lundi 18 janvier 2016

Attaque de Charlie Hebdo-Six combats en 16 minutes dans un rectangle de 250 x 80 m


Modifié le 18/01/2016
Cet article reprend l’analyse à chaud réalisée le 9 janvier 2015.
Elle s’appuie en grande partie sur les faits décrits dans le reportage de France 2 diffusé le 03/01/2016
et une étude des lieux de l’action.

Les frères Kouachi arrivent dans la rue Nicolas-Appert le 7 janvier à 11h20. Ils pénètrent au n°6 croyant sans doute être dans les locaux de Charlie Hebdo. Après avoir menacé les employés et obtenu la bonne adresse, ils pénètrent au n°10 et tirent sur les agents de maintenance, tuant froidement l’un d'eux, Frédéric Boisseau. Cet assassinat tranche avec l’attitude qu’ils auront par la suite avec ceux qui ne rentrent pas dans la catégorie qu’ils ont décidé de cibler, signe de tension extrême qui se détendra par la suite lorsqu’ils auront considéré avoir réussi leur mission. Une fois à l’intérieur du bâtiment, ils parviennent par la menace à obtenir le code d’accès au journal et arriver dans la salle de réunion du comité de rédaction.

Entre temps, un des premiers hommes attaqués a averti la police qui envoie immédiatement sur place une équipe de la Brigade anti-criminalité (BAC). Le contact avec l’homme qui a téléphoné permet de faire remonter le renseignement que l’affaire est sans doute liée à Charlie Hebdo, qu’il y a «  Trois [erreur du témoin] personnes à l'intérieur du bâtiment avec des armes lourdes » et il demande du renfort. Outre un agent qui reste avec le véhicule, le reste de l’équipe (deux hommes et une femme) se met en position de bouclage sur les trois sorties possibles du bâtiment. Trois policiers à vélo sont alors en route depuis l’avenue Richard Lenoir suivis par deux autres en voiture pour parfaire le bouclage en attendant probablement l’arrivée de la BRI (Brigade de recherche et d’intervention).  

Pendant ce temps, le premier combat a déjà eu lieu à l’intérieur du bâtiment. Les deux frères ont pénétré dans la salle de réunion où ils se trouvent face à un seul garde du corps. Malgré les menaces régulières, l’incendie de novembre 2011, les cyber-attaques et le classement public (Inspire, revue d’AQPA du printemps 2013) de Charb parmi les hommes à tuer, la protection de l’équipe de Charlie Hebdo avait été progressivement réduite de neuf hommes à un seul (plus une patrouille mobile régulière qui n’a été d’aucune utilité) en l’espace d’un peu plus de deux ans. Les soldats agissent toujours au minimum par deux, un seul homme ne pouvant en réalité compter que sur la chance lorsqu’il est surpris par deux attaquants équipés de fusils d’assaut. Malheureusement, Franck Brinsolaro n’a pas eu de chance ce jour-là.

A 11h33, les frères Kouachi sortent du bâtiment, côté rue Nicolas-Appert, calmement et en hurlant victoire (« Nous avons tué Charlie Hebdo », « Nous avons vengé le Prophète », ce qu’ils répéteront à plusieurs reprises). Une policière placée à dix mètres dans le coin droit du bâtiment en face d’eux tire trois fois avec son pistolet, les rate et se poste à nouveau derrière le mur. On retrouvera le même phénomène le 9 janvier au matin lorsqu’un gendarme départemental tirera depuis le coin de l’imprimerie de Dammartin sur Saïd Kouachi à 4 mètres de lui. Il parviendra à le toucher légèrement au cou, ce qui provoquera sa chute, mais au lieu de le neutraliser définitivement, il le laissera se relever et retourner à l’intérieur.

Les images ne montrent pas les frères Kouachi comme étant fébriles et encore moins inhibés, mais comme étant « focalisés », c'est-à-dire concentrés sur une action précise à la fois comme le policier à terre vers lequel ils courent tous les deux en même temps, sans s’appuyer l’un après l’autre et utiliser les protections de l’environnement. Ils sont alors en situation de déconnexion morale. Le pire est déjà arrivé, s’ils sont très conscients cognitivement de ce qu’ils font, ils n’ont plus aucune conscience ni du danger, ni surtout de l’horreur de ce qu’ils font. Cette conscience peut venir plus tard avec les remords mais ce n’est pas toujours le cas, loin de là. Cette focalisation cognitive explique pourquoi ils se concentrent sur des détails, comme plus tard la chaussure tombée, et en oublient d’autres, comme la perte de la carte d’identité lors du changement de voiture. 

