samedi 20 juin 2020
Jouer la guerre. Histoire du wargame-Un livre d'Antoine Bourguilleau
mercredi 18 janvier 2012
A propos du wargame dans l'armée de terre
lundi 16 janvier 2012
Wargame à l'Ecole de guerre
Je serai présent au cours de ce week-end ainsi qu’une dizaine d’officiers de l’Ecole de Guerre.
samedi 2 juin 2012
OPEX-Un magnifique système de simulation de combat d'infanterie
http://www.defense.gouv.fr/actualites/communaute-defense/wargame-2012-place-aux-jeux-a-l-ecole-de-guerre
dimanche 5 juin 2022
L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (1ère partie- Du design de l'acier)
Petit retour sur le concept de division blindée
L’instrument
premier de ces « offensives à grande
vitesse » est la grande unité blindée dont les
contours ont été établis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le fer de
lance est constitué par les bataillons de chars de bataille, mais aussi
puissants soient-ils, ceux-ci ne peuvent pas tout faire. Ils ne sont pas forcément
à l’aise dans certains terrains denses et doivent faire à des menaces multiples,
comme les chars ennemis bien sûr, mais aussi et peut-être surtout toute une série
d’ « anticorps » qui sont apparus depuis
l’origine des chars : canons de campagne, fusils antichars, canons
antichars tractés ou portés, roquettes à charge creuse lancées à l’épaule ou
depuis un aéronef, canons sans recul, puis bien sûr les missiles, à charge
unique, puis tandem, piloté puis guidés puis en « tire et oublie »,
tous annoncés comme devant « tuer le char ».
En
fait, s’il y a des grandes frayeurs, comme après les destructions de la première
force de chars française à Berry-au-Bac en avril 1917 ou après les combats d’octobre
1973 dans le Sinaï, le char a toujours survécu. Il a survécu par ses adaptations
propres d’abord : amélioration et poids du blindage d’acier, blindage
composite, réactif, défense active (radars de proximité et neutralisation des
projectiles), canon principal jusqu’au calibre 120-125 mm dans les années 1980,
armes secondaires anti-personnel, meilleure conduite de tir, etc.
Il
a survécu ensuite grâce à la coopération des autres armes. Dès 1917 en France,
on a un régiment — le 262e RI — qui est dédié à l’aide aux chars qui
eux-mêmes sont censés ouvrir la voie aux bataillons d’infanterie. En 1918,
chars et fantassins, qui évoluent tous au rythme de l’homme à pied sur le champ
de bataille, sont intimement associés avec des batteries d’artillerie et même des
avions d’infanterie. On imagine alors mettre tout ce monde sous acier et sur
chenilles en 1919 pour former des divisions cuirassées, lourdes et lentes mais
irrésistibles. La cavalerie, qui comprend comment des véhicules blindés plus
mobiles et alors donc légers, peuvent l’aider à remplir ses missions dans un
cadre industriel, développe de son côté le concept de division légère mécanique.
Le
char est forcément, comme sur les pions classiques de wargame, un arbitrage entre
attaque, défense et déplacement. Les « chars de bataille » qui
apparaissent pendant la Seconde Guerre mondiale, comme les T-34, Panther, Panzer
IV canon long ou les M4-Sherman, puis M-26 Pershing, constituent un bon
compromis d’engin apte à tout qui efface les distinctions d’avant-guerre. On
retrouve les mêmes caractéristiques dans les grandes unités dont ils font
partie, à côté d’une infanterie et d’une artillerie également blindées, et
souvent chenillées, entourées de petites unités complémentaires de
reconnaissance de véhicules rapides à roues ou de génie.
La
division blindée (DB), avec une grande puissance de feu, protégée par l’acier
et la coopération des armes, et d’une grande mobilité tant sur le champ de
bataille (mobilité tactique) que sur les routes (mobilité opérative), paraît
alors l’optimum de la fin de la révolution militaire industrielle commencée au
milieu du XIXe siècle. Cette DB 1945 est souvent partagée en deux régiments
ou brigades interarmes eux-mêmes partagés en kampfgruppen ou bataillons
eux-mêmes interarmes lors des combats.
Dans
ce cadre, l’infanterie mécanisée, motorisée selon l’appellation soviétique, ou
simplement blindée, avec ses véhicules et leur armement principal de bord –
mitrailleuse lourde ou canon-mitrailleur – et leurs hommes à pied fournit de nombreux
petits systèmes d’armes destinés au combat de précision à une distance moindre
de celle des tubes de chars. Les fantassins peuvent protéger, reconnaître des
positions délicates en avant ou sur les côtés des chars, organiser une ligne de
défense antichars car ce sont eux qui ont hérité des lance-roquettes et lance-missiles
légers, s’emparer et occuper des positions, et en fait faire plein de choses que
les autres ne peuvent pas faire comme par exemple prendre en compte les
prisonniers. L’infanterie blindée est l’huile d’une machine qui sans elle
casserait vite.
La
grande unité blindée paraît incontournable aux armées modernes, au moins pour
combattre en Europe sur un terrain plutôt ouvert et plein de routes ou de voies
ferrées et sous un ciel qui n’est pas complètement aux mains de l’ennemi. Il y
a cependant quelques problèmes.
Le
premier est que tout ce capital matériel coûte très cher. Du M4 Sherman au M1
Abrams, le coût d’acquisition d’un char américain a augmenté de 10 % par an en
monnaie constante. Il est probable que toutes les autres armées aient connu un
phénomène semblable, qui s’applique aussi forcément à tous les autres équipements
de l’unité. Comme les budgets d’équipements des forces terrestres n’augmentent
pas, loin s’en faut à ce rythme, et que les unités blindées sont considérées
comme indispensables, cela a eu forcément pour effet d’éliminer toutes les
autres, réduites à des spécialités de niche. L’armée française de 1989 ne comptait
plus que 15 petites divisions après mobilisation contre 105 quarante ans
plus tôt, dont six blindées-chenillés et six autres presqu’entièrement sous
acier à roues. L’Union soviétique n’échappe pas à ce phénomène de fonte, mais
grâce à un effort colossal elle dispose à la fin de la guerre froide d’un potentiel
de 165 divisions, toutes sous acier et souvent chenillées, des divisions
blindées aux divisions motorisées en passant par les unités d’infanterie navale
et aéroportées. La fin de cette guerre froide, le désarmement général, la professionnalisation
des armées et l’orientation expéditionnaire ajoutent encore une forte cure d’amaigrissement
tout en paralysant les innovations techniques. Les armées du XXIe siècle
sont toujours équipées de matériels majeurs conçus à de 1970 à 1990.
