jeudi 29 novembre 2012

Enjeux de guerre-Colonels Givre et Le Nen


Après Guerre et montagne, les colonels chasseurs-alpins Le Nen et Givre prennent encore de la hauteur avec une réflexion sur la guerre moderne. En un peu plus d’une centaine de pages et cinq chapitres courts (c’est le principe, heureux, de cette nouvelle collection « Guerres et opinions » chez Economica), ils exposent leur vision de cette guerre mondiale en miettes qui a succédé à la guerre froide. J’en expose ici les grands traits avant de revenir plus précisément dans les jours qui viennent sur certains points.

On pourrait résumer leur idée maîtresse à l’embarras des nations occidentales victorieuses, un peu par défaut et beaucoup par surprise, de l’URSS et qui se retrouvent comme puissances militaires dominantes dans l’univers changeant et souvent violent de la nouvelle mondialisation.

Leur premier chapitre, qui n’est pas sans rappeler La géopolitique de l’émotion de Dominique Moisi ou le chapitre de Thomas Lindemann sur les guerres de reconnaissance dans La fin des guerres majeures ?, décrit un nouveau contexte où la stratégie de la guerre froide, froide aussi par la rationalité imposée de l’arme nucléaire, fait place à une palette plus large de motivations que le simple intérêt comme la peur ou l’honneur (la reconnaissance). Le contraste devient alors énorme entre la posture pacifiée,  sinon pacifiste, européenne et celles des multiples acteurs de l’arc de crise. Cette classification des sources des conflits entre les trois motivations décrites par Thucydide est une première originalité, très éclairante, de l’ouvrage.

La seconde trinité utilisée par les auteurs, plus classique, est la fameuse trinité clausewitzienne décrivant les rapports l’Etat, le peuple et l’armée. Selon eux, là où Clausewitz décrivait un Etat souverain chez lui et un peuple obéissant, c’est l’inverse que se passe aujourd’hui, au moins dans les pays démocratiques, heureusement de plus en plus nombreux.  Tout se passe en effet comme si c’était le peuple qui finalement dominait complètement un Etat attentif à ses moindres pulsations. Le duel des armes ne visent plus à convaincre l’Etat  ennemi de la défaite mais à décourager son peuple, l’Etat ne faisant que suivre ensuite les sondages d’opinion.

Ces guerres d’opinion apparaissent d’autant plus comme la norme que d’un côté, nos adversaires ne peuvent nous affronter sur le champ de bataille sans risque d’être écrasés et que de l’autre, ces mêmes adversaires sont presque toujours non-étatiques formant des trinités beaucoup plus incrustée, par leur tête politique et leurs miliciens volontaires, dans une population. Le jeu d’échecs fait alors place au jeu de Go avec ses stratégies extensives (orientées vers les populations et les forces, amies comme ennemies) et ses victoires toujours relatives. De duel armé avec la grande bataille décisive comme point Oméga, les opérations militaires sont désormais systémiques et surtout destinées à conforter le moral des siens et saper celui des autres par une accumulation de petites victoires.

Dans ce cadre, l’action militaire elle-même étendue à de nouveaux champs comme le cyberespace et l’espace extra-atmosphérique n’est qu’un instrument parmi d’autres pour atteindre cet objectif, d’autant plus difficilement que, tout en se protégeant sur son sol des frappes ponctuelles, terroristes ou non, de l’ennemi, cette stratégie extensive s’exerce presque entièrement au cœur de pays étrangers et souverains. Il s’agira donc de s’associer à une trinité locale, d’essence étatique ou contre-étatique comme en Libye, pour vider de sa substance celle de l’adversaire.

Au bilan, les deux auteurs développent une vision claire et cohérente du contexte stratégique mondial s’appuyant sur des concepts originaux. Elle est à rapprocher de celle, beaucoup plus historique, du général Guy Hubin dans La guerre-une vision française, de The new western way of war de Martin Shaw et bien sûr de La guerre probable du général Desportes. Elle est surtout à lire et à développer.