Le même phénomène de « focalisation » frappe aussi certainement les hommes et les femmes qui leur font face. La plupart se concentrent sur l'origine du danger immédiat, avec souvent une acuité accrue, mais d'autres peuvent rester sur la mission qu'ils ont reçu même si celle-ci a changé, un problème technique à résoudre, un objet, etc. Il y a forcément une déperdition de l'efficacité globale, surtout si les hommes et les femmes sont dispersés sans quelqu'un pour donner des ordres.

Le comportement dans une bulle de violence obéit ainsi à sa propre logique qui peut apparaître comme irrationnelle vu de l’extérieur. Pour le comprendre, il faut partir du stress et de sa gestion. 

Stress et préparation au combat

La manière dont on réagit à un danger dépend de l’interaction de plusieurs systèmes nerveux. Lorsque l’amygdale, placée dans le système limbique, décèle un danger, elle provoque immédiatement une alerte vers le cerveau reptilien et ses circuits nerveux rapides. Les ressources du corps sont alors automatiquement mobilisées par une série d'ordres bioélectriques et des sécrétions chimiques. Cette mobilisation immédiate se traduit par une concentration du sang sur les parties vitales au détriment des extrémités ainsi qu'une atténuation de la sensation de douleur. Surtout, elle provoque une augmentation du rythme cardiaque afin de permettre des efforts physiques intenses. Quelques fractions de secondes après le cerveau reptilien, l’alerte de l’amygdale atteint le néo-cortex. Un jugement de la situation est alors fait, en quelques secondes au maximum, qui influe sur la mobilisation du corps de combat déjà déclenchée en la contrôlant  ou, au contraire, en l’amplifiant. Or, ce processus de mobilisation devient contre-productif si son intensité est trop forte. Au-delà d’un premier seuil, l’habileté manuelle se dégrade et des gestes jusque-là considérés comme simples peuvent devenir compliqués. Au stade suivant ce sont les sensations qui se déforment puis ce sont les fonctions cognitives qui sont atteintes et il devient de plus en plus difficile puis impossible de prendre une décision cohérente. Au mieux, on obéira aux ordres ou on imitera. Au stade ultime de stress, le comportement de l’individu n’a plus de lien avec la survie. On peut rester ainsi totalement bloqué face à quelqu’un qui va pourtant visiblement vous tuer.

On se retrouve ainsi avec deux processus, organique et cognitif, qui dépendent largement de l’expérience. La mise en alerte sera d’autant plus rapide que l’on a des situations similaires et des indices de danger en mémoire. L’intensité de la mobilisation sera plus forte si l’on est surpris et s’il s’agit de la, ou des toutes, première(s) confrontation(s) avec le danger. L’analyse intellectuelle qui suit passe aussi d’abord par la recherche de situations similaires (heuristique tactique), puis, si elle n’en trouve pas et si l’intensité du stress le permet, par une réflexion pure, ce qui est de toute façon plus long. Or, le résultat d’un combat d’infanterie à courte distance se joue souvent en quelques secondes, le premier qui ouvre le feu efficacement l’emportant sur l’autre dans 80 % des cas, rarement du premier coup mais plutôt par la neutralisation totale ou partielle de l’adversaire, en fragmentant par exemple ses liens visuels entre des hommes qui se dispersent et postent. Cette neutralisation permet de prendre ensuite définitivement le dessus et de chasser, capturer ou tuer l’ennemi. Encore faut-il être conditionné pour aller au-delà de la simple autodéfense et chercher sciemment la mort de l’autre (ne faire que du « tir à tuer » notamment). Dans le reportage de France 2 revenant sur les événements du 7 au 9 janvier, le responsable de la salle de commandement de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) déclare : « on avait en face à faire à des individus surarmés, entraînés ». On a pourtant là des amateurs qui font face à des professionnels. Il se trouve simplement que pour ce contexte précis, l’auto-préparation des premiers a été supérieure à celle, institutionnelle, des seconds.

Les frères Kouachi se préparent à l’attaque depuis des mois. Ils sont équipés comme un binôme d’infanterie moderne, avec des équipements en vente libre (gilets tactiques) et de l’armement accessible, par le biais de contacts criminels et grâce à l’ouverture des frontières et celle des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie. L’ensemble (deux fusils d’assaut AKS-47 ou d'AKMS en 7,62 mm, un lance-roquettes M 82, deux pistolets automatique et dix grenades fumigènes, des munitions en grande quantité) a été financé (environ 10 000 euros) de manière autonome (par le biais de crédits à la consommation ou d’achats à crédits, une voiture par exemple, revendus immédiatement après). L’acquisition de l’armement a été sans doute la phase la plus délicate de la constitution de structures, pour le reste, grâce à internet, un peu de temps libre et un espace discret pour s’entraîner et tirer, n’importe qui peut acquérir les compétences techniques nécessaires à maîtriser l’emploi de cet équipement.

