dimanche 14 mars 2021

Des cycles et des guerres

Publié dans Défense et sécurité, n°151, janvier-février 2021

Une armée est toujours en tension entre les missions que l’échelon politique lui ordonne d’exécuter et ce qu’elle est réellement en mesure d’effectuer.

Les missions données dépendent souvent de l’endroit où l’on perçoit les plus fortes menaces ou éventuellement les plus grands intérêts à conquérir ou préserver. Pour un pays comme la France, ces endroits stratégiques sont au nombre de trois : la nation elle-même, l’«arène» où s’affrontent les États du « système-monde » décrit par Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein, comme le groupe de puissances qui domine et structure le reste du monde, et enfin la périphérie de ce même système-monde. Cela correspond sensiblement aux trois cercles d’intérêt stratégique décrit par Lucien Poirier.

Ce qu’est capable de faire réellement une armée dépend de son capital de compétences et d’équipements ainsi que des ressources allouées pour qu’il puisse fonctionner. Ce capital doit normalement correspondre à l’emploi prévu, mais pour peu que les ressources diminuent et/ou que cet emploi change brutalement et une armée se trouve en décalage avec les besoins stratégiques. Or, les emplois changent souvent, au rythme des variations du contexte politico-économique du système-monde.

Un changement de priorité tous les vingt ans

De la fin des guerres de Premier Empire à celle de la Première Guerre mondiale, l’emploi des forces armées françaises est manifestement corrélé avec l’activité économique générale selon les cycles mis en évidence par Nikolaï Kondratieff en 1926, avec leur phases de croissance (phase A) et de dépression (phase B) d’une vingtaine d’années chacune, car cette activité économique influe beaucoup sur les relations entre les puissances européennes.

Après la période belliqueuse de la Révolution et de l’Empire, qui correspond à une phase de croissance économique (phase A de Kondratieff), les grands États européens, et particulièrement la France, sortent épuisés et crise économique (phase B). Ils ne se font plus la guerre et tentent de réguler leurs relations dans le système de sécurité collective de la Sainte-Alliance. Dans ce cadre général, les préoccupations politiques du régime de la Restauration puis de la Monarchie de juillet sont essentiellement intérieures. L’armée y est d’abord une force de maintien de l’ordre, mission principale qui se double parfois de petites expéditions à l’étranger, dont certaines, en Grèce ou Belgique, relèvent déjà d’opérations de police internationale puisqu’il n’y a pas d’ennemi désigné et que les combats y sont rares. La grande guerre de l’époque est périphérique et se déroule en Algérie.

À partir de la fin des années 1840, la tendance économique s’inverse (phase A). Les États européens se raffermissent et commencent à disposer de ressources importantes qui leur permettent d’en consacrer une part importante à poursuivre des ambitions extérieures. La France du Second Empire multiplie les expéditions lointaines de guerre du Sénégal à la Corée en passant par le Mexique, ou «à but humanitaire» comme en Syrie. Elle intervient surtout dans l’arène des puissances qui réapparaît. De 1853 à 1871, France affronte successivement la Russie, l’empire d’Autriche et les États allemands.

La «grande dépression» qui débute en 1873 s’accompagne d’une décroissance guerrière dans une Europe qui retrouve des règles collectives de gestion de crises. Les ressources des États diminuent. La France réorganise son armée et prépare la «revanche», mais la posture est défensive en Europe et offensive dans le reste du monde. L’empire colonial est conquis à 80 % de 1880 à 1900. Alors que la phase de dépression est au plus bas au tournant du siècle, les problèmes sociaux sont aussi à leur maximum et l’armée est engagée dans des missions de maintien de l’ordre pendant quelques années critiques.

Dans les années qui suivent, le retour de la prospérité en Europe avec une nouvelle phase A voit aussi le retour du nationalisme et la réapparition des conflits jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le budget militaire français remonte et la priorité est clairement à la guerre contre l’Allemagne. La Première Guerre mondiale survient presque au pic de la phase de croissance.

Toutes les puissances européennes évoluant dans le même contexte, les politiques militaires ont tendu à se ressembler et même à former des «courses» (aux armements, aux colonies) dangereuses dans l’arène lors des phases de croissance ou dans la périphérie lors des phases de dépression.

Des anomalies dans les cycles

La période qui suit la Première Guerre mondiale semble d’abord obéir aux tendances précédentes. C’est une phase B. La tendance dans les démocraties est à la réduction drastique des armées et à la «mise hors la loi de la guerre». On croit à nouveau à la régulation internationale des conflits. Les accords de Locarno en 1925 normalisent apparemment les relations avec l’Allemagne.