Colonel Pierre-Joseph Givre et colonel Nicolas Le Nen, Enjeux de guerre, Economica, 2012. Préface de Hubert Védrine. 

mercredi 28 novembre 2012

On sait faire la guerre dans le Sahel. Il suffit de se souvenir.

La petite guerre dans le désert et le Sahel redevient à la mode. C’est l’occasion pour moi de vous présenter cet ouvrage détaillant les campagnes de la compagnie parachutiste d’infanterie de marine dans toutes ces contrées de 1948 à 1975. Outre l’aventure humaine, il y a là une somme d’expériences tactiques tout à fait considérable qu’il est urgent d’exploiter.
J'ai évoqué à plusieurs reprises sur ce blog les opérations de contre-insurrection au Tchad de 1969 à 1975, qui me paraissent comme un modèle du genre. Ma première source a été le livre de Jackie Neau, là encore une mine d'enseignements tactiques et opérationnels tout à fait valables aujourd'hui.
GCCP-CPIMA (1948-1975) Des paras oubliés. Mémoires d'Hommes. 2009.
Jackie Neau, L'intervention de la France dans le conflit tchadien (1969-1975). Mémoires d'hommes. 2006.
On peut trouver ces ouvrages dans la libraire en ligne Soumbala : http://soumbala.com/
Ou directement en contactant l'amicale de la 6e CPIMA :

Amicale CPBP 07
64340 Boucau

Président : Claude Bouvinet
Mail : amis@gccp-cpima.com

Vice Président : Jean-Pierre Chastanet : 05 59 44 02 01
Représentation parisienne : Jackie Neau : 01 45 58 20 59 

Je signale enfin les deux livres du général de Tonquédec : Face au Darfour, Lavauzelle, 2012 et Face à Kadhafi-Opération Tacaud (1978-1980), Soteca, 2012. Extrêmement utiles non seulement pour comprendre mais aussi pour réapprendre un certain nombre de choses de la guerre et pas seulement dans le Sahel. 


Si vous avez d'autres références n'hésitez-pas à les communiquer dans les commentaires même si elles ne relatent pas des aventures de marsouins.


samedi 24 novembre 2012

Retour à Timimoun

Mort du sergent-chef Sentenac
à Hassi  Rhambou
Médaillé militaire à 20 ans
Chevalier de la Légion d'honneur

Pour rendre hommage au général Bigeard, je voudrais évoquer comment, alors lieutenant-colonel de 41 ans commandant son quatrième corps de troupe au combat, il est parvenu à détruite une bande de rebelles dans le désert saharien. Ce  choix n’est évidemment pas un hasard.

Le Sahara entre dans la guerre d’Algérie le 17 octobre 1957 avec le passage dans le camp du Front de libération nationale d’une compagnie complète de méharistes, après avoir tué leurs huit cadres français. Ces méharistes réapparaissent le 8 novembre en attaquant près de Timimoun le convoi d’une compagnie pétrolière, capturant sept ingénieurs civils et cinq légionnaires.  L’évènement fait la une des journaux. Bigeard reçoit alors le commandement du secteur autonome de Timimoun avec une grande autonomie de décision et une priorité sur les moyens matériels.

Dès le 15 novembre, une base aéroterrestre est en place à Timimoun. La composante terrestre est formée des six compagnies de combat du 3e Régiment de parachutistes coloniaux (RPC) et de la 4e Compagnie Saharienne Portée de Légion étrangère (CSPL). La composante aérienne se compose de trois Junkers 52, de trois N-2501, de deux patrouilles de T-6 avions d’appui à hélices, de trois Pipers légers pour le commandement volant et la reconnaissance ainsi que de six hélicoptères de transport H-34. L’ensemble représente environ 1 500 hommes répartis en trois éléments : les postes de protection de l’axe logistique Bechar, Beni Abbes, Kersaz, et Timimoun, la force de chasse avec trois compagnies parachutistes et, à Timimoun, l’élément réservé de deux compagnies dont une sur Land Rover prêtées par les pétroliers.