Face aux combattants auto-formés

La préparation la plus longue des frères Kouachi a été mentale. Se préparer au combat et plus encore à un massacre suppose une phase d’acceptation de ce qui n’est pas naturel et, pour le second cas, est même monstrueux. Les frères Kouachi et Coulibaly étaient déjà habitués par leur passé à la violence et son usage. Ils ont par ailleurs répété de multiples fois par les mots et surtout par des images dans leur tête les actions qu’ils allaient mener, dans ses moindres détails, et sa justification en disqualifiant moralement les cibles qu’ils ont choisi. C’est ainsi qu’ils sont arrivés sur les lieux d’attaque en situation d’hyper-conscience sous adrénaline, tendu d’abord puis de plus en plus relâchés dans le déroulement de l'action et de ce qu’ils considéraient comme des réussites. Ils sont également conscients de la supériorité de leur armement sur tout ce qu’ils étaient susceptibles de rencontrer, au moins dans un premier temps. Des substances chimiques ou l’alcool simplement peuvent aider psychologiquement au moment (et surtout juste avant) l’action mais souvent au prix d’une réduction des performances tactiques.

Les frères Kouachi ont parallèlement préparé leur mission, sans doute avec une reconnaissance préalable. Il n’y avait pas de caméras de surveillance dans la rue Nicolas-Appert qui aurait peut-être permis de déceler ces préparatifs et les patrouilles mobiles organisées toutes les 30 à 40 minutes par la police autour du site n’ont rien donné. Inversement, cette préparation a pu repérer justement la fréquence de ces patrouilles, de façon à glisser une attaque de quelques minutes entre elles, et l’absence des caméras. L’opération sur Charlie Hebdo comprenait néanmoins plusieurs manques importants, comme le lieu exact de la réunion du comité de rédaction et le code d’accès, éléments aléatoires susceptibles de retarder fortement son exécution.

Un fantassin seul a toujours des moments de vulnérabilité (changement de chargeur, déplacement, fatigue de l’attention, etc.). Le fait de s’associer en binôme permet de faire en sorte que ces moments de vulnérabilité de l’un soient protégés par l’autre, sans parler de l’aide éventuelle en cas de blessure. Ils peuvent aussi se fournir des munitions. Surtout, ils s’épaulent psychologiquement et cette surveillance morale contribue aussi à réduire les possibilités de faiblesse ou de réticence. Un binôme est ainsi bien plus actif et redoutable que deux hommes isolés. La vulnérabilité de leur structure résidait dans l’absence d’appui, un homme à l’extérieur pour les protéger d’une intervention ou au moins les avertir, et surtout d’un conducteur, figure imposée lorsqu’on envisage de s’exfiltrer (comme dans un braquage par exemple), ce qui était visiblement le cas. Le binôme a donc agit en laissant la voiture au milieu de la route, portes ouvertes et en comptant sur la vitesse d’exécution sachant qu’il y avait plusieurs inconnues dans leur plan.

Ainsi équipés et formés, ils se transforment en cellule de combat d’infanterie. Le déplacement vers la zone d’action à partir de 10 h, avec la réunion des deux frères au dernier moment (Saïd venait de Reims, où il avait échappé à toute surveillance) s’est faite de manière « furtive » dans un mode civil, armes cachées, en évitant tout contrôle par un respect strict du code de la route et avec la possibilité de présenter des documents d’identité. Les tenues sont « hybrides », c’est-à-dire à la fois banales et susceptibles de se transformer en tenues de combat, autrement dit qui n’entravent pas les mouvements et permettent de porter des équipements, éventuellement dans des grandes poches. L’utilisation de cagoules confirme la volonté d’exfiltration. Les commandos-suicide n’en portent pas. Pour autant, il semble qu’ils n’aient pas eu d’argent avec eux (d’où la nécessité de braquer plus tard une station-service), ni envisagé la possibilité de changer de voiture (le principal élément de repérage et de suivi) autrement que par un vol, opération aléatoire.

Face à ce groupe de combat miniature, les policiers qui arrivent les uns après les autres sont systématiquement en situation de désavantage. Dans le reportage de France 2, un policier parlant sous le couvert de l’anonymat déclare : « Il faut savoir que nous, on ne s’entraîne pas au tir de précision, on s’entraîne au tir de riposte, c’est-à-dire à 5 ou 6 m. Là, en plus ça bouge, il y a le stress. Le combat est perdu d’avance ». Un autre : « Après coup, les policiers se sentent impuissants face à ce genre d'événements. On n’est pas préparé, on n’est pas équipé. C’est pas le casse-pipe mais presque ». L’usage des armes n’est pas le point central de l’action d’un policier ou d’un gendarme. C’est un phénomène très rare qui apparaît comme un geste ultime, au contraire du soldat dont la formation est organisée autour de cet acte. Une étude réalisée de 1989 à 1996, montrait que sur 29 000 policiers du SGAP de Paris, seuls 218 avaient ouvert le feu, tirant 435 projectiles, dans l’immense majorité des cas à moins de 4 mètres. Ces projectiles étant tirés principalement pour stopper des véhicules, ils n’ont touché que 74 fois des individus, 45 au total, donc dix mortellement. Durant la même période, 20 policiers ont été victimes du devoir chaque année (6 depuis le début des années 2000). Policiers et gendarmes sont bien plus souvent tués que tueurs. Hors unités d’intervention, ils n’utilisent que très exceptionnellement leur arme et toujours en autodéfense.