Le
second problème est une grande unité blindée, plus encore que les autres, nécessite
en parallèle du capital matériel de disposer d’un riche capital humain. La valeur
d’une division blindée est d’abord celle des hommes qui la composent. Le
capital matériel, C pour employer les termes économiques est multiplié par un
capital humain T (comme travail) qui réunit les compétences et la motivation
des hommes. Si C ou T sont proches de zéro, la valeur tactique de l’unité sera
également proche de zéro. On rappellera que si la supériorité numérique compte beaucoup au niveau d'une campagne militaire tout entière, les rapports de forces ne dépassent pas le 2
contre 1 sur les points de contact. Les résultats des combats de bataillons ne dépendent pas du nombre d’hommes,
mais de la manière dont ils utilisent les armes, et ces résultats sont souvent
déséquilibrés. Sur un point de contact, le très bon « gagne tout » face à un très mauvais, et
cela peut même se passer très vite si le très bon, ce qui par principe arrive le
plus souvent, frappe le premier.
Ces problèmes de design opérationnels posés, intéressons-nous maintenant à celui des forces qui manœuvrent en Ukraine (à suivre).
Du
design des unités blindées russes
Les
armées russes et ukrainiennes se sont également considérablement réduites en volume
par rapport à 1991, mais elles ont eu au moins la sagesse de conserver des matériels
en stock. Leur capital humain s’est effondré encore plus vite avant de remonter
avec une série de réformes, à partir de 2008 en Russie et en Ukraine après les
échecs de la guerre de 2014-2015.
L’armée
russe qui est engagée en Ukraine en février 2022 ressemble ainsi beaucoup en
volume, équipements et méthodes au Groupe de forces soviétiques
en Allemagne (GFSA) dont les forces de l’OTAN se demandaient comment il parviendrait à atteindre le Rhin en quelques jours. La première différence est
cependant que le GFSA et ses cinq armées était le fer de lance d’un ensemble
beaucoup plus imposant dont les armées seraient venues le renforcer. Cette
fois, le « groupe de forces russes en Ukraine » (GFRU) dispose de
neuf armées plus les deux des républiques séparatistes du Donbass. Chacune de ces
armées est cependant plus petite que celles de 1989 avec 15-20 000 hommes
chacune, soit l’équivalent d’une seule grande division ou corps blindé de 1945,
et surtout elles constituent toute la lance alors que le GFSA n’en était que le
fer. Une autre différence était que l’armée soviétique était mieux organisée.
Les unités de manœuvre du GFRU sont les brigades
autonomes ou les régiments des divisions blindées et motorisées. Et là, il y a
un nouveau problème. L’armée de Terre et les forces d’assaut aérien russes,
deux armées différentes, ont voulu conserver de la masse tout en se
professionnalisant. Les Russes n’ont donc jamais eu assez de volontaires pour
armer tous les postes et ont conservé la conscription pour armer un tiers d’entre
eux. Or, les conscrits ne peuvent être engagés à l’étranger hors guerre officiellement
déclarée, ce qui n’est pas le cas ici. Une brigade ou un régiment est donc
obligé de se réorganiser pour être engagé au combat avec entre 20 et 40 % d’effectif
en moins. Concrètement, on leur demande de constituer deux groupements
tactiques (GT). En février 2022, on en compte ainsi 128. Un GT est formé de 700
à 900 hommes, au moins au début. C’est de fait la réunion sous un même
commandement d’un bataillon de manœuvre et d’un bataillon diversifié d’artillerie.
Le bataillon de manœuvre type comprend une ou deux
compagnies de chars, deux ou trois compagnies d’infanterie motorisée sur véhicules
de gamme BMP (à chenilles) ou BTR (à roues) et une compagnie à 4 ou 5 véhicules
antichars. Le
design des véhicules et l’organisation des unités ont été conçus à l’époque soviétique
pour combiner une bonne capacité de
surmonter chaque résistance rencontrée et la vitesse opérative, c’est-à-dire la
possibilité d’avancer de 10 à 20 km/jour à l’intérieur du territoire
ennemi.
Les
véhicules sont taillés au plus juste. Les chars de bataille ex-soviétiques sont
plus légers d’une vingtaine de tonnes par rapport aux équivalents occidentaux. La
vie à l’intérieur d’un T-72 ou d’un T-80 y est donc également difficile, mieux
vaut ne pas mesurer plus d’1m 60, et même très dangereuse avec des obus placés directement
sous les pieds du tireur et du chef de char. Les véhicules de combat d’infanterie
BMP 2/3 ou BTR 82 ne valent guère mieux en termes d’ergonomie. Conséquence
également des petites dimensions des engins et du faible nombre de véhicules de
soutien, par ailleurs non protégés, le groupement tactique n’a guère d’autonomie
logistique et ne peut combattre longtemps sans être ravitaillé.
Les
unités sont organisées a minima avec des compagnies de combat de chars ou d’infanterie
à 10 véhicules. Les compagnies de chars n’ont ainsi que 30 hommes, puisque
les équipages sont réduits à 3 hommes. Les compagnies d’infanterie sont
commandées par un lieutenant ou un capitaine dans son véhicule. Chacune des
trois sections est réduite à trois véhicules et 29 hommes dont 23 seulement
débarqués qui forment trois petits groupes à sept. Le groupe n’est pas articulé
pour manœuvrer, mais simplement servir de base de feu antipersonnel et antichar.
D’une manière générale, il y a un décalage de niveau entre l’armée russe et les
armées occidentales. On demande à un chef de section russe ce qu’on demande à un
chef de groupe en France. La manœuvre de la section russe est limitée et sur un
petit espace. Là encore, comme les cellules tactiques sont réduites, quelques
pertes suffisent à affaiblir très vite l’ensemble.