Après cinq jours de raids héliportés et de surveillance aérienne, les renseignements recueillis auprès de la population permettent de savoir qu’une bande se trouve au puits de Rhambou à 80 km au Nord Est de Timimoun. Une opération de bouclage est montée aussitôt. La 3e compagnie est héliportée le 21 novembre à 08h15 près du Hassi Rhambou. Elle accroche et fixe l’ennemi une heure plus tard. La compagnie sur Land rover, venue par la piste de Zaouïet, plus au Sud, et la 4e compagnie, aérolarguée, finissent alors de boucler la zone. Les combattants rebelles se dispersent et tentent de tenir jusqu’à la tombée de la nuit avant de tenter de se replier. Le combat se termine bien avant et 59 d’entre eux sont éliminés pour 8 soldats français tués. Les renseignements obtenus permettent encore de capturer plusieurs membres de l’organisation politique du FLN dans les jours qui suivent.

Le deuxième round a lieu deux semaines plus tard lorsque certains indices laissent penser que la deuxième moitié de l’ancienne compagnie méhariste se trouverait vers les puits de Hassi Belguela et Hassi Ali. Comme ces points sont à 150 km de Timimoun et ne sont pas directement accessibles par pistes, Bigeard décide d’installer une base avancée autour de la piste d’aviation de Hassi Boukrelala. Le 3 décembre, deux compagnies sautent sur la position et dès que la  piste est sécurisée, Junkers, hélicoptères et  Pipers viennent se poser tandis qu’un convoi routier venu du Nord depuis Colomb Béchar vient compléter la logistique. La zone, immense, est bouclée au Sud par la 4e CSPL à Beni Abbes et la compagnie d’appui à Kersaz. La force est étalée sur un rectangle de 150 km sur 100.

Le 4 décembre, la 4e CSPL reconnait l’axe en direction de Hassi Merhimine et accroche un petit élément rebelle à Ouskir. Les légionnaires trouvent des stocks de vivres, abattent deux rebelles et font cinq prisonniers. Ils découvrent également le corps d’une des victimes de l’embuscade du 8 novembre.

L’ennemi disparaît alors laissant la base avancée de Bigeard, et notamment ses matériels volants, dans les conditions difficiles du désert. Le 7 décembre à 11h30, un Piper signale la présence d’un homme camouflé au sommet d’une dune au nord de Hassi Ali. L’opération de bouclage est lancée aussitôt. La compagnie d’appui part de Kersaz, tandis que deux autres unités, une aérolarguée, une autre héliportée, bouclent la zone. La prise de contact a lieu en début d’après-midi et trois heures plus tard, 38 rebelles ont été éliminés, dont Si Yacoub chef du FLN dans la région, alors que quatre Français ont été tués.

La rébellion est définitivement vaincue dans cette partie du Sahara. Plus de cent combattants ennemis ont été tués et l’implantation du FLN dans la population locale éradiquée. Il aura fallu trois semaines pour y parvenir à une force aéroterrestre française très professionnelle et très mobile, au prix de 12 soldats tués.

J’en appelle maintenant aux connaissances et à l’imagination des lecteurs pour essayer de concevoir à quoi ressemblerait une opération similaire à Timimoun mais avec, de part et d’autre, les moyens d’aujourd’hui. 

mardi 13 novembre 2012

IFRI-Leçons pour l'avenir de vingt années d'opérations aériennes et terrestres


Dans le cadre du cycle de séminaires "2012 La Défense en question", le Laboratoire de Recherche sur la Défense de l'Ifri (LRD), la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et Secret-Défense vous invitent au prochain séminaire-sandwich qui se tiendra le 22 novembre de 12 h à 14 h autour du Colonel Michel Goya et du Colonel Jean-Christophe Noël.