Pour les armées françaises si la menace allemande est écartée, il faut s’engager activement dans des opérations de stabilisation (Hongrie, Silésie, Ruhr) ou de guerre périphérique (Odessa, Rif, Syrie) jusqu’en 1927. Une grande partie des ressources comptées est ensuite consacrée à la construction d’une grande ligne défensive. À ce moment-là, personne ne songe à une nouvelle guerre entre puissances.

Dans la logique des cycles précédents, la guerre entre les puissances aurait dû réapparaître dans les années 1950. Elle réapparaît plus tôt, car certains États ne «jouent pas le jeu». L’Union soviétique n’est pas soumise aux mêmes fluctuations que les économies capitalistes et en Occident la crise contribue à l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’un autre régime totalitaire qui, de manière apparemment contracyclique, investit dans l’outil militaire. On constate alors que dans certaines circonstances «beurre et canon» ne sont pas forcément incompatibles. Forcées par la nouvelle menace, les démocraties investissent aussi dans leurs forces armées, mais plus tardivement et avec réticences. Leur politique d’«apaisement» ne fait que stimuler l’agressivité d’Hitler jusqu’à la guerre et le désastre.

La Seconde Guerre mondiale est donc une anomalie puisqu’elle se déroule en plein bas d’une phase B. À son issue, la croissance économique repart à la hausse avec une phase A longue et très soutenue jusqu’au début des années 1970. Dans la logique des cycles précédents, ce sont les conflits périphériques que l’on aurait dû voir dans les années 1940. Ils apparaissent avec quelques années de décalage. L’armée française combat en Indochine puis en Algérie. Ce dernier conflit peut même apparaître comme une autre anomalie puisqu’il intervient au moment où la puissance coloniale bénéficie à plein de la croissance économique et peut soutenir un effort de guerre important. Le «sens de l’histoire» n’est pas forcément celui de l’économie.

L’arène des puissances est rouverte depuis la fin des années 1940, mais elle s’effectue en «ambiance nucléaire». Par un effet gravitationnel inverse qui tend à écarter le risque d’agression majeure de toute nation qui la possède, l’arme nucléaire maintient les deux blocs en une longue apesanteur guerrière, mais pas les tensions et les confrontations «sous le seuil».

Dans les années 1960, la France redéploie son effort militaire de manière typique du contexte politico-économique en se consacrant sur la défense du territoire et de ses approches face à la puissance soviétique, mais de façon originale par une opération des moyens. La création d’un arsenal nucléaire et des forces conventionnelles associées constituent en effet alors une fin en soi stratégique, puisque l’objectif premier est de dissuader. On conserve une capacité d’intervention au loin, mais cette fonction est alors marginale.

La phase B du cycle Kondratieff commence en 1973 pour se terminer à la fin du siècle. Les ressources diminuent et le modèle de forces français est de plus en plus difficile à soutenir financièrement. Dans le même temps, le nombre de missions périphériques s’accroit, qu’il s’agisse de lutter contre des organisations armées, de se confronter à certains États comme la Libye ou l’Iran ou, de plus en plus, d’effectuer des missions de police internationale (maintien de la paix, ingérence humanitaire, stabilisation). Plus de vingt ans après la guerre d’Algérie, on engage même les forces armées sur le territoire national par intermittence d’abord puis de manière permanente à partir de 1995. Ce sont des tendances finalement assez typiques des phases B. Elles s’accentuent encore plus après l’effondrement de l’Union soviétique.

En 1991, l’arène des puissances disparaît d’un coup au profit d’une hégémonie américaine. Le «nouvel ordre mondial» régule les relations d’un monde de plus en plus unifié selon le modèle libéral démocratique. En France, la mission première de défense des frontières par la dissuasion se réduit d’autant plus vite que les ressources manquent. La 1re armée française est dissoute et la force nucléaire réduite de moitié. Seules les opérations périphériques sont envisagées que ce soit dans le cadre de coalitions contre des États-voyous ou, préférentiellement, pour mener des opérations de gestion de crise. Après plus de 15 ans de guerres de décolonisation, et presque 30 ans de dissuasion, on se lance pour un long cycle d’intervention.