Avec un maximum de neuf sections d’infanterie aussi
faibles et rigides dans un ensemble à 120 véhicules en moyenne, les GT sont
relativement rapides et puissants à grande distance par tous les obus direct et
indirects qu’ils peuvent lancer, mais rapidement épuisés et en panne, surtout
lorsqu’ils pénètrent dans des espaces denses. Et encore, on considère là que le
capital humain est à son maximum, il semble quand même que ce ne soit pas toujours
le cas, sauf peut-être dans les forces d’infanterie navale et surtout les
forces d’assaut aérien, et ce n’est pas un hasard, ces forces d’élite attirant
aussi les meilleurs.
Ces unités plus polyvalentes, puisqu’elles
peuvent être engagées par mer ou par hélicoptères, sont de fait également des
unités blindées équipées de véhicules de combat de type BMD. En résumé, c’est
une unité d’infanterie blindée encore plus réduite afin d’être aérotransportable.
Une compagnie d’assaut aérien (VDV) à 72 hommes comporte ainsi trois sections
sur trois véhicules BMD-4M à seulement 21 hommes. Le bataillon comprend
ses propres appuis avec une section de chars légers 2S5 et une section de mortiers
portés de 120 mm 2S9. À condition de disposer des moyens de transport, hélicoptères
lourds et avions de transport, et d’une supériorité aérienne locale, les 12 brigades
ou régiments d’assaut par air russes (environ 2 500 hommes à chaque fois),
constituent, avec les 4 brigades d’infanterie navale assez similaires, des
unités intéressantes. Leur mission est normalement d’accélérer encore l’offensive
à grande vitesse en s’emparant de points clés, en version légère héliportée ou
lourde avec véhicules en avant des colonnes blindées.
Pour être complet, chaque armée dispose aussi
souvent d’une brigade de 1 500 spetsnaz chargés de la reconnaissance et
des sabotages en profondeur et la 45e brigade de Forces spéciales est
censée faire de même au niveau opératif à partir du nord-ouest de Kiev. On va trouver
aussi rapidement quelques unités de la Garde nationale (Rosgvardia), normalement dédiées au maintien de l’ordre dans les
zones arrière et conquises, mais dont certaines unités comme les Tchétchènes
participent au combat comme infanterie légère, ainsi que des groupements de mercenaires
Wagner.
Pendant ce temps en Ukraine
Les structures ukrainiennes sont légèrement
différentes, malgré des équipements majeurs semblables. On compte 38 brigades
d’active ou de réserve, très diverses (blindée, mécanisée, motorisée,
montagne, assaut aérien, aéroportée) selon les dosages de bataillons de chars de
bataille ou d’infanterie de 300 à 400 hommes. L’artillerie ukrainienne est
bien moins volumineuse que celle de l’armée russe, aussi les Ukrainiens n’ont-ils
pas constitué des associations manœuvre-artillerie comme les GT russes mais
plus classiquement des bataillons chars-infanterie avec quelques appuis limités, souvent
des mortiers. La densité d’infanterie y est également plus élevée que dans les GT
russes. Les véhicules étant les mêmes que ceux des Russes, les compagnies
ukrainiennes, pour ce que l’on en sait ont aussi sans doute des mêmes caractéristiques.
Contrairement aux Russes cependant ces
bataillons de manœuvre sont plus cohérents puisqu’engagés directement
au combat et non restructurés en se séparant des conscrits. Un effort
considérable a également été fait avec l’aide des pays anglo-saxons pour constituer
un corps de sous-officiers plus solide que celui des Russes et mettre en place des
méthodes de commandement différentes, moins axées sur l’application stricte d’ordres
et de schémas et plus sur le fonctionnement décentralisé par missions. Avec un
effort de formation solide des réservistes, envoyés systématiquement sur le
front du Donbass, et beaucoup plus de cadres ayant participé aux combats de
2014-2015 que du côté russe, on peut en ajoutant une motivation générale indéniable
considérer un capital humain sans doute assez hétérogène, mais en moyenne
supérieur à celui des unités équivalentes russes.
L’armée de manœuvre peut s’appuyer aussi sur
un maillage de plusieurs dizaines de brigades de l’armée territoriale, de la
Garde nationale du ministère de l’Intérieur, dont la 4e de réaction
rapide (blindée) et d’un certain nombre de milices (Azov, DUK, Donbass, etc.), soit
un ensemble disparate et de valeur très inégale de bataillons d’infanterie
légère capables de compléter l’action des unités de manœuvre plus lourdes et
de tenir des zones denses.
Toutes ces forces ukrainiennes sont organisées par commandements régionaux et employées selon une stratégie qui se veut forcément défensive. Les Ukrainiens se souviennent de la destruction en quelques minutes d’un bataillon mécanisée à découvert le 11 juillet 2014 par les lance-roquettes russes, puis des défaites d’Ilovaïsk en août 2014 et surtout de Debaltseve en janvier-février 2015 face aux groupements tactiques russes renforcés de milices séparatistes et alors qu'à l’époque, l’aviation et les hélicoptères d’attaque russe n’étaient pas intervenus. Ils redoutent donc d’engager leurs forces sous les enveloppes des tirs russes à longue portée, mais espèrent pouvoir freiner, stopper et user les colonnes ennemies dans les terrains denses, fortifiés, forestiers et surtout urbains.
Voyons comment tout cela a fonctionné.
(à suivre)
mardi 12 février 2013
Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ?
« A quoi sert-il de gagner des batailles si l’univers ne le sait pas ? »
vendredi 23 février 2024
Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet
On
ne le dira jamais assez, ce sont les nations qui font les guerres et non pas les
armées. Il faut donc interroger les citoyens français dans leur ensemble sur leur
capacité à faire la guerre s’il le faut et pas seulement les forces armées. Le titre
du livre n’est d’ailleurs pas L’armée française est-elle prête pour la
guerre ? mais Sommes-nous prêts pour la guerre ? Il nous
interroge donc tous à travers neuf chapitres qui sont autant de sous-questions
à cette interrogation primordiale. Les chapitres sont introduits à chaque fois
par une d’une citation de Michel Audiard, qui témoigne une fois de plus que l’on
peut être à la fois sérieux et drôle.