Dans les premiers combats dans le bocage normand en 1944, on a remarqué que les fantassins américains novices tiraient très peu. On s’est aperçu au bout de quelques mois que cette inhibition provenait surtout du fait que le contexte dans lequel ils évoluaient et où ils ne voyaient que très peu d’ennemis étaient totalement différent de celui dans lequel ils avaient été formés. De la même façon, à Sarajevo, en juillet 1993 un soldat français du bataillon n°4, sentinelle à l’entrée d’un pont a subi sans riposter ni même beaucoup bouger plusieurs rafales tirées par deux miliciens à l’autre bout du pont. Cet homme n’avait jamais ouvert le feu à l’exercice autrement que sur ordre et toujours face à de belles cibles en carton visibles et immobiles. Il s’est trouvé d’un seul coup dans une situation en contradiction avec sa formation et cette dissonance cognitive a accentué le stress déjà important pour un baptême du feu jusqu’à aboutir à une sidération. Encore s’agit-il de cas où les combattants savent qu’ils ont un armement équivalent à celui de leur adversaire. Que s’insinue l’idée que celui-ci est inférieur (un pistolet face à un fusil d’assaut) et le stress est encore plus important. Un entraînement est un conditionnement. Que celui-ci soit décalé face à une situation  et il devient moins efficace que la simulation mentale pratiquée par les truands ou les terroristes, surtout lorsque cet auto-conditionnement est débarrassé de toute considération légales et réglementaires (facteurs qui complexifient en revanche la phase d’analyse « flash » des policiers). On aboutit ainsi à des hésitations, des maladresses (le simple grossissement de la pupille de l’œil sous l’effet du stress, l’augmentation des pulsations cardiaques, la tendance à rentrer les épaules, le souci de tirer vite suffisent déjà à être moins précis, d’un facteur 10 à 100, que sur un champ de tir) et des jugements inadaptés au contexte (pas de neutralisation du véhicules des Kouachi lorsqu’il est seul, pas d’élimination de Saïd Kouachi à terre).

Stress organisationnel

Au moment du tir de la policière contre les Kouachi, son collègue placé dans l’Allée verte essaie en vain d’avertir par radio du danger que courent les agents qui arrivent à vélo. Le message ne passe pas et les trois hommes tombent sur les deux ennemis qui leur tirent dessus à quelques mètres. Ils parviennent à échapper aux tirs en prenant un chemin immédiatement à droite. L’un d’eux est blessé. Les Kouachi montent dans leur voiture, prennent l’Allée verte en direction du boulevard Richard Lenoir. Ils aperçoivent une voiture de police qui arrive en sens inverse. Le policier dans l’Allée verte essaie à nouveau en vain d’avertir par radio. Leurs camarades dans la voiture croient voir la BAC et font des appels de phare. Les Kouachi ont donc encore l’avantage de la surprise lorsqu’ils descendent de la voiture et tirent au fusil d’assaut à quelques dizaines de mètres. Les policiers réagissent néanmoins très vite, tirent au pistolet à travers le pare-brise et font marche arrière jusqu’au boulevard Richard-Lenoir.

Si le renseignement opérationnel a été défaillant dans les jours et les mois qui ont précédé l’attaque, le renseignement tactique, sur le moment même de l’action n’a pas toujours été bon. L’équipe de la BAC arrive au moment du massacre sans connaître la nature particulière de la cible. Son action est orientée dans le sens d’un braquage, confrontation qui se termine le plus souvent, pour peu que le bouclage soit bien réalisé, par une négociation et une reddition. Ce sont finalement eux qui apprennent au centre de commandement, et pas l’inverse, le lien avec Charlie Hebdo et donc le caractère probablement particulier de la situation tactique. Par la suite, le réseau radio est saturé, phénomène classique lorsque un réseau centralisé doit faire face à un événement exceptionnel et que la hiérarchie multiplie les demandes souvent simplement pour soulager son propre stress et répondre aux sollicitations du « haut ». Ce blocage de l’information contribue au moins par deux fois à ce que les policiers n’aient pas l’initiative du tir.