Dans le nouveau siècle

Le tournant du XXIe siècle est aussi un retournement de cycle. Le nombre de conflits entre États atteint un niveau historiquement bas, mais le nombre de conflits internes opposant des États affaiblis à des organisations armées renforcées par la mondialisation s’est accru. Ce nouveau cycle A favorise le développement ou le retour des puissances comme la Chine ou la Russie, mais aussi, et c’est nouveau, celui d’organisations armées non étatiques. L’année 2011, avec le désengagement des grands conflits périphériques en Irak et en Afghanistan contre des organisations armées, et la dernière guerre contre un État-voyou, le régime du colonel Kadhafi, clôt une époque. Assez logiquement, on assiste donc à une nouvelle compétition des puissances, toujours sous contrainte nucléaire. Après une longue crise, la France réinvestit dans ses forces armées, pour continuer le combat contre les organisations armées et se confronter à d’autres États.  

Il ressort de ce panorama que les contextes politico-économiques internationaux changent assez fortement selon des cycles de 20 à 30 ans. Chacun de ces cycles correspond à une mission prioritaire donnée aux forces armées accompagnée souvent d’une ou deux missions secondaires. Il existe donc deux problèmes. Le premier est celui de la conjonction de plusieurs emplois simultanés différents et souvent concurrents. On a pu concevoir un modèle de forces spécialisées, armée coloniale ou gendarmerie mobile par exemple, mais c’était une solution riche, une solution de phase A. Dans les phases B, on a souvent préféré un modèle polyvalent capable de passer rapidement d’une mission à l’autre, mais au risque, deuxième problème, d’avoir à gérer des crises d’adaptation. Quand on a par exemple des systèmes d’armes qui durent 60 ans de la conception au retrait, il faut s’attendre à ce qu’ils traversent plusieurs cycles stratégiques.

Les années 2020 semblent à cet égard particulièrement délicates. Au tournant d’un cycle haut, il faudra vraisemblablement faire face à de fortes tensions entre grands États avant de parvenir dans les années 2030 à de nouvelles formes de coopération face à une situation économique et écologique difficile. Cette situation sera probablement porteuse de nouvelles crises périphériques dans lesquelles il faudra intervenir. Ce sont des défis difficiles à relever, avec des budgets qui ne peuvent manquer de stagner. Il faudra donc, plus que jamais, faire preuve d’intelligence.

Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des système-monde, Editions La Découverte, 2006.

Luigi Scandella, Le Kondratieff-Essai de théorie des cycles longs économiques et politiques, Economica, 1998.

Bernard Wicht, Guerre et hégémonie-L’éclairage de la longue durée, Georg Editeur, 2002.

Joshua Goldstein, Long Cycles: Prosperity and War in the Modern Age, Yale University Press, 1988.

4 commentaires:

  1. Mon Colonel,
    Merci pour cet article. Cependant, je crains que certains en tirent argument pour appeler à la suppression pure et simple de toute force armée, ou à tout le moins à une réduction drastique des moyens déjà bien entamés, au prétexte que de toute façon les forces armées seront inadaptées pour la guerre que nous devrons mener (argument classique de la "guerre de retard"), ou que la soumission totale est préférable à la destruction (syndrome du "plutôt rouge que mort"), et qu'il est donc mieux de se trouver un "protecteur" plutôt que chercher à se défendre soi-même. On pourra aussi avancer que "le carnet de chèque est plus efficace que le fusil" et qu'il coûte moins cher d'acheter la paix que de se payer la guerre, au besoin en nous ressortant comme argument Sun Tzu et son "Art de la guerre", en oubliant celui de Machiavel au passage. Certains ont d'ailleurs mis les pieds dans le plat (https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=8305). D'autres considèrent que de toute façon les militaires sont une menace plus grande que les terroristes dans un régime démocratique (voir les commentaires ici: https://blog.mondediplo.net/2015-07-13-L-armee-dans-la-ville-amie-ou-ennemie) et en appellent à notre disparition pure et simple de l'espace public. Il faudra vraiment que quelqu'un démonte de tels arguments. Ils risquent d'induire en erreur en laissant entendre que le temps des guerres est dépassé alors que justement une telle menace revient au pas de charge, et que notre défense ne peut se permettre de replonger dans une phase aussi critique. Restera alors à déterminer comment créer un outil de défense efficace, mais ceci est un autre débat.

    Respectueusement.