Faut-il
se préparer à une guerre comme en Ukraine ? Cette première question est la
clé de toute la première partie consacrée à l’outil de défense français, comme
si ce conflit en constituait un crash test. En clair, cela revient à demander s’il
faut se préparer à un conflit conventionnel de haute-intensité et de grande
ampleur, autrement dit très violent et avec des centaines d’hommes tués ou
blessés chaque jour. La réponse est évidemment oui, par principe. La logique
voudrait que l’on se prépare prioritairement aux évènements à forte espérance
mathématique (probabilité d’occurrence x ampleur des conséquences). Autrement-dit,
il faut à la fois se préparer aux évènements courants et à l’extraordinaire
terrible.
Il
y a ainsi les évènements très probables et même en cours auxquels il faut forcément
faire face, les plus graves en priorité bien sûr mais aussi les plus anodins tout
simplement parce qu’ils sont là, qu’on les voit et qu’il faut bien les traiter,
plus ou moins bien. Il y a aussi les menaces à faible probabilité mais forte
gravité, auxquelles il faut se préparer. La guerre nucléaire en est une et on s’y
prépare correctement, c’est l’objet du chapitre 2, mais la guerre conventionnelle
« à l’ukrainienne » est une autre et là c’est une autre affaire. Jean-Dominique
Merchet rappelle ainsi que probabilité faible n’égale pas probabilité nulle et
que sur la longue durée les évènements improbables finissent toujours par
arriver, parfois même dès le premier lancé de dés. L’esprit humain est cependant
ainsi fait qu’il néglige ces faibles probabilités et se condamne donc à être
surpris. Si quelqu’un avait dit à des soldats de ma génération qu’ils combattraient
non pas en Allemagne mais en Arabie-Saoudite face à l’Irak, puis dans une
Yougoslavie éclatée ou en Afghanistan, sans parler de passages en Somalie, Cambodge
et autre, on l’aurait traité de fou et pourtant…
Dans
les faits, la capacité de forces armées françaises à mener cette « grande guerre »
se résume à son contrat de déploiement. L’auteur souligne combien celui-ci est
faible, même à l’horizon 2030 de la nouvelle loi de programmation militaire
(LPM). Jusqu’à peu dans les différents documents
stratégiques on indiquait un contrat chiffré : 60 000 hommes déployables
dans un conflit majeur dans le « projet 2015 » des années 1990, puis
30 000 en 2008 et enfin 15 000 en 2013. Par pudeur sans doute, on n’a
pas indiqué de chiffres dans la nouvelle LPM mais des unités à déployer – pour
les forces terrestres, un état-major de corps d’armée, un état-major de
divisions, deux brigades interarmes, une brigade aérocombat, et un groupe de forces
spéciales – qui sont en fait les mêmes que lors des plans précédents. On peut
donc imaginer que l’on n’envisage pas jusqu’à 2030 de pouvoir déployer beaucoup
plus qu’avant, non que les hommes manquent mais qu’on est simplement bien en
peine de les équiper complètement en nombre et de les soutenir plus sur une longue
durée. Le chat est donc maigre. Il est peut-être compétent, agile, équipé des
armes les plus sophistiqué, mais il est maigre, voire très maigre. On serait balayé
par l’armée ukrainienne si on devait l’affronter dans un wargame, alors que le
budget de défense de cette armée ukrainienne représentait 10 % de celui de la France
il y a trois ans. L’Ukraine consacre maintenant à peu 22 % de son PIB à son effort
de guerre mais cela représente un peu plus de 40 milliards d’euros, soit l’équivalent
de notre budget de défense.
Le
problème fondamental est que la France ne se donne pas les moyens de ses ambitions,
comme le font par exemple les Etats-Unis. Quand on veut à la fois être une
puissance « dotée » (nucléaire), défendre ses territoires et ses
intérêts hors d’Europe, assurer ses accords de défense, être leader en Europe ou
simplement « peser sur les affaires du monde » parce que membre permanent
du Conseil de sécurité des Nations-Unies, on doit au moins faire un effort de
défense de 3% du PIB. A moins de réduire nos ambitions, il n’y a pas d’autre
solution. Avant les attentats terroristes de 2015 on se dirigeait allègrement
vers le 1% du PIB, c’est-à-dire la quasi destruction de notre outil militaire. Depuis,
on remonte lentement la pente mais on est encore loin du compte. Notons au
passage que les Etats-Unis sont à 3,5 % et que cela ne gêne pas, au contraire,
l’activité économique.
En
attendant, il faut forcément faire des choix, ce que Jean-Dominique Merchet
résume d’un slogan efficace : Tahiti ou Varsovie. Et c’est là qu’interviennent
les réflexes corporatistes. Les marins et les aviateurs français ne parlent pas
beaucoup de cette guerre en Ukraine où les bâtiments de surface se font couler
et où la défense aérienne depuis le sol contraint beaucoup l’emploi des avions
de combat. Leurs regards se tourne plutôt et légitimement vers le grand large, « Tahiti »
donc, en utilisant notamment le concept fourre-tout de l’Indopacifique. La
guerre en Ukraine est une guerre de « terriens ». On aurait donc pu
imaginer que l’armée de Terre y puise des arguments pour défendre ses conceptions.
Cela n’a pas été le cas et cela reste pour moi un mystère. Jean-Dominique Merchet
explique aussi cette réticence par la Russophilie supposée du corps des officiers
français, la réticence à agir dans un cadre OTAN et le fait que finalement les spécialités
qui pourraient jouer le plus la « carte Ukraine », comme l’artillerie,
sol-air et sol-sol, ou encore le génie, sont mal représentées au sein des
instances de direction. Admettons. Le fait est que la nostalgie de l’alliance (brève)
avec la Russie l’emporte sur celle, pourtant plus longue et plus traditionnelle,
avec la Pologne.
