vendredi 3 mai 2019

Retour sur l'embuscade d'Uzbin

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3 commentaires:

  1. Mon colonel,

    J’ai lu avec un très grand intérêt votre article sur l’embuscade d’Uzbin. Durant mon séjour en Afghanistan, j’ai accompagné une fois l’ambassadeur à Surobi, où un des militaires français qui nous accompagnaient m’a montré, au loin, la vallée en question.
    Chaque fois que je lis un de vos ouvrages, je réalise que « faire la guerre », c’est un métier, il y a des techniques, des logiques à maîtriser. Et donc que si « la guerre est une chose trop importante pour la laisser aux militaires », elle est aussi une chose trop complexe pour ne pas la laisser, à un moment donné, à ces mêmes militaires.
    Comme vous, je rêve qu’un cinéaste tire de ce drame un film « à la façon de La chute du Faucon noir ». Mais bon, ce n’est pas trop le genre du cinéma de notre pays, et ce film risque de se faire attendre aussi longtemps que celui dont je rêve sur la Tragédie de la RC4, les Calcaires de Coc Xa…
    Déjà, il serait bien qu’un livre fasse le tour du sujet dans toute sa complexité et sa globalité. Et là, mon modèle, ce serait le livre du journaliste américain David Maraniss sur une autre embuscade, la bataille d’Ong Thanh, qui se déroula le 17 octobre 1967, dans laquelle plus de 60 soldats américains furent tués et un même nombre blessés. Le livre, « They Marched Into Sunlight / War and Peace, Vietnam and America, October 1967”, est remarquable, non seulement par sa description de la bataille, mais aussi parce qu’il met en parallèle ce drame et une manifestation qui eu lieu le lendemain, 18 octobre, dans une ville du Wisconsin, où les étudiants protestèrent contre les recrutements qu’opérait sur le campus la firme Dow Chemical, qui produisait le napalm utilisé au Vietnam.
    [Le livre a donné lieu à un documentaire, « How Vietnam Was Lost », disponible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=392wGnhYIjU]
    Le livre est également fascinant par le portrait qu’il brosse du chef du bataillon, le lieutenant-colonel Terry de la Mesa Allen Jr (fils d’un général héros de la 2nde guerre mondiale qui commanda la même unité de la 1ère division d’infanterie, la célèbre Big Red One), qui fut tué lors de l’embuscade. Il pose plus ou moins la question : a-t-il eu un comportement suicidaire ou à tout le moins était-il diminué psychologiquement parce que sa femme, devenue une farouche adversaire de la guerre au Vietnam, venait de lui annoncer qu’elle le quittait ? Selon le témoignage d’un de ses officiers, au moment de sa mort le colonel avait cessé de donner des ordres, il regardait fixement une photo de ses trois petites filles - ce qui est à la fois tragique et émouvant. Ou bien a-t-il simplement pris des risques excessifs pour obéir au haut commandement américain, qui reprochait à ses officiers leur manque d’agressivité ? Ou encore, a-t-il voulu être à la hauteur de la figure formidable de son père, ou compenser par une action militaire d’éclat la dislocation de sa vie de famille ?
    L’autre qualité du livre est de donner un visage à l’ennemi, en la personne du colonel Vo Minh Triet, le commandant du régiment qui tendit l’embuscade. Il décrit son parcours depuis la guerre contre les Français jusqu’à la bataille.
    Un tel livre serait-il possible en France ? Pas sûr. D’abord, la guerre en Afghanistan n’a pas préoccupé les Français autant que celle du Vietnam traumatisait les Américains. Le public potentiel de l’ouvrage serait donc a priori assez réduit.
    Les responsables politiques et militaires de l’époque se livreraient-ils en toute sincérité ? Là encore, pas certain. Lorsque Maraniss écrit son livre, en 2009, la bataille de Ong Thanh est vieille de plus de 40 ans. De l’eau a coulé sous les ponts, les responsables ne sont plus en place. Ce ne serait sans doute pas autant le cas en France, une dizaine d’années seulement après les faits. Et on peut douter qu’aucun des acteurs politiques ou militaires de l’époque ait envie qu’un ouvrage « grand public » mette en lumière ses erreurs ou insuffisances.
    (à suivre...)