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  2. L'économie, c'est bien cette science humaine qui considère dans ses postulats de base que l'Homme est un être rationnel ?
    https://www.lepoint.fr/religion/yves-coppens-l-homme-est-ne-religieux-22-12-2011-1429904_3958.php

    Que des dirigeants préfèrent se vendre à des intérêts étrangers, tout en se couvrant juridiquement contre de possibles recours judiciaires avec des cabinets de conseils internationaux...
    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/02/05/de-la-creation-d-en-marche-a-la-campagne-de-vaccination-mckinsey-un-cabinet-dans-les-pas-de-macron_6068833_4500055.html

    En matière d'immobilier, un économiste ne prend pas en compte dans la valeur patrimoniale le fait que le patrimoine immobilier se dégrade et doivent être détruit.
    Ce qui est dommage quand il s'agit de la caution étatique pour maintenir un accès à l'endettement à taux bas d'un peuple à la démographie déclinante.

    Autre exemples, nul n'a prévu qu'un État surendetté peut emprunter de l'argent à taux négatif ou qu'un producteur de pétrole doivent payer pour se débarrasser de sa production...

    Un économiste, c'est un type qui n'a jamais mis les pieds dans une entreprise, mais qui sait expliquer n'importe quelle crise a posteriori, équations à l'appui.

    L'économie n'enseigne pas que économie-casino mondiale se fout de l'économie réelle, qu'un système éducatif peut péricliter par idéologie, au point que nous oublions que nous vivons dans un monde fini soumis à la Physique et aux catastrophes naturelles.


    Il faut dire que la culture, notamment scientifique baisse en France, on le voit au niveau sanitaire, mais aussi avec les discours publics comme privés concernant l'hydrogène:
    https://echoradar.eu/2021/01/14/10-questions-sur-lenergie-a-hydrogene/

    L'Hisoire aussi mériterait une revalorisation:
    https://claude-rochet.fr/fr_FR/castaner-linculture-en-marche/

    L'égo est quelque chose de complexe, dans un système d'opinions qui se pare de plus en plus de caporalisme et regarde avec envie les méthodes numériques des dictatures, c'est le paradoxe de l'intelligence qui se sert des médiocres pour mieux briller:
    https://www.letemps.ch/monde/presidentielle-seule-boussole-lrem-version-castaner

    Pour reprendre l'image d'un article jubilatoire de ce blog, les intérêts de l'éleveur de Dindes n'est pas forcément celui du volatile, voire même du consommateur:
    https://notes-geopolitiques.com/penser-la-gouvernance-mondiale/

    Les éleveurs ne sont pas non plus d'accord entre eux:
    https://notes-geopolitiques.com/penser-la-gouvernance-mondiale/

    La situation est simple: les États-Unis n'arrivent pas à stopper l'influence grandissante chinoise, c'est un Leviathan qu'ils ont créent par avidité.
    Et contrairement au djihad mondial, la Chine menace leurs parts de marché.

    Ce qui découle de cette lutte pour le pouvoir, c'est qu'il faut choisir un camp.

    Sic transit gloria mundi...

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  3. Je doute beaucoup du lien entre phase économique ascendante et bellicosité, en particulier parce qu'on voit très mal le lien de cause à effet. On pourrait avec autant de vraisemblance soutenir le contraire : exaspérés par la stagnation, les peuples se jettent les uns sur les autres chacun dans l'espoir de dominer l'autre.
    Je crois plutôt à la théorie classique : après de grandes guerres, saturés, les peuples aspirent à la paix. Après les guerres de Louis XIV, soixante-dix ans de faible bellicosité. Après les guerres de la Révolution et de l'Empire, un siècle de paix relative (aidée aussi par la fait que l'Europe s'est lancée à la conquête du monde : si les peuples européens se sont peu battus entre eux, c'est aussi qu'ils avaient mieux à faire).
    Et après 14-18 les Européens, sauf les Allemands, en ont eu marre. Après 45, tous en eu eu marre, sauf, dans une certaine mesure, les Soviétiques.
    Mais ce qui de nos jours a pris l'ascendant c'est le phénomène de la "paix démocratique". La guerre d'agression est perçue comme radicalement illégitime.

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  4. Bonsoir,
    Plutôt que l'économie, je trouve que c'est la démographie qui est plus concluante, Huntington ayant été résumé plutôt sommairement :
    https://mobile.twitter.com/evil_SDOC/status/1347614573059317762

    Lorsque les européens représentaient 30% de la population mondiale, il y a eu la colonisation.

    Il fallait bien occuper ces jeunes gens plein d'énergie sans bouleverser l'ordre social établi tous les quatre matins... Comme dans toutes les histoires impériales.

    À présent que c'est un continent rempli de vieux, il a peur de l'avenir car on voit bien que l'Asie reprend le leadership et que l'Afrique déborde de gamins qui veulent vivre et non juste survivre.

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