dimanche 9 août 2020

Voir du pays, qu'ils disaient


Quatre ans après sa sortie, je viens de regarder Voir du pays, un «drame en ambiance militaire» réalisée par Muriel Coulin et Delphine Coulin d’après le roman éponyme de cette dernière. Cela sera pour moi l’occasion de revenir sur un peu sur la manière dont la vie militaire est le plus souvent appréhendée.

Film et roman ont été bien primés, notamment à Cannes. Les critiques ont été plutôt élogieuses mais j’ignore s’il a «rencontré un public». Personnellement, il m’a rencontré tardivement et m’a gonflé, comme me gonflent souvent les films français qui n'utilisent la chose militaire que comme un décor fantasmé sur lequel on peut plaquer un «concept» défini a priori. Une critique dans Le Point expliquait que les réalisatrices faisaient «enfin parler la grande muette». Comme souvent quand on utilise cette expression, c’est très con. L’armée est considérée comme une grande muette surtout parce qu’on n’a pas envie de l’écouter et c’est très clairement le cas ici. Ce sont les réalisatrices qui parlent, pas les militaires, car on serait bien en peine de trouver dans le film quelque chose qui ressemble vraiment à des soldats français.

Rappelons le synopsis : deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un «sas de décompression». L’objectif du séjour consiste à les aider à «oublier la guerre». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…

On voit tout de suite que ce qui a plu aux réalisatrices c’est la possibilité d’exposer des états d’âmes, des malaises, des tourments pendant deux heures dans la grande tradition de ce cinéma français qui se regarde et s’auto congratule tout en s’étonnant de ses faibles entrées. Et là, aubaine, il y a deux matières possibles : les traumas de retour d’opération, car bien sûr on revient forcément traumatisé d’une opération de guerre, et l’oppression des femmes dans un affreux milieu machiste.

Les autrices vont donc combiner les deux sur fond de contraste entre le milieu pseudo idyllique du grand hôtel dans lequel se passe la majorité du film et le souvenir de la réalité vécue en Afghanistan. Il y avait dans cette ambiance un peu surréaliste matière à faire un reportage intéressant, mais là tout sonne faux.

Passons sur les événements, tous plus improbables les uns que les autres et qui font surtout passer ce qui est censé être des combattants aguerris pour des gros teubés. Si on veut parler de vraies conneries de soldats faisant le mur, on peut en parler mais là c’est surtout un peu concon, à l’exception de la scène de viol bien sûr.

Considérons simplement la communauté humaine décrite. En fait, elle est très simple. Il y a une quarantaine de protagonistes répartis en trois groupes : les cadres permanents et peu apparents qui sous couvert de traitement psychologique ne sont là que pour faire parler les personnages; une masse indifférenciée de mecs visiblement pas biens dans leur assiette et enfin trois femmes, au cœur du film, qui non seulement ont, comme les mecs, forcément mal vécu leur expérience afghane mais en plus sont, là encore apparemment forcément, en butte aux agressions du groupe 2.

Que dirait-on de la description d’une ville avec trente blocs identiques de gris et trois blocs de bleu? On trouverait ça au moins étrange, au pire très con, au minimum simpliste. C’est exactement ça.  

On ne sait rien de la section sinon que c’est une section d’infanterie et qu’elle vient de Lorient, où il n’y aucune unité d’infanterie. On entend «marsouins» à un moment, on y parle aussi d’un légionnaire (qu’est-ce qu’il fout là?) et on chante «Adieu vieille Europe», un chant de la Légion étrangère. Il n’y a pourtant là rien qui ressemble moins à une section de marsouins ou de légionnaires. Dans ces deux derniers cas, on en est tellement fier qu'on ne cesserait de faire allusion à son corps d’appartenance d’une manière ou d’une autre.  

Surtout et c'est lié, c’est un groupe sans relief. Une section d’infanterie ce n’est pas une masse, c’est une structure sociale complexe. On y trouve des hommes et quelques femmes de 19 à 40 ans, venus d’un peu partout. Dans la section que je commandais, il y avait tout le nuancier des couleurs, avec tout le spectre de la France d’outre-mer, surtout celle du Pacifique, et de métropole. Mes trois chefs de groupe s’appelaient Mokhtar, Laradji et Im.