Lorsque le véhicule de la police revient sur le boulevard Richard-Lenoir, le passage est libre pour les frères Kouachi qui malgré des tirs d’un policier de la BAC depuis l’Allée verte et de ceux qui ont reculé, prennent le boulevard en tirant également par la fenêtre passager. Aucun de ces coups de feu ne porte. Les Kouachi croisent d’autres policiers qui leur tirent dessus, toujours sans effet, font demi-tour et reprennent le boulevard dans l’autre sens se retrouvant à nouveau presque dans l’axe de l’Allée verte. Ils se trouvent face à Ahmed Merabet, qui leur fait face. Les frères Kouachi descendent de voiture, le blessent puis vont l’achever avant de reprendre la route. Il est 11h37. Ils sont ensuite pris en chasse par un véhicule de transport de détenus, trop lent pour les suivre. Après plusieurs accidents, les Kouachi braquent un automobiliste et lui volent sa voiture. Ils sont calmes et déclarent agir pour Al-Qaïda au Yémen. Ils se dirigent ensuite vers la porte de Pantin et la police perd leur trace.

Au bilan, la police a engagé entre douze et quinze agents, selon les sources, contre les deux frères Kouachi sans parvenir à les neutraliser, ni même les blesser ou les empêcher de fuir, déplorant en revanche deux morts et un blessé. Le système de protection de Charlie Hebdo était insuffisant, l’action des unités d’intervention, dont les hommes sont évidemment bien préparés au combat, était trop tardive face à des combattants spontanés dont le but premier est de massacrer, qui ne veulent pas négocier et ne tiennent pas particulièrement à leur vie. Face à ces micro-unités de combat, les Mohammed Merah, Abdelhakim Dekhar, Mehdi Nemmouche, Amédy Coulibaly, Chérif et Saïd Kouachi ou Ayoub El Khazzani, sans même parler du commando du 13 novembre, l’organisation classique, nettement différenciée entre l’action de police « normale » et celle d’unités d’intervention centralisées, semble inopérante pour empêcher les massacres.

Que faire ?

Ces cas sont rares (une attaque d'un ou plusieurs hommes équipé(s) d'armes à feu tous les six mois depuis trois ans, à laquelle s'ajoute des agressions de divers types) mais ils ont un impact considérable, amplifié par les nouveaux médias. Il s'agit donc d'un point de vue organisationnel, de faire un choix entre l'habituel et l'exceptionnel. 

Dans le premier cas, on peut considérer que ces attaques n'engagent pas les intérêts vitaux de la France et qu'il n'est donc pas nécessaire d'investir en profondeur dans l'outil de sécurité intérieure. La menace disparaîtra avec le temps et il suffit de résister, d'encaisser les coups qui ne manqueront pas de survenir malgré toutes les précautions prises. On peut considérer au contraire qu'il faut faire face à cette nouvelle donne stratégique.

Dans ce dernier cas, il semble nécessaire d’augmenter la densité de puissance de feu efficace en protection de sites sensibles et surtout en capacité d’intervention immédiate (moins de quinze minutes sur n’importe quel point urbain). Il faut peut-être pour cela arrêter la diminution constante de densité de sécurité (nombre d’agents susceptibles d’intervenir immédiatement par 1000 habitants), ce qui suppose sans doute au moins autant une remise à plat de l'organisation qu’une augmentation des effectifs (250 000 agents au ministère de l’intérieur). 

On peut engager ponctuellement des militaires mais il faut comprendre que cela pénalise fortement la capacité d’action extérieure de la France, d’autant plus que leurs effectifs ont été considérablement diminués depuis vingt ans (il y a désormais moins de soldats professionnels qu’avant la fin du service militaire). 

On peut aussi imaginer d’utiliser, en complément, des agents privés armés spécialisés dans la seule protection, comme sur certains navires pour les protéger des pirates. Cela suppose une évolution forte de la vision de la société sur ces groupes et de sérieuses garanties de contrôle et formation. Il faut déterminer enfin si ce modèle est plus économique que le recrutement de fonctionnaires.

Dans tous les cas, l'augmentation de cette densité, qui peut aussi avoir par ailleurs des effets indirects de réassurance sur la population et sur la délinquance, a des limites de recrutement. Elle peut aussi être tactiquement contournée par l'ennemi en déplaçant les attaques sur des zones moins densément peuplées et surveillées. 