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  2. (suite)
    Et puis, pourrait-on retrouver et interroger les responsables de l’embuscade côté afghan ? Ce serait peut-être possible pour Gulbuddin Hekmatyar, puisque celui-ci, depuis son ralliement au régime de Kaboul en 2017, a réintégré le jeu politique afghan, où il est devenu un apôtre de la paix et de la démocratie…
    Mais est-ce qu’il serait concevable d’expliquer comment l’ennemi a été informé des intentions françaises (en clair : y-a-t’il eu trahison de certains personnels afghans de l’intérieur de la FOB ?), a conçu cette embuscade, l’a montée, l’a conduite, le courage qu’il a sans doute montré dans les combats, les souffrances qu’il a subies, la douleur qu’il a dû connaître devant la mort de certains des combattants. Est-ce qu’en valorisant par là-même son intelligence tactique, on ne subirait pas l’accusation de complaisance à l’endroit de ces petits salopards ? Même aux Etats-Unis, ce n’est pas toujours bien accepté, de reconnaître ainsi des qualités opérationnelles à l’ennemi (George Friedman a été critiqué lorsqu’il a expliqué quel prodige d’intelligence avait été la conception et la réalisation des attentats du 11 septembre 2001 par Al Qaïda…).
    Votre analyse de l’embuscade est donc très intéressante, mais elle laisse dans l’ombre un certain nombre de zones.
    D’abord, qu’est-ce qui a réellement motivé cette expédition dans la Vallée d’Uzbin ?
    Or, c’est bien là le cœur de la problématique.
    Car ainsi que vous le soulignez, si l’envoi de ce contingent en Afghanistan a obéi à des considérations politiques plus ou moins liées à notre retour en force dans le commandement intégré de l’OTAN, le politique se satisfaisait de cette seule présence. Il ne demandait pas que ce contingent français livrât des combats, et encore moins qu’il y eût des morts.
    La responsabilité du drame est donc, à mon sens – j’espère ne pas vous choquer…-, d’abord et essentiellement militaire. Elle est dans le saut qui a été fait du "envoyer 1000 soldats se suffit à lui-même" au "On n'est pas là pour se tourner les pouces mais pour conduire des actions sur le terrain".
    Je soupçonne donc que le motif de cette expédition, de cette reconnaissance vers le col, ait été très personnel, pour ne pas dire très psychologique. Peut-être simplement l’envie de montrer que « Nous, on n’est pas des planqués comme les Italiens… ! », ou de démontrer aux Américains que les soldats français de 2008 étaient à la hauteur de ceux qui combattaient en 1950 à leurs côtés en Corée. J’espère que ne s’y sont pas mèlées des considérations plus personnelles, comme l’envie de mettre en pratique sa formation, de montrer qu’on sait commander en zone dangereuse, et donc qu’on mérite un avancement, des décorations, des primes,… Désolé d’avoir de telles pensées forcément coupables, mais enfin, l’homme est l’homme… On rejoint un peu là les interrogations que pose Maraniss dans son livre au sujet des motivations du lieutenant-colonel de la Mesa Allen lorsqu'il a conduit ses hommes dans le piège tendu par les Vietcongs.
    (à suivre...)

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  3. (suite et fin...)
    Que se serait-il passé, à l’inverse, si quelqu’un, dans la chaîne de commandement, avait dit : « Cette vallée, ce col, j’en ai rien à foutre ! Aucun intérêt. On ne va pas risquer la vie des hommes pour ce trou paumé, dans le seul intérêt de « se montrer » et de se dégourdir les jambes…».
    Pourquoi, comme vous posez la question, l’opération n’a-t-elle pas été déplacée au lendemain ou à un jour ultérieur, c’est-à-dire à un moment où des moyens disponibles auraient été plus importants ?
    Est-ce que les gradés qui auraient fait montre d’un excès de prudence, pour ne pas dire de ces scrupules, auraient été sanctionnés par leur hiérarchie pour "passivité"? Quel est l’équilibre, dans notre armée, entre la préoccupation de prudence, le souci de limiter les risques au maximum, et inversement la « culture » du risque, pour ne pas dire le goût du danger, cette idée qu’un « vrai » militaire doit prendre des risques et ne pas se laisser arrêter par la moindre probabilité défavorable ?
    Certes, « Seuls les paranoïaques survivent », mais quand on est parano, on ne s’engage peut-être pas dans l’armée…
    Ensuite, comment les Talibans ont-ils monté leur embuscade et l’ont-ils conduite ?
    Enfin, comment l’information du désastre en cours est-elle remontée jusqu’au plus haut niveau de l’Etat et quelles réactions a-t-elle suscitées ?

    Y'a plus qu'à (le rédiger, ce livre)...

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