Alors que des réflexions émergent autours de nouveaux modèles d'intervention, il est utile de tirer les leçons de vingt ans d'opérations aériennes et terrestres et d'essayer de les projeter dans l'avenir.

Le Colonel Michel Goya est directeur du domaine « Nouveaux Conflits » à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM). Membre du comité éditorial de la revue Guerre&Histoire créée en 2011, Michel Goya est par ailleurs l’auteur du livre Res Militaris : de l’emploi des forces armées au XXIe siècle paru en 2012. Ce spécialiste de l’innovation militaire et de la guerre moderne a également été chargé de mission auprès du chef d'état-major des armées et analyste sur les conflits au Moyen-Orient au Centre de doctrine d'emploi des forces.

Le Colonel Jean-Christophe Noël, pilote de chasse, est intégré à la direction de la prospective au ministère des Affaires étrangères après avoir été directeur de domaine à l’IRSEM. De 2009 à 2010, il est chercheur au Center for Strategic Studies(CSIS) où il mène des recherches stratégiques sur plusieurs zones géographiques et rédige les « Chroniques du Potomac », publiées par la Lettre de l’IRSEM. Diplômé de Sciences-Po et ancien du CID, il prend part à la rédaction du concept opérationnel de l’armée de l’Air en 2008. Il a par ailleurs commandé l’escadron de chasse 1/7 à Saint Dizier et participé à de nombreuses missions au-dessus de l'Afrique, de l'Irak, de la Bosnie ou encore du Kosovo, entre 1991 et 2003.

Le séminaire sera suivi d'un débat avec Etienne de Durand, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique et Jean-Dominique Merchet, auteur du blog Secret-Défense.

Les personnes inscrites seront admises en salle de conférences par ordre d'arrivée et dans la mesure des places disponibles.

Les participants peuvent apporter un sandwich s'ils le souhaitent.

Contact : Nicolas Huard, strategie@ifri.org, 01 40 61 60 29
Lieu : Ifri, Paris
Organisateurs : Centre des Etudes de Sécurité

Inscription


vendredi 9 novembre 2012

Entretien avec un vampire

Il y a deux ans, une brillante fonctionnaire civile du ministère de la Défense m’expliquait qu’il existait encore beaucoup de réserve de productivité dans les armées. Etonné, je lui demandais à quoi elle pensait : A de nouvelles méthodes d’entraînement ? Au partage de retex par internet ? A un système Félin 2 susceptible de révolutionner le combat d’infanterie ?

J’avais oublié que le militaire n’était pas la langue officielle du ministère. Elle me répondait, un peu affligée, que la productivité d’un service public se mesurait au rapport entre le budget et le nombre de personnels le mettant en œuvre.  Elle ajoutait, à titre d’exemple et en me regardant comme le loup affamé de Tex Avery, qu’un colonel représentait une bonne réserve de productivité.

Je lui rétorquais qu’elle me faisait penser à ces animaux vampires qui, lorsqu’ils sont blessés, finissent par se suicider à force de boire leur propre sang (en fait je ne savais pas si cela existait mais l’image me plaisait). Son rêve serait donc d’être l’ultime personnel du ministère de la Défense assurant ainsi à celui-ci une productivité phénoménale pour une efficacité nulle. J’ajoutais que dans une pulsion ultime, elle finirait même par démissionner afin de réaliser la productivité infinie : un budget sans personne pour le dépenser. Comme dans une scène de L’œuf du serpent, elle s’observerait même avec jouissance en se suicidant (professionnellement).

Elle me répondait que puisque j’aimais le cinéma, la situation lui faisait penser au Pont de la rivière Kwaï car la décision de s’amputer d’un sixième des effectifs venait quand même largement du contrôle général et qu’on avait trouvé depuis assez de colonels Nicholson pour se féliciter de dissoudre des régiments et des bases encore plus vite que prévu. C’est aussi l’Armée des ombres, ajoutait-elle, la Résistance en moins. Pourquoi s’arrêter là ?

mardi 6 novembre 2012

Soyez solidaires, portez le bleuet !


