque-là dans la gestion à court terme, et de définir une vision suffisamment cohérente pour servir de guide pendant finalement presque quarante ans. Difficile de faire mieux.