Il ne sert à rien d'avoir plus d'hommes et de femmes au contact, s'ils sont moins bien équipés et formés que ceux qu'ils combattent. Il apparaît donc toujours nécessaire dans ce cadre que les agents, hors unité d’intervention, soient capables de basculer d'une situation normale à une situation de combat en quelques instants, avec une double dotation d’armes (arme de poing/arme de combat rapproché). Si la policière qui a tiré sur les Kouachi à la sortie du 10 Nicolas-Appert avait utilisé un pistolet-mitrailleur (un vieux HK MP5 par exemple), l’affaire se serait probablement arrêtée là. La simple capacité de tir en rafales (associée à un entraînement adéquat) aurait sans doute suffi à éliminer cette menace sans avoir à viser, d’autant plus que cette puissance de feu aurait été beaucoup plus rassurante et donc stimulante qu’un simple pistolet automatique. Avec l’aide simultanée d’au moins un autre agent de la BAC, les frères Kouachi n’auraient eu aucune chance. De même que s’il y avait eu deux gardes du corps à la rédaction de Charlie Hebdo, il est peu probable, malgré la surprise, qu’ils aient pu être abattus au même moment. Cette double dotation a cependant des effets négatifs comme la charge supplémentaire de surveiller l'armement le plus lourd, rarement utile en fait. 

Tout cela a un coût, en finances et en temps d’entraînement, mais cela suppose surtout un changement de regard sur les agents de sécurité, passant du principe de méfiance à un principe de confiance. Le premier soldat français tué durant la guerre d’Algérie a été abattu alors qu’il essayait de sortir ses munitions d’un sac en toile. Les premiers soldats engagés dans l’opération Vigipirate avaient également leurs munitions dans des chargeurs thermo-soudés. Il est même arrivé que la prévôté retire leurs armes à des militaires en opérations après des combats. Ces humiliations n’ont, semble-t-il plus cours, et on s’aperçoit que non seulement les soldats ne font pas n’importe quoi pour autant mais sont plus efficaces. On peut considérer que mieux armer les agents de sécurité de l’Etat et assouplir leurs règles d’ouverture soit un danger majeur contre les citoyens, il est probable que cela soit surtout plus dangereux pour leurs ennemis.

Les attaques de combattants spontanés, plus ou moins dangereuses, de l’agression au couteau jusqu’à l’attaque multiple par un commando très organisé, existent déjà depuis plusieurs années et elles perdureront tant que la guerre contre les organisations djihadistes perdurera. Le cas d'Abdelhakim Dekhar en novembre 2013 montre d'ailleurs que d'autres motivations peuvent aussi exister. 

Il reste donc aux décideurs politiques, et aux citoyens qui les élisent de faire ces choix. On peut se contenter, après chaque attaque, de réactions déclaratoires, de symboles et d'adaptations mineures. Cette stratégie de pure résilience peut avoir ses vertus, mais il faut l'assumer. On peut aussi décider de vraiment transformer notre système de défense et de sécurité pour faire face à l'ennemi, à l'intérieur comme à l'extérieur. Cela suppose des décisions autrement plus fortes qui auront nécessairement un impact profond sur notre système socio-économique et notre diplomatie. 

La France ne sera pas tout à fait la même dans les deux cas mais le courage ne peut pas rester la vertu des seuls hommes et femmes qui sont en première ligne. 


Michel Goya

Principales sources :
Attentats 2015 : Dans le secret des cellules de crise, France 2, 03/01/2016.
Pierre-Frédérick Bertaux, « Les effets traumatiques de l’intervention violente », in Penser la violence, Les Cahiers de la sécurité – INHESJ, 2002.
Sur les aspects psychologiques : Christophe Jacquemart, Neurocombat, Fusion froide, 2012 et Michel Goya, Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2014.

samedi 9 janvier 2016

L'art de la guerre dans Dune


Publié le 29 mai 2013

L’univers de Dune est un univers d’une grande richesse, mélangeant dans un ensemble baroque mais très cohérent des éléments de sociétés humaines passées et des éléments de pure imagination. La guerre s’y exerce de manière particulière mais elle reste la guerre avec sa grammaire propre.

Comment détruire une grande maison

Le système politique de Dune est issu d’une Grande convention (de type Magna Carta) qui régit les rapports entre la Maison impériale, les grands féodaux réunis dans l’assemblée du Landsraad et la Guilde des navigateurs qui dispose du monopole du vol spatial. La guerre y est tolérée dans la mesure où elle ne perturbe pas cet équilibre des pouvoirs. Elle s’exerce en premier lieu entre Maisons et parfois, dans certaines conditions, entre le Trône et une Maison. La Guilde est normalement neutre.

Ces guerres sont limitées par trois facteurs. Le premier est la fragmentation des pouvoirs et le souci d’éviter qu’un acteur (la Maison impériale Corrino en premier lieu) devienne hégémonique. Toute Maison qui devient trop puissante voit ainsi se liguer les autres contre elles. La deuxième contrainte est celle des coûts et particulièrement des coûts de transport. Les opérations s’effectuant généralement d’un monde à un autre doivent passer par l’intermédiaire de la Guilde et la projection spatiale coûte très cher. La dernière enfin est la présence des armes atomiques. L’emploi de celles-ci est prohibé par la Convention mais, contrairement aux machines pensantes, pas leur existence. On peut donc considérer (en admettant que les principes de la dissuasion nucléaire s’appliquent de la même façon aux familles qu’aux Etats-nations) que les « atomiques » conservent un intérêt en emploi en second, peu probable, ou comme ultima ratio.