Dès 1916, un peu partout en France, de petites broches en tissu représentant une fleur sauvage, le bleuet, sont portées en signe de soutien aux Poilus qui se battent sur le front. A l’origine, deux femmes, Charlotte Malleterre-Niox, fille du général commandant les Invalides et Suzanne Lenhardt, infirmière-major, prennent l’initiative de faire confectionner des bleuets à des blessés de guerre à la fois pour leur faire oublier leurs souffrances mais également pour leur procurer des ressources.
Assez rapidement, cette action individuelle et spontanée de générosité se mue en un mouvement populaire de solidarité qui s’amplifie au cours de la guerre. Il prend une nouvelle dimension lorsque la Fédération Interalliée des Anciens Combattants ouvre un premier atelier de confection au sein même de l’Institution nationale des Invalides en 1925.
Le mouvement se structure en association en 1934 et est immédiatement reconnu d’utilité publique. Aujourd’hui, sous l’égide de l’ONACVG[i], le Bleuet de France vient en aide aux blessés de guerre et aux anciens combattants, aux veuves et orphelins ainsi qu’aux victimes civiles d’attentats. Elle œuvre également en faveur du devoir de mémoire.
Dans la perspective des commémorations du 11 Novembre, une campagne de collecte est organisée au niveau national. Le Bleuet reçoit généralement un accueil enthousiaste du public bien qu’il n’ait pas encore le même écho médiatique que son cousin britannique le « poppy ». Au-delà des fonds récoltés, essentiels pour financer les actions sociales de l’association et ses actions pour la transmission de la mémoire, porter le Bleuet est un geste de solidarité à la symbolique très forte. C’est être à la fois le témoin et l’acteur du lien indéfectible qui unit, à travers les époques, la Nation à ses soldats.


[i] Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre.
Chef de Bataillon Emmanuel DUBOIS
Stagiaire de la 20e promotion de l’Ecole de Guerre



[i] Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre.

samedi 3 novembre 2012

Les opérations extérieures en perspective historique


Quand on examine les opérations extérieures menées par la France sous la Ve République depuis la fin de la guerre d’Algérie, on peut distinguer plusieurs phases.

La première est celle des actions menées unilatéralement en Afrique afin de protéger des intérêts français, comme à Bizerte en 1961, ou de soutenir des gouvernements en place face à des organisations non-étatiques soutenues le plus souvent par des Etats voisins. Ces 50 opérations, dont 14 entre 1977 et 1980, ont toutes été des succès militaires qui témoignaient d’un savoir-faire français reposant sur une chaîne de commandement rapide, un consensus général sur cet emploi « discrétionnaire » des forces, des unités prépositionnées, des éléments en alerte, une bonne capacité de projection à moyenne distance mais aussi sur un décalage qualitatif énorme entre les soldats français et les bandes mal armées et mal équipées qui constituaient généralement nos adversaires. Ce système permettait à nos forces d’éteindre les incendies au plus tôt sans y consacrer beaucoup de moyens et sans rester sur place outre mesure. L’autorité politique n’étant pas inhibée par les pertes (33 morts en mai-juin 1978 au Tchad et au Zaïre), elle s’immisçait peu dans les opérations. Celles-ci avaient donc de plus fortes chances de succès et les pertes restaient limitées.

A côté de ces opérations « coup de poing », l’engagement français au Tchad de 1969 à 1972 aux côté du gouvernement contre le Front de libération nationale (Frolinat)  représente sans doute le plus bel exemple de contre-insurrection moderne réussie. Avec un volume de forces équivalent à celui de l’opération Pamir en Afghanistan, les Français ont réussi à rétablir la sécurité dans une zone dix fois plus peuplée que la province de Kapisa et deux fois plus grande que la France. Ce succès a reposé sur quelques principes simples : des objectifs limités puisqu’on on ne cherchait pas à faire du Tchad une démocratie avancée et prospère mais simplement à rétablir l’autorité de son Etat ; une autonomie du théâtre par rapport à Paris ; l’intégration des efforts sous l’autorité de l’ambassadeur de France ; l’application d’une véritable approche globale comprenant simultanément l’assistance à  l’administration locale (par des militaires français), l’assistance aux forces de sécurité tchadiennes (avec 650 militaires français vivant au sein de ces forces pendant un an) et la lutte directe contre les forces rebelles.

