mercredi 19 juin 2019

Comment réduire la cohésion nationale avec le SNU


Version courte et réactualisé de En avant doute ! publié ici en juin 2018 
et disponible également sur lefigaro.fr

Ça y est, c’est parti, le nouveau Service national universel (SNU) est lancé. Il comprendra donc deux phases.  La première consistera, selon le jargon officiel «en une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société». En clair, il s’agit d’un internat de deux semaines vers l’âge de 16 ans, suivi quelques mois  plus tard d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.

Revenons sur la première phase. La ministre des Armées (pourquoi elle au fait ?) l’a décrite l’an dernier comme «Une période, où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse». Cela ne vous rappelle rien?

Edmond Cottinet a créé la première colonie de vacances en 1880. Dans son esprit, ce centre collectif au grand air était destiné à l’autonomisation des enfants et surtout à l’apprentissage du vivre-ensemble (ou parlait alors de fraternité). Cette idée a très vite été reprise par différentes communautés religieuses, politiques ou même des entreprises, jusqu’à toucher des millions d’enfants dans les années 1950, puis de décliner en même temps que tous les groupes qui avaient des projets de société.

Voici donc en 2019 qu’après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois (avec une formation militaire) pour les jeunes adultes, on a abouti à des colonies de vacances pour adolescents organisés par l’Etat. Pourquoi pas, mais commençons par admettre qu’il ne peut s’agir là d’un service national, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de service rendu à la nation. Les différentes formes de services, dont le militaire, consistaient, après une formation initiale à un «retour sur investissement» de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves. Que cela ait pu constituer une «occasion de vivre ensemble» et contribuer à la formation de la citoyenneté n’était qu’un effet induit de l’affaire, non son objet premier. 

Ajoutons qu’à l’agonie du service national dans les années 1990, en même temps que celle des colonies de vacances, le quart seulement d’une classe d’âge effectuait sa composante militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, étaient exemptées et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions plus confortables. Les bienfaits du «vivre ensemble» apparaissaient alors donc plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons de la «France d’en bas». On notera au passage que tous les actuels promoteurs et défenseurs des vertus du SNU, hommes et femmes et le président de la République en premier lieu, auraient pu effectuer en leur temps le service national s’ils l’avaient voulu. Aucun ne l’a alors jugé digne de lui.

Le SNU n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion «obligatoire et universelle» de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service, mais un projet éducatif, ce qui relève donc pleinement du ministère de l’Éducation nationale (et en aucun par exemple des militaires ou alors pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de mission de l’Élysée, etc.).

On cherche ensuite ce qui, durant ces quinze jours de vie collective, ce qui ne pourrait être appris au Lycée. On ne trouve que deux choses. La Marseillaise, le respect au drapeau et l’uniforme d’abord, non que cela soit techniquement impossible de le faire au lycée, mais on comprend bien que cela y traumatiserait une partie du corps enseignant, pas seulement lui d’ailleurs. 

Au-delà de cette innovation, qui sera toujours subtilement discutée sur les réseaux sociaux, le cœur du projet de société est de faire dormir dans un dortoir et hors de chez eux des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la «levée en masse» de 1793 et il faudra quand même expliquer un minimum scientifiquement, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un «coucher en masse». Ce qui pouvait créer de la cohésion dans un régiment d’appelés, ce n’était pas le dortoir, mais les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref des choses difficiles à faire ensemble pendant des mois. Il y a peu de chances que l’on mette les futures classes de jeunes à l’épreuve et c'est tant mieux. Passons rapidement sur le projet découverte de deux semaines qui suivra ce petit internat, guère différent des stages qui peuvent déjà exister.

Si on ne voit pas très bien ce que tout cela apportera de nouveau, on voit bien en revanche ce que cela affaiblira, car tout cela sera très cher. Il est question d’un budget annuel de 1,5 milliard d’euros pour la phase obligatoire du SNU, sans compter les dépenses d’infrastructure initiales. Et cet argent sera forcément ponctionné quelque part, soit dans la poche des contribuables, soit dans les autres ministères. Comme cette dernière hypothèse est la plus probable, on peut déjà annoncer que les services publics verront leurs moyens réduits par le SNU. On peut imaginer aussi que le bilan «cohésion sociale» ne sorte pas en positif de cet arbitrage.

Le service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux et un vrai projet de société, mais en réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes. La première était le retour à une forme de service national élargi à l’ensemble du service public. Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé pour les adultes et bien sûr de traquer les inévitables resquilleurs, condition sine qua non de la justice de ce service. L’effort était considérable, mais on peut imaginer qu’un renfort de 800000 jeunes aurait pu être utile à des services publics en grande difficulté.

La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. On fera remarquer combien la définition de la troisième phase du SNU : «Un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations» ressemble étrangement à celle du Service civique un peu élargie. Or, chaque contrat, rémunéré, de Service civique de 6 à 12 mois coûte moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune «rassemblée». On peut concevoir que le premier investissement public serait incomparablement plus utile et rentable pour l’individu et la nation que le second. On pourrait évoquer aussi bien sûr les autres serviteurs volontaires, comme les pompiers ou les réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur, et imaginer ce que l’on pourrait y faire avec 1,5 milliard d’euros;

Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant, car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne et on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un vrai Service national. On a donc préféré accoucher d’une très coûteuse souris qui sera très vite chassée de tous les côtés.