Pas
de corps d’armée français en Europe centrale ou orientale, comme il y avait un
corps d’armée en République fédérale allemande durant la guerre froide, mais
peut-être des armes nucléaires. C’est la question qui fait le buzz. Le deuxième
chapitre du livre est en effet consacré au nucléaire, pour constater d’abord combien
la création de cette force désormais complète avec une solide capacité de
seconde frappe (on peut toujours frapper n’importe quel pays même après une
attaque nucléaire) a été une prouesse technique avec, c’est moi qui le
rappelle, des retombées industrielles qui ont rendu l’affaire économiquement
rentable pour la France. La nouveauté est qu’après une période de repli du
nucléaire, dans les arsenaux comme dans les esprits, celui-ci revient en force
avec la guerre en Ukraine. Cette guerre est en effet une grande publicité pour
l’armement nucléaire : la Russie est « dotée » et on n’ose pas
aller trop loin contre elle, l’Ukraine n’est plus dotée et elle est envahie. Le
message est clair. Le buzz, c’est la proposition de l’auteur de partager le
nucléaire français, autrement dit de proposer un système « double clés »
(en fait, il n’y a pas vraiment de clés) à nos alliés européens, à la manière
des Américains. On proposerait des missiles air-sol moyenne portée aux Européens
qui pourraient les utiliser avec, bien sûr, notre autorisation. J’avoue mon
scepticisme. Outre les problèmes matériels que cela poserait (il faudrait construire
de nouvelles têtes nucléaires sans doute de moindre puissance et il faudrait
que les Alliés achètent des Rafale) et outre le fait que cela contredit le
principe gaullien de la souveraineté nucléaire, je crains surtout qu’il n’y ait
aucune demande européenne dans ce sens. Quitte à accepter un protectorat
nucléaire les pays européens préfèrent celui des Etats-Unis à celui de la France.
On en reparlera peut-être si par extraordinaire, les Etats-Unis désertaient
définitivement l’Europe. Troisième point : l’asséchement de la pensée militaire
en matière nucléaire, où on est passée de la phase fluide des réflexions libres
des années 1960 à une phase dogmatique où il est même interdit dans nos forces
armées d’utiliser le terme « dissuasion » sans qu’il soit adossé à « nucléaire ».
On a un peu oublié que justement les réflexions des années 1960 avaient abouti
à l’idée que la dissuasion était globale et qu’elle impliquait une composante
conventionnelle puissante, et notamment terrestre, afin de retarder autant que
possible la nécessité d’employer l’arme nucléaire en premier (il n’y a évidemment
aucun problème à le faire en second, en riposte). Or, on l’a vu, notre
composante conventionnelle est faible. Alors certes nos intérêts ne sont pas
forcément menacés, mais nos intérêts stratégiques le sont, notamment en Europe
et pour reprendre l’expression du général de Gaulle, l’épée de la France est
bien courte.
Le
troisième chapitre est consacré à la production industrielle. C’est celui où j’ai
le plus appris. C’est une description rapide mais précise de notre complexe
militaro-industriel, au sens de structure de conception et de fabrication de
nos équipements militaire depuis la décision politique jusqu’à la chaine de
production en passant par les choix des décideurs militaires et industriels.
Peut-être devrait-on d’ailleurs parler plutôt de complexe militaro-artisanal
quand on voir la manière dont sont construits ces équipements rares et couteux.
Il y a en fait deux problèmes à résoudre : sortir du conservatisme technologique
- et l’exemple du ratage français en matière de drones est édifiant – et produire
en masse. Cela mériterait un ouvrage en soi tant l’affaire est à la fois complexe
et importante.
Après
avoir décrit l’outil de défense français, avec ses forces et surtout ses
limites, Jean-Dominique Merchet décrit dans les chapitres le contexte et les
conditions de son emploi. Il y a d’abord ce constat évident depuis trente ans
mais pourtant pas encore complètement intégré que la France est désormais une
île stratégique, préservée au moins dans l’immédiat et pour l’Hexagone de toute
tentative de conquête territoriale. Cela signifie en premier lieu que les conflits
« subis » se déroulent d’abord dans les espaces dits « communs »
et vides, qui les seules voies de passage (cyber, espace, communications, ciel,
mer, etc.) pour attaquer le territoire national. La première priorité décrite
dans le chapitre 4 est donc de mettre en place une « défense
opérationnelle du territoire » adapté au siècle. C’est déjà évidemment en
partie le cas, mais que de trous encore.
Si
l’on est une île et qu’on ne risque pas d’invasion, les guerres « choisies »
sont donc au loin (chapitres 5 et 7). On connait le scepticisme de l’auteur sur
les opérations extérieures françaises. Difficile de lui donner tort (cf Le
temps de guépard). Outre l’oubli, assez fréquent, de toutes les opérations
extérieures menées par la France avant 1990, on peut peut-être lui reprocher de
sous-estimer le poids de la décision politique par rapport aux orientations
militaires dans cette faible efficience. On peut s’interroger aussi sur le
poids réel de l’histoire – le désastre de 1940 et la guerre d’Algérie en
particulier - dans les décisions du moment. Les organes de décision collective
sont finalement comme les individus qui ne gardent en mémoire vive que deux expériences
passées : la plus intense et la plus récente. Alors oui, les désastres du
passé peuvent influer mais il s’agit bien souvent de faire comme la dernière
fois si ça a marché ou de faire l’inverse si cela n’a pas été le cas. J’étais stupéfait
lorsqu’on m’a demandé un jour si l’engagement au Rwanda en 1990-1992 n’était
pas une revanche sur la guerre d’Algérie, alors qu’on reproduisait simplement
ce que l’on venait de faire au Tchad.
On
revient dont à cette idée que ce sont les nations qui font les guerres, pas les armées.
Les chapitres 6 et 8 s’interrogent sur la résilience de la nation française et
sur la nécessité de renouer avec le service militaire. Dans les deux cas, je
suis totalement en accord avec la description et les conclusions de l’auteur. Sans
trop spoiler, oui je suis persuadé de la résilience du peuple français, et je pense
aussi qu’il faut plus l’impliquer dans notre défense et imiter le modèle
américain.