Car, oui, il y des chefs, plein même. Comme tout milieu professionnel, c’est un ensemble bien plus structuré qu’il n’apparaît dans le film où ne transparaît très vaguement qu’un lieutenant chef de section. Non, dans une section entre le chef et les simples soldats, il y a des caporaux, des caporaux-chefs plus ou moins anciens, des sergents, un sergent-chef adjoint. Il y a notamment des chefs d’équipe et des chefs de groupe, or on ne voit pas dans le film grand monde «cheffer», c’est-à-dire au moins qui veillent sur les autres. Je crois qu’une des femmes du film, Aurore, jouée par Ariane Labed, est sergente. Si c’est le cas, elle ne fait pas son job, car elle ne s’occupe de personne, à part sa copine Marine.

Dans la réalité, il y a aussi tout un ensemble de relations complexes et de codes de comportements. Dans une section de marsouins par exemple, la norme est de tutoyer les subordonnés (pas un mot honteux) ou les gens de même grade ou encore que l’on a connu au même grade et de vous vouvoyer les chefs, mais il y a plein d'exceptions individuelles et ce n’est pas forcément pareil dans les autres armes. C’est plus compliqué qu’une masse uniforme de bœufs, il faut décrypter toutes les subtilités des relations établies avec le temps.

Car une section, comme n’importe quel autre groupe humain professionnel ou non, c’est aussi une histoire. Ici tout semble avoir commencé avec l’opération en Afghanistan, par laquelle on s’est engagé «pour la France et l’Europe (si, si!)», un officier parlera du service rendu à la Patrie. Outre que personne ne parle comme cela dans une unité de combat, c’est surtout faux. Dans une unité professionnelle, on part en Afghanistan parce que c’est le job. Le patriotisme est suffisamment dans l'air qu'on respire pour ne même pas avoir à l'évoquer. La plupart des membres de la section ont fait d’autres opérations avant et en feront d’autres après. Dans le film, le passé de ces soldats qui ont normalement en moyenne en six et dix ans de métier, se limite aux derniers mois et le futur à ce qui se passe au retour. C’est un peu plat comme historique de groupe.

Bref, on fait juste du cubisme là où la vraie vie des gens relève de tous les styles.

Abordons ensuite les deux axiomes de base. Le premier est simple : les soldats qui rentrent d’une opération sont forcément tous plus ou moins traumatisés. C’est faux. Non pas que tous ne soient pas marqués mais c’est autre chose que traumatisés. Attention, le traumatisme de guerre est un vrai problème, d’autant plus délicat à traiter que ses symptômes ne sont pas forcément ni visibles ni immédiats. C’est par ailleurs un phénomène qui avait été longtemps dramatiquement négligé. On ne peut plus dire que ce soit encore le cas et d’ailleurs sur ce plan, le film le montre bien, même si c’est, encore une fois, de manière irréaliste.

Non, ce que je veux dire c’est qu’en moyenne dans les retours récents d’opérations de guerre, on compte entre 7 et 10 % de soldats présentant des troubles mentaux. C’est beaucoup, et c’est plus de que de tués et blessés physiques, mais cela signifie aussi que plus de 90 % des soldats qui rentrent vont bien, et même souvent très bien, heureux d’avoir vécu une expérience forte. Cela paraîtrait presque bizarre et honteux. Je me souviens d’un soldat disant qu’il en avait marre de dire qu’il allait bien et que son vrai problème c’est que maintenant il s’emmerdait un peu. Le problème est que visiblement les gens qui vont bien n’intéressent pas le cinéma français.