Les guerres prennent donc une forme large puisque tout ou presque peut être utilisé contre l’adversaire - sabotages économiques, corruption, pression diplomatique, raids, assassinats, etc.- mais peu profonde du fait de ces limites à une montée aux extrêmes. Elles ne se terminent donc normalement pas par la destruction de l’adversaire. Deux facteurs peuvent toutefois conduire à pousser ces limites voire même à les dépasser : la haine, comme celle que se vouent les Atréides et les Harkonnens, et une menace sur la circulation de l’épice, élément indispensable du fonctionnement de la Guilde et donc aussi de l’Empire.

La recherche de la destruction totale d’une grande Maison, comme celle des Atréides, sans l’emploi en premier d’atomiques, est complexe. Une stratégie de  première frappe conventionnelle contre les atomiques de l’ennemi est difficile surtout avec l'emploi des champs de force. La seule solution est de foudroyer l’adversaire par une attaque suffisamment rapide et massive pour obtenir un résultat décisif avant même que la décision d’emploi de l’arme ultime puisse être prise. C’était le scénario d’ engagement dans la « marge d'erreur » de la dissuasion que décrivait par le général Hackett en 1979 dans La troisième guerre mondiale. C’est évidemment le choix qui est fait par le baron Vladimir Harkonnen. 

La difficulté est que le coût de la projection de forces et l’efficacité des champs de force Holtzman (que l’on peut comparer aux murailles des châteaux forts) privilégient la défense sur l'attaque. Pour obtenir un rapport de forces écrasant, il faut donc réunir une masse considérable (et donc ruineuse) et si possible bénéficier d’une « cinquième colonne ».

La masse est obtenue en réunissant toutes les forces Harkonnens et en bénéficiant de l’aide d’une ou deux légions de Sardaukar de l’Empereur, apport autant qualitatif (un seul Sardaukar vaut plusieurs combattants « réguliers ») que quantitatif. Pour Vladimir Harkonnen, c’est une double prise de risque, militaire d’abord car il se découvre par ailleurs, et financière, puisque l’expédition est ruineuse. Un échec pourrait être fatal à la Maison Harkonnen. C’est un risque politique pour l’Empereur Shaddam IV, que le Landsraad peut considérer comme ayant rompu les équilibres et contribué à détruire-qui plus est par trahison-une grande Maison. La révélation de cette intervention peut déclencher une guerre générale contre la maison Corrino. Aussi les Sardaukar, à la manière des « volontaires » de certaines époques combattent sous la livrée des soldats Harkonnens. La quantité est une qualité en soi et la masse utilisée pour l’opération, dix fois supérieure à celle estimée par le mentat des Atréides, Thufir Hawat, contribue à la surprise stratégique. Elle intervient par ailleurs avant que les Atréides aient pu eux-mêmes se renforcer considérablement grâce à l’alliance avec les Fremen.

L’attaque massive des Harkonnens est considérablement facilitée par la « cinquième colonne » présente sur place, constituée des agents maintenus sur Arrakis après le départ des Harkonnens, et surtout par le traître Yueh qui non seulement abaisse les champs de force Holtzman d'Arrakeen mais neutralise également le duc Léto. C’est un cheval de Troie, cette fois opposé aux Atréides, qui permet à la fois d'ouvrir les portes à l'assiégeant et de tuer le chef adverse, le centre de gravité clausewitzien de ces acteurs politiques. Lorsque certains individus ont une importance démesurée, il faut leur opposer d’autres individus, seuls à même de les approcher pour les frapper.

Dans ces conditions, le plan des Harkonnens ne pouvait que réussir mais comme tous les plans complexes, il ne pouvait réussir en totalité.


Achille et Holtzman

Dans Dune, les combattants disposent apparemment de tout l’armement classique des space opera, les faisceaux laser et les champs de force en particulier, mais avec cette subtilité qui change tout que lorsque les deux se rencontrent cela provoque une explosion d’intensité variable mais pouvant aller jusqu’à celle d’une petite arme atomique. Cela pourrait donner naissance à des tactiques suicide intéressantes (assez facile à réaliser avec la conception de la vie humaine qui règne dans cet univers) notamment contre les grands boucliers protecteurs mais Frank Herbert les exclue tacitement. De fait, une des deux technologies, le laser, est peu utilisée sauf lorsqu’il n’y a aucun risque de présence de boucliers dans le camp adverse, ce qui est le cas notamment dans le désert d’Arrakis. Notons au passage que cela aurait pu être l’inverse-le bouclier considéré comme trop dangereux-ce qui aurait évidemment changé les conditions du combat mais aussi l’ensemble de l’univers de Dune tant le combat fait l’armée et l’armée fait l’Etat.