La
guerre se fait aussi - presque toujours - entre deux camps et normalement l’outil
militaire doit être adapté aux ennemis potentiels. Le dernier chapitre est ainsi
un panorama de nos adversaires et alliés actuels et possibles. Aucune surprise
et aucun désaccord sur le nom des suspects. Il faut surtout bien distinguer, ce
n’est pas forcément si évident pour ceux qui n’ont pas connu la guerre froide,
ce qui se passe sous et au-dessus du seuil de la guerre ouverte. La norme est désormais
le conflit (pas la guerre) dit « hybride » contre d’autres puissances,
et l’exception est le franchissement de ce seuil. Pour autant nous devons préparer
ce franchissement, ce qui également un des meilleurs moyens de l’emporter dans ce
qui se passe au-dessous. Si on avait pris en compte la nécessité de pouvoir
remonter en puissance très vite en cas de surprise stratégique (réserves,
stocks, planification, adaptation de l’industrie, etc.), la France serait à la
fois en meilleure posture actuellement dans notre confrontation avec la Russie et
notre capacité à dissuader tout adversaire à franchir le seuil serait renforcé.
Cela nous aurait couté moins cher que de tout faire dans l’urgence. Ce n’est
pas faute de l’avoir dit.
En
conclusion, l’auteur répond donc à sa propre question initiale, ce n’est pas si
fréquent. On se doute de la réponse, et je suis entièrement en accord avec
elle. Bref, lisez Sommes-nous prêts pour la guerre ? et discutez-en.
Encore une fois, il s’agit de sujets qui doivent par principe intéresser tous
les citoyens.
Jean-Dominique
Merchet, Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 2024, 18
euros.
mardi 6 décembre 2022
Essai sur la non-bataille - Retour sur un livre culte
Le
relire 37 ans plus tard représente un étonnant retour dans l’ambiance des
années 1970. J’avais oublié combien l’atome était alors présent dans les esprits.
Au moment où Brossolet écrit son livre, entre 1972 et 1974 lors de son passage à
l’École de guerre, la nouvelle armée française semble sortie de la phase fluide
de sa reconstitution commencée après la décolonisation et la décision de
disposer d’une force de frappe nucléaire autonome. Au centre, on trouve les
forces nucléaires dites stratégiques, comme s’il pouvait en être autrement, et dont
les composantes bombardiers-SNLE-missiles se mettent progressivement en place.
Leur
protection ainsi que de celle de tous les points stratégiques du pays en cas de
guerre absorbe aussi une partie des forces conventionnelles et de celles la défense
opérationnelle du territoire (DOT) nouvellement créée pour faire face à des intrusions
ennemies. Comme il faut également défendre les intérêts de la France dans le
monde, on forme aussi une force spécifique d’intervention à base d’unités
professionnelles.
Guy
Brossolet évoque dans son livre la menace des crises, ce que l’on appelle maintenant
improprement « guerre hybride » en faisant croire que c’est nouveau,
et les guerres limitées, ce que l’on n’appelle pas encore à son époque « opérations
extérieures ». Il considère que les forces d’intervention et la DOT suffiront
à les traiter aidées éventuellement de groupements aéromobiles, qui présentent l’avantage
d’être suffisamment mobiles pour contribuer à toutes les missions. La confrontation
contre l’Iran dans les années 1980 et la guerre contre l’Irak en 1990
montreront que ce n’est pas le cas mais c’est une autre question.
Ce
qui préoccupe alors vraiment les esprits est d’abord la perspective d’une
attaque soviétique par missiles thermonucléaires intercontinentaux, une situation
d’à peine une quinzaine d’années et évidemment parfaitement inédite dans notre
histoire. La possession d’une capacité de seconde frappe thermonucléaire (être
capable quoiqu’il arrive de ravager la puissance nucléaire qui nous aurait
agressé de cette façon) semble nous préserver par dissuasion d’une telle menace.
La seconde grande menace, l’invasion de l’Europe occidentale par les forces conventionnelles
du Pacte de Varsovie, est finalement plus problématique.
Pour
certains, comme le général Poirier je crois, la possession de l’arme nucléaire
nous protège en soi de toute invasion. Peut-être mais si cette invasion est le
fait d’une puissance nucléaire comme l’Union soviétique, les choses sont plus
compliquées. Que faire si une armée soviétique traverse l’Allemagne et pénètre
en France ? Faut-il lancer les missiles du Redoutable sur l’URSS au
risque d’une riposte de même nature et la destruction du pays ou faut-il laisser
les Soviétiques avancer et peut-être même occuper la nation ? En clair, pour
reprendre un slogan de l’époque vaut-il mieux être rouge ou mort ? Valéry
Giscard d’Estaing avoua dans ses mémoires qu’il aurait préféré une France occupée,
sans aucun doute occupée puis libérée, à une France détruite par le feu
nucléaire. Les autres présidents de la République ont maintenu l’ambiguïté derrière
des discours réguliers mais flous de détermination absolue.
C’est
pour repousser d’être confrontée à ce dilemme trop tôt et justifier plus
facilement l’emploi du nucléaire en ayant caractérisée une menace réellement
vitale et déjà meurtrière pour la France que l’on choisit de placer un étage
conventionnel avant le seuil de l’apocalypse. En fait, on prend ce qui existe
déjà et on baptise cela 1ère armée française et Force aérienne
tactique (FATAC) associées dans un « corps de bataille ». Le problème
est que ce corps de bataille ainsi que celui des autres alliés de l’OTAN (car
la France fait toujours partie de l’OTAN) est très inférieur, du moins le croit-on,
aux forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, et même des seuls Soviétiques.
Personne n’imagine alors à l’Ouest pouvoir vaincre les Soviétiques sur le champ
de bataille conventionnel. Les Américains sortent difficilement de la guerre du
Vietnam avec une armée très affaiblie et les Européens ne font pas d’effort suffisant.
Notons au passage cette phrase de Brossolet : « L’utopie consiste
peut-être aussi à croire qu’on peut édifier un système efficace de défense avec
seulement 3% du PNB » et constatons simplement que si les États-Unis,
qui se sont rapidement repris au tournant des années 1980 pèsent autant dans le
monde occidental parfois lourdement, c’est bien parce qu’ils sont presque constamment
et jusqu’à nos jours au-delà de ces 3 %. Comment espérer être complètement autonome
dans une alliance quand même en regroupant vraiment, ce qui n’est pas le cas,
on pèse moins que le membre principal ?