Deuxième axiome : les femmes sont oppressées dans cet affreux milieu viriliste. On assiste donc à une série de scènes édifiantes depuis la tablée avec les propos les plus cons possibles jusqu’à la tentative de viol. On a d'abord le sentiment que les mecs semblent découvrir d’un seul coup que les trois soldats avec qui ils vivent depuis au moins un an sont en fait des soldates, et qu’ils ne peuvent donc s’empêcher de sortir d’un seul coup tous les poncifs que les deux réalisatrices ont imaginés. Non, que ce soit impossible, mais ( voir plus haut) on est dans un groupe humain complexe ce qui signifie que le mélange peut produire un ensemble où le «groupe vit bien» ou un autre avec une ambiance pourrie, avec souvent des variations entre les deux suivants les circonstances et les changements de personne.

Et même dans le «groupe qui vit bien» en plusieurs années de vie collective, il y aurait probablement de quoi accuser n’importe quel membre de quelque chose en réécoutant tout ce qu’il a pu dire ou faire. Accessoirement, le milieu militaire, parce qu’il est organisé fondamentalement pour affronter le pire, peut être aussi rude qu’il peut être sympa, et cela touche à peu près tout le monde, les hommes comme les femmes, les grands et les petits, les blancs et les noirs. Dans mon école de sous-officier d’infanterie, il y a très longtemps dans une lointaine galaxie, on se disait que payés à la claque dans la gueule, on en sortirait tous millionnaires. Cela peut donc dégénérer parfois en grosses bulles de conneries, mais c’est rare et combattu. Cela méritera sans doute d’autres développements.

En résumé et pour conclure, si le but de Voir du pays était de faire plaisir aux réalisatrices et de conforter des idées préconçues, il est en cible; s’il s’agissait d’être réaliste, il est complètement à côté de la plaque. C’est dommage, mais il ne faut pas désespérer. Un jour viendra où des réalisateurs qui veulent traiter la chose militaire commenceront par s’y intéresser réellement. 

Seule note positive à mon goût : le remix de The Keeper de Bonobo que l'on entend vaguement à un moment donné est excellent. 

14 commentaires:

  1. Quels bons films (dans le sens un minimum réaliste, sachant que aucun film ne peux l'être vraiment) de guerre et surtout de vie de soldat vous recommanderiez ?

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    1. Capitaine Conan.

      Valse avec Bashir.

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    2. La 317 e section de Shonderfer

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    3. la patrouille de choc, 1957, Claude Bernard-Aubert

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    4. ou patrouille sans espoir, sorti en Belgique sous ce titre, me semble-t-il.

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    5. l'ennemi intime .

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  2. Vu sur Nerflix. Déçu mais pas surpris. Qu'attendre de cette industrie lamentable qu'est devenu le cinéma français ? Ils en sont désormais à se crêper le chignon lors des Césars, engoncés dans leurs contradictions communautaires...

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  3. Dommage que vous profériez à votre tour des généralités sur le "cinéma français de l'entre-soi". Si ce dernier existe il a parfois donné de très belles choses. Que pensez-vous du film semi-fantastique de Cogitore sur ces fantassins postés en Afghanistan ?

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    1. Vous avez raison c'est une généralité. Je n'ai pas vu "Ni le ciel, ni la Terre" mais je vais essayer de réparer ce manque et en faire ma prochaine critique.

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    2. je l'ai vu, assez bizarre je suis resté un peu sur ma fin. Pas mal d'incohérences du CDS( je l'ai été)il fait son CR au CDU un peu tard.

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  4. Ce qui est étrange est qu’aucun cinéaste français n’a encore adapté Alfred de Vigny....

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  5. Il est navrant de constater, une fois de plus, à quel point le monde du "cinéma français" tient à méconnaître la réalité de nos armées. Et à le dézinguer. Un reste soixante-huitard, sans doute?

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  6. « Les autrices«  , c’est pour faire plaisir à ces gens qui se regardent le nombril

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  7. C'est tout simplement, une énienne parfaite démonstration que les femmes, "soldates" ou réalisatrices, n'ont rien à faire dans des unités de combat (je n'ai pas dis dans les armées, là aussi il y a de la nuance). Voir par exemple, très sérieusement, les retex et le retour en arrière des israéliens sur le sujet, par exemple.

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