15 commentaires:

  1. Bonjour et merci pour l' analyse de cette nouvelle foutaise et le mot est faible,je suppose que l'hymne de ces colonies de vacances sera de Pierre Pèret ,ce ne serait que justice !!!

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  2. "Ce qui pouvait créer de la cohésion dans un régiment d’appelés, ce n’était pas le dortoir, mais les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref des choses difficiles à faire ensemble pendant des mois."
    C'est bien le refus officiel de faire de ce "service national" un service réellement discipliné qui fait sa vacuité.
    On ne pourra pas souder dans le vent.

    On ne défendra pas non plus le pays avec un camp de vacances obligatoire pour jeunes adultes.
    La Marseillaise n'est rien si l'on ne fait que la chanter.
    Plus que l'apprendre, il faut la comprendre.

    Les appelés tenaient des postes opérationnels.
    Pas tous, bien sûr, mais un bon nombre.
    De postes opérationnels dans ce projet il n'en est pas vraiment question.
    Plus tard, ailleurs, peut-être...

    Et en attendant on évalue l'affaire à 1,5 milliard d'Euros.
    J'ose à peine penser à ce que l'on pourrait réaliser avec 500 millions d'Euros "seulement" déversés pour solder tous les ESR "non retraités", c'est-à-dire les vrais militaires de réserve opérationnelle de nos armées.
    On va payer le triple pour un camp de jeunesse non opérationnel.

    Ça fait rêver, effectivement. C'est même un cauchemar qui s'annonce.

    Bravo en attendant pour ton article, un peu solo, comme d'habitude, dans un univers français où la brosse à reluire est devenue une valeur sûre et où le sens du poil rapporte plus que le sens de l'histoire.
    Mais il est vrai que tu es aussi historien à tes heures.
    Tu sais les enseignements du passé que cette coûteuse création semble ignorer.

    Didier CODANI

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  3. Bonjour
    "On notera au passage que tous les actuels promoteurs et défenseurs des vertus du SNU, hommes et femmes et le président de la République en premier lieu, auraient pu effectuer en leur temps le service national s’ils l’avaient voulu. Aucun ne l’a alors jugé digne de lui."

    Tout est dit et j'aurai même ajouté : aucun n'est digne des fonctions qu'il exerce.
    Bien à vous

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    1. Pas de bol, c'est déprimant la démocratie, hein ? Mais bon le Général est pourrissant depuis des décennies.

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    2. Ah? une macron cheerleader?
      Quel Général? Bourbaki?

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  4. Et Mme Parly nous jugera la main sur le cœur que non, cela n'impacte pas le budget des armées - qui on peut s'en douter, sera l'éternel 1er contributeur. Mais bon, si c'est le président qui lui dit d'executer, elle exécutera sans broncher.
    Ils apprendront au moins les gestes qui sauvent ceci dit.

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  5. Je ferai tout pour éviter que mes enfants aient à subir cet internat qui n'est qu'un embrigadement de l'Etat !

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  6. Tant que vous y êtes, retirez les aussi de l'éducation nationale ! Car si ce n'est pas de l'endoctrinement je ne sais pas ce que c'est.

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    1. Daniel Chollet21 juin 2019 à 16:40

      C'est pour cela qu'elle s'appelle Education Nationale. Pour une fois on ne nous ment pas.

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    2. ... et donc ?

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  7. On est hélas dans le classique "Faites ce que je dis et non ce que j'avais fait "

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  8. Bravo pour cette analyse du SNU, objet représentatif de cette politique incantatoire, fondée sur du vent et menée par des hommes intelligents mais sans colonne vertébrale.

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  9. This is Very very nice article. Everyone should read. Thanks for sharing. Don't miss WORLD'S BEST Games

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  10. On devrait organiser un débat Michel GOYA - Mathilde LARRÉRE sur le SNU . Entre celui qui semble regretter les chantiers de Jeunesse et celle qui couine au retour des bataillons scolaires on loupe un grand moment de télévision du style Tapie - Le Pen ... Pour paraphraser le dialogue de " Le grand blond... " Qu'est ce que le SNU ? Un piège à cons ! Daniel BESSON

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    1. Bonjour , les Chantiers ont été créés tout d'abord parce que l'Armistice avait laissé dans les différents un certain nombre d'appelés qu'il fallait occuper . Les Chantiers étaient à la base pour préparer la revanche . Les Chantiers ont été une école de résistance même si le but officiel était de faire de bons pétainistes . Avant 1940 et la défaite la devise "travail , Famille , Patrie" était admise par tout le monde . Il fallait après la défaite recréer l'Union de tous les jeunes Français , ce que les chantiers ont plus ou moins réussi .Il ne faut pas juger l'époque avec notre regard d'aujourd'hui et nul ne peut dire ce qu'il aurait fait s'il avait eu 20 ans en 1940 .

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