Revenons
à la non-bataille. Pas de victoire possible donc, croit-on, sur le champ de
bataille face aux Soviétiques. Quelle mission donner alors au corps de bataille ?
Le Livre blanc de 1972 (en fait deux livres) explique qu’il devra « contraindre
l’ennemi par la vigueur de notre résistance, à recourir à une attaque dont l’intensité
justifierait à ses propres yeux, à ceux des Français et à ceux du monde le
recours à la riposte nucléaire ». Il s’agit de combattre pour tester
les intentions réelles de l’adversaire et gagner du temps avant le dilemme
terrible.
Ce
corps de bataille est alors aussi doté alors d’un arsenal d’armes nucléaires tactiques
(ANT), conçu, toujours selon le Livre blanc, comme devant être employé « contre
un adversaire qui ne pourrait plus être contenu autrement » et donner
la possibilité de « signifier à cet adversaire que si sa pression
militaire se confirmerait le recours à l’arme nucléaire stratégique serait
inéluctable ». La 1ère Armée française dispose donc de
missiles Pluton et la FATAC (puis l’Aéronavale) de bombes lisses, tous deux
portant l’AN-52, une arme atomique de 25 kt de puissance (classe Hiroshima) et
qui seront utilisés sur le champ de bataille dès lors que le Gouvernement le
décidera. On s’en défend à l’époque et même peut-être toujours actuellement,
mais tout cet étagement de signification – résistance conventionnelle, bataille
atomique, frappes stratégiques, ressemble quand même très fort à la doctrine de
riposte graduée américaine que l’on fustigeait lors de sa mise en place au
début des années 1960 (en fait on lui reprochait surtout d’être américaine).
C’est
le mélange des genres de la bataille atomique que critique d’abord Brossolet dans
son livre, non pas qu’une étape de « signification » ne soit pas
utile pour avertir l’ennemi que l’on est vraiment déterminé à aller jusqu’au
bout, mais que transformer un champ de bataille conventionnel en champ de
bataille atomique n’est pas la meilleure façon de le faire.
En
premier lieu, l’usage des ANT n’a pas grand intérêt tactique. Il n’est pas du
tout évident qu’au cœur de la bataille aérienne au-dessus de l’Allemagne et
avec la densité des défenses soviétiques que les avions de la FATAC puissent
trouver et frapper des cibles militaires justifiables d’une arme atomique. Ce n’est
guère mieux pour les missiles Pluton de l’armée de Terre, certes invulnérables,
mais d’une faible portée - 120 km - et d’une faible précision puisqu’un sur deux
tombe à moins de 300 m de la cible. Les contraintes d’emploi sont alors telles :
grande distance de sécurité pour nos forces, évitement des villes allemandes,
cibles soviétiques mobiles, que le rendement tactique d’une telle artillerie serait
finalement assez faible sur le terrain, au mieux un total de 15 bataillons soviétiques
pour une centaine d’Hiroshima que l’on aura lancé sur un pays ami.
On
suppose bien sûr que les Soviétiques n’ont pas utilisé d’armes nucléaire
tactique jusque-là, auquel cas la décision d’emploi (politique) de nos propres
ANT auraient été quasi automatique. Avant même le choix de lancer une seule
arme thermonucléaire, l’Europe occidentale serait déjà criblée de centaines d’explosions
atomiques. Mais en décidant d’employer nous-mêmes notre centaine d’ANT en premier,
nous initions aussi cette bascule apocalyptique. On fait mieux pour clarifier
la situation et donner des délais au gouvernement avant de décider de l’emploi
de l’arme stratégique. En fait, on commence à comprendre partout que cette distinction
tactique-stratégique n’a pas de sens, mais l’armée de Terre s’accroche à ses
ANT. Sans elles, elle serait la seule à ne pas disposer de l’arme nucléaire,
source de prestige et surtout prétexte à sanctuariser son budget.
C’est
apparemment pour cette critique que l’armée de Terre en a beaucoup voulu à
Brossolet et lui a fait payer. C’est pourtant sans doute le passage où il voit
les choses le plus justement. Il préconise de ne plus parler d’armes nucléaire
tactique mais d’« échelon de signification », on parlera en fait de « pré-strategique »
et il fait remarquer qu’il n’est pas nécessaire de lancer une pluie de
projectiles atomiques pour signifier que l’on est passé à un autre échelon :
« si on demande à l’Atome d’être dissuasif ; c’est la première kilotonne qui
compte. Le reste est, dans la plupart des cas, redondance ». Horreur pour
les « Terriens », Brossolet estimera que l’emploi du Mirage IV est mieux
adapté pour donner cet ultime avertissement que celui des missiles sol-sol à
courte portée. Comme il faut quand même faire avec les Pluton qui ont déjà été
construits, on décidera de les employer pour cet avertissement mais étrangement
en les utilisant tous d’un coup sur des cibles militaires mobiles, soit une
trentaine d’Hiroshima sur l’Allemagne pour au bout du compte détruire quatre bataillons
soviétiques (général Copel dans Vaincre la guerre).
Avec
le retrait des ANT, dont la construction est un parfait exemple du modèle de la
corbeille à papier de James March (problèmes-solutions-décisions se rencontrent
souvent par hasard et en décalage dans les grandes organisations), on reviendra
à des choses plus claires. On décidera par ailleurs de ne pas remplacer le
Pluton par le missile Hades, plus moderne et de plus grande portée. L’avenir et
même l’actualité ukrainienne montrera qu'il était peut-être utile de disposer d’une
force de bombardement sol-sol conventionnelle de presque 500 km de portée, mais ce
n’était visiblement acceptable que dans le cadre d’emploi du nucléaire.
Mais,
et c’est là où son livre a le plus marqué les esprits, Brossolet s’attaque
aussi non pas à la fonction première du corps de bataille, tester l’ennemi par
une action vigoureuse, mais à sa forme. Dans ses pages les moins rigoureuses sans
doute, Brossolet considère l’obsolescence d’une 1ère armée française
organisée et équipée comme celle du général de Lattre, trente ans plus tôt et qui
constitue surtout selon lui un héritage des conceptions du général de Gaulle
dans les années 1930.