Les opérations françaises ont commencé à perdre de leur capacité à obtenir le succès lorsque la conduite politique a nié la notion d’ennemi, alors qu’il y en avait un voire même plusieurs en face de soi. On abandonnait donc la stratégie à l’adversaire tout en se contentant d’une simple mise en œuvre de moyens sous forme de présence. Cela a commencé au Liban avec l’engagement dans la Force intérimaire des Nations-Unies au Liban (Finul) et dans la Force multinationale de sécurité à Beyrouth (FMSB). Cet engagement « sans ennemi » au Liban a coûté la vie à 158 soldats français dont 92 dans les dix-mois d’existence de la FMSB, « tués par personne » selon le mot amer d’un des commandants sur place. Le désastre de la FMSB, la plus grande défaite de la France depuis la fin de la guerre d’Algérie, aurait pu alerter sur le rapport coût-inefficacité des missions d’interposition. Il n’en a rien été.

Malgré des précédents historiques tous fâcheux depuis le début du XXe siècle, cette période a également été l’occasion du retour des forces dans les missions de sécurité intérieure en 1985 en Nouvelle-Calédonie avec l’Etat d’urgence  puis la garde aux frontières à partir de 1986 et enfin Vigipirate en 1991, autant d’opérations beaucoup plus symboliques qu’utiles mais qui, outre une charge supplémentaires sur les unités, a réintroduit les forces armées dans les rues françaises. Cette dérivation de ressources militaires vers de nouvelles missions sans ennemi relevait de la gesticulation politique, dans le champ intérieur, cette fois. Elle marquait cependant le premier pas dans une confusion des genres et les prémisses de la notion de continuum sécurité-défense.

La fin de la guerre froide et la nécessité, comme après les deux guerres mondiales, d’en gérer les crises conséquentes a entraîné une dilatation du champ des opérations jusqu’à des endroits inconcevables quelques années plus tôt comme l’Arabie Saoudite, le Kurdistan ou le Cambodge. La dilatation est aussi dans le volume des forces engagées avec un pic à plus de 20 000 hommes en 1990-1991 mais également dans le spectre des missions avec d’emblée le retour très inattendu de la guerre inter étatique, contre l’Irak. Ce temps des crises post-guerre froide, que l’on espérait provisoire, a coïncidé avec la nouvelle liberté d’action du Conseil de sécurité des Nations-Unies débarrassé du blocage du veto. Oubliant, le précédent du Liban, la France s’est pleinement engagée dans ces missions avec 10 000 hommes « sous casques bleus » au début des années 1990 et très rapidement des pertes conséquentes à chaque fois que ces ennemis que l’on niait sont réapparus. C’est ainsi que 55 autres soldats sont tombés de 1992 à 1995 en Ex-Yougoslavie. Ces échecs cinglants des missions d’interposition n’ont pourtant pas empêché la France de réitérer encore en République de Côte d’Ivoire, de 2002 à 2010, pour y perdre encore 27 hommes, sans parler des souffrances imposées à la population française expatriée dans ce pays. Au bilan, plusieurs milliers de jeunes Français ont ainsi été tués ou blessés sur plusieurs continents par peur politique de désigner un ennemi et d’engager la force contre lui.