Il
considère cet instrument pré-atomique trop lourd d’emploi avec ses nombreux
échelons de commandement (régiments-brigades-divisions-corps d’armée-armée),
son empreinte sur le terrain et son énorme logistique. Brossolet préconise de se
limiter à l’échelon de la brigade interarmes sous le commandement de l’armée. Cela
sera le cas à la fin des années 1990. On notera juste qu’entre temps, on avait
restructuré les forces armées en divisions légères et que ces unités étaient
peut-être le meilleur compromis entre puissance et mobilité sur le théâtre d’opérations
européen, mais ce n’est plus le sujet.
Brossolet
fait ensuite grand cas de l’évolution des armements de l’époque et notamment du
missile antichar, qu’il soit employé au sol ou depuis les hélicoptères. L’arrêt
de l’offensive blindée nord-vietnamienne de 1972 par les hélicoptères antichars
américains avait alors beaucoup marqué les esprits. Le missile guidé semble l’instrument
miracle qui triomphe du char et rend inutile l’artillerie. L’auteur va clairement
un peu vite en besogne oubliant qu’on trouve presque toujours des parades aux
armes nouvelles, parades qui passent souvent par l’adaptation des armes anciennes.
Après les déconvenues des premiers jours de la guerre du Kippour en 1973 face
aux armes antichars égyptiennes, les unités israéliennes qui envahissent le Liban
en 1983 sont des phalanges interarmes où l’artillerie mobile a le premier rôle.
Passons,
pour aborder la partie la plus originale de l’Essai sur la non-bataille,
qui est justement la « non-bataille ».
Rappelons
le postulat : le corps de bataille n’est pas là pour gagner la bataille,
il n’en a pas les moyens. Il est là pour tester l’ennemi et montrer sa propre
détermination. Pour réussir cette mission et au lieu de la manœuvre de grandes divisions
blindées, Brossolet propose plutôt la mise en place d’un grand maillage de 60 000
km2 occupés par divers modules. Sur la plus grande partie, on
trouverait des « modules de présence », 2 500 au total, fait à
la manière des patrouilles SAS de la Seconde Guerre mondiale d’une quinzaine d’hommes
en véhicules légers tout terrain et armés de missiles Milan, mortiers, mines et
divers armement léger. La mission de ces modules, agissant chacun sur environ
20 km2, serait de renseigner sur l’action ennemie puis de détruire au
moins trois véhicules avant de se replier à l’arrière. Entre les zones de ces
modules de présence, on conserverait des couloirs de manœuvre pour les coups d’arrêt
et les embuscades de régiments de chars autonomes, les modules lourds, et les
formations d’hélicoptère, modules légers. Brossolet aime beaucoup les hélicoptères
et imagine une flotte de 600 appareils dont 200 pour renseigner et 400 pour
détruire. Le tout serait évidemment coordonnées par divers échelons de commandement
de surface.
Guy
Brossolet considère alors que cette organisation de « non-bataille »
(en réalité ce serait une bataille quand même) permettrait de neutraliser quatre
divisions blindées-mécanisées soviétiques et de réaliser ainsi la mission de
manière plus rentable que les cinq divisions blindées dont dispose alors la France.
L’auteur, qui exprime à presque toutes les pages le souci louable du meilleur
coût-efficacité, considère que les sommes économisées pourraient servir à renforcer
les forces d’intervention, notamment aéromobiles.
Le
modèle décrit par Brossolet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens.
On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche.
Il n’aura jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques,
et même pas sur le terrain ou en wargame en France, ne serait-ce d’ailleurs
parce qu’on n’y faisait pas de wargame. On aurait sans doute eu trop peur de
montrer que c’était efficace, comme l’avait été le système de défense finlandais
face à l’armée soviétique dans l’hiver 1939-1940 ou comme le sera celui du Hezbollah
face à Israël en 2006.
On
est typiquement dans le cas d’une innovation non pas radicale, où on fait la
même chose en beaucoup mieux, mais de rupture, où son adoption implique des
changements tellement profonds dans la pratique (CEMS, culture- équipements-méthodes-structures)
des organisations que beaucoup y renoncent. Sans même évoquer ceux qui
redoutaient qu’un système de défense trop efficace puisse constituer une force
de dissuasion conventionnelle pouvant remettre en cause l’existence de leur
force nucléaire, beaucoup trop n’avaient pas envie d’abandonner ce qu’il avait
connu toute leur carrière pour rejoindre cet inconnu. Par ailleurs, cet inconnu
était par trop contre-intuitif, le léger et le mobile devant l’emporter sur le
lourd et le blindé. Il n’était pas certain non plus que beaucoup d’officiers
supérieurs ou généraux acceptent de décentraliser une partie de leur pouvoir de
commandement au profit de cadres subalternes qu’il se serait agi simplement de
coordonner.
Brossolet
aurait gagné à proposer son système de maillage en plus du système existant
inchangé et non à sa place et en utilisant des troupes spécifiques pour le mettre
en œuvre, par exemple les bataillons de chasseurs à pied, qui pouvaient trouver
là une filiation historique. Une fois en place et à force d’exercices, de démonstrations
et de littérature, l’innovation aurait alors peut-être pu se développer. Une
innovation est une greffe qui demande un peu de soin pour être accepté par un
corps militaire par principe conservateur, car toute erreur – et les nouveautés
sont une grande source d’erreurs - peut y peut avoir des conséquences très graves.
Le « système Brossolet » a finalement trouvé sa consécration en Ukraine dans la bataille de Kiev en février-mars 2022 alors qu’il y a été mis en œuvre de manière improvisée par des brigades territoriales ukrainiennes qui venaient juste d’être formées et des brigades de manœuvre qui ont appris sur le tas à combattre en petits groupes en association avec, et là c’est différent, aussi une guérilla de l’artillerie. On ne peut qu’imaginer ce qui se serait passé si tout cela avait solidement organisé depuis des années et sur toute la frontière.