Les Américains se sont les premiers détournés de ce mode d’action stérile et ont imposé dès 1995 une conception plus saine de l’emploi de la force armée. On s’aperçut alors que les adversaires qui nous humiliaient étaient souvent bien plus faibles que nous l’imaginions. Après une paix imposée par des frappes aériennes et des tirs d’artillerie, la sécurité en Bosnie ou au Kosovo fut assurée par l’étouffement de ces territoires grands comme quelques départements par des forces coalisées de plusieurs dizaines de milliers d’hommes. Cette séquence balkanique était plus efficace que la précédente mais elle introduisait plusieurs illusions comme la possibilité de gagner une guerre par des feux à distance, l’idée que l’on pouvait atteindre un objectif par la simple présence de troupes nombreuses pendant longtemps et la nécessité d’agir forcement en coalition, ne serait-ce que pour avoir les effectifs nécessaires. Alors que nous théorisions sur cette séquence brève coercition-longue stabilisation, les Américains en refusaient la seconde étape (ou plutôt la laissait aux Européens).

Cette dichotomie s’est retrouvée en Afghanistan dans le découplage en deux opérations d’inspiration opposées mais entravées par plusieurs facteurs comme l’alliance avec les seigneurs de la guerre, le sanctuaire pakistanais ou simplement les dimensions du théâtre bien supérieures à celles des Balkans, elles furent un échec. Non seulement l’ennemi ne cédait pas mais il se réorganisait pour mener une vraie campagne au milieu des populations. Le passage au combat de contre-insurrection fut difficile. Les problèmes des opérations multinationales apparurent alors au grand jour. Le principal d’entre eux, comme le montrait déjà l’armée d’Orient immobilisée à Salonique de 1915 à 1918, est la schizophrénie des membres d’une coalition qui poursuivent à la fois des objectifs nationaux propres et des objectifs communs. Le second fut, pour les nations qui ont accepté le combat, de se dégager de la culture militaire du meneur, très dominant, de la coalition et par forcément la mieux adaptée à ce type de conflit. Cette deuxième campagne française de contre-insurrection, dans un contexte aussi contraint fut bien moins efficace que la première.

L’intervention en Libye en 2011 fut le dernier révélateur de toutes les entraves qui pèsent sur l’emploi efficace des forces armées : délais imposées par le dogme de la légitimité du mandat des Nations-Unies qui permettent à l’ennemi de se renforcer en ôtant toute foudroyance à l’action et contraignent cette dernière au plus petit dénominateur stratégique commun, refus de l’engagement au sol seul à même d’obtenir la décision stratégique, ralentissement par le travail en coalition et dépendance matérielle des Etats-Unis. Au bilan, il aura fallu dix mois à la plus puissance coalition militaire de l’histoire -créée pour stopper en quelques jours une offensive massive du Pacte de Varsovie- pour venir à bout d’un dictateur et de sa milice. La France a participé pour environ un quart à ce résultat.

Le pire est qu’au point de vue tactique nos adversaires ne sont guère meilleurs et mieux équipés que ceux que nous affrontions dans les années 1970. C’est nous qui, malgré les innovations techniques, sommes devenus plus faibles et essentiellement par inhibition politique. Cette inhibition politique nous pousse d’une part à rechercher de la légitimité par l’action à plusieurs, sur un ordre venu de l’extérieur et d’autre part à limiter l’action au sol jugée la plus électoralement coûteuse car la plus dangereuse. On se prive ainsi de tous les atouts qui faisaient notre force comme la vitesse de décision et d’exécution ou la confiance accordée aux hommes sur le terrain.

Il ne faut se leurrer sur la raréfaction attendue des opérations. Beaucoup de celles qui ont été menées depuis vingt ans étaient totalement imprévues. Le destin de la France se jouant désormais au loin, l’ère des OPEX est loin d’être terminée. Il sera donc nécessaire de sortir de la spirale de l’inefficience, ce qui suppose en premier lieu de sortir de l’inhibition politique et de revenir à une conception plus gaullienne de l’emploi de la force. Cela passe sans doute par un travail de pédagogie pour ne pas dire d’influence, à l’instar de la doctrine Powell-Weinberger et de l’art opératif américain aux Etats-Unis après la guerre du Vietnam.