Le champ de force Holtzman ressemble aux armures de chevaliers par la quasi-invulnérabilité qu’il procure à ses porteurs avec toutefois deux différences notables : il est infiniment plus maniable qu’une armure, ce qui annule l’avantage de mobilité qui aurait pu exister au profit de léger non-porteur, et surtout il est apparemment peu coûteux, ce qui rend son emploi très courant. Sa seule faiblesse est de pouvoir être percé par des objets lents, ce qui impose une pénétration à l’arme blanche. La haute technologie impose donc paradoxalement de revenir à des formes ancestrales d’affrontement. Herbert exclue les tactiques collective de type phalange, qui devraient pourtant être possibles, au profit d’un combat purement homérique fait d’une collection d’affrontements individuels ou en petites équipes (peu développées par l’auteur alors qu’on voit tout de suite l’intérêt qu’il pourrait y avoir à s’attaquer à deux à un porteur de bouclier). Le combat dans Dune oblige à l’excellence individuelle obtenue par un mélange de vertus guerrières -le courage et l’agressivité en premier lieu- et de maîtrise de l’escrime. L’acquisition de cette excellence demande du temps et impose une professionnalisation de fait ainsi que la constitution d’une aristocratie guerrière. Cette aristocratie développe ensuite une culture spécifique qui lui assure le monopole de la violence, ce qui explique peut-être en retour le refus de toute tactique de masse mais la rend également vulnérable à l’apparition de cette même masse sur le champ de bataille. Les civils-amateurs sont exclus d’un champ de bataille où ils n’ont aucune chance de survie, mais aussi largement des guerres elles-mêmes.

Dans l’Illiade, il y a les héros, qui ont un nom, et les guerriers anonymes qui servent de faire valoir aux premiers. Dune possède son lot de héros-escrimeurs comme Duncan Idaho, Gurney Halleck ou le comte Fenring et ses soldats ordinaires qui font leur chair à épée. Duncan Idaho peut ainsi se vanter d’en avoir tué plus de 300 pour le compte du Duc Léto. Mais les héros sont rares et s’ils sont flamboyants ils ne font guère la différence au sein de batailles qui sont des agrégations de milliers de micro-combats. Frank Herbert introduit donc une catégorie intermédiaire qui associe le nombre et la qualité : les combattants d’élite , comme les Sardaukar, les Fremen et certains Atréides. Les Fremen ont les plus fortes qualités guerrières, les Atréides sont d’excellents techniciens et les Sardaukar associent les deux caractéristiques dans des proportions moindres. Chacun de ces hommes est capable de vaincre plusieurs soldats ordinaires et leur présence décide du sort des batailles. C’est tout l’intérêt de la présence des Sardaukar (10 à 20 % des effectifs seulement) dans la force d’attaque déployée par Vladimir Harkonnen contre les Atréides, avec cette crainte toutefois que ces quelques brigades puissent être utilisées par l'Empereur pour la balayer lui-même. L’intérêt de ces combattants d’élite, évident au niveau tactique, est encore plus flagrant au niveau opératif lorsqu’on considère le coût de projection interplanétaire d’un seul homme.

Au passage, Frank Herbert insiste beaucoup sur l’importance des milieux extrêmes comme le désert d’Arrakis ou l’oppression de la planète prison Salusa Secundus, pour développer des qualités guerrières. Il pense certainement aux bédouins arabes du VIIe siècle qui constituent son modèle pour le Fremen. Cette théorie est très discutable, les milieux extrêmes sécrétant surtout des sociétés adaptées mais figées voire piégées. Les Inuïts ou les Indiens d’Amazonie n’ont par exemple jamais constitué d’armées de conquérants. En creux, cette théorie suppose aussi que les sociétés riches et agréables sont amollissantes et que leurs armées sont faibles. L’Histoire, et notamment la Seconde Guerre mondiale, montre que les choses sont nettement plus complexes.

Les Fremen constituent un cas particulier dans l’univers militaire de Dune puisqu’ils sont à la fois parfaitement adaptés à leur milieu, très durs au combat et nombreux. Ils introduisent ainsi la masse à une échelle inconnue dans l’équation. L’attaque Harkonnen, considérée comme considérable, a mobilisé 10 légions, soit 100 brigades soit quelques centaines de milliers d’hommes, là où le mentat Thufir Hawat s’attendait à un raid d’au maximum quelques dizaines de milliers, ce qui semble constituer la norme des batailles. Tous ces chiffres paraissent par ailleurs assez faibles dès lors qu’il s’agit de contrôler une planète entière mais il est vrai que les populations ne semblent pas considérables non plus. Avec une population de culture guerrière de dix millions de Fremen, on passe à un potentiel de deux à trois millions de combattants masculins adultes et d’autant de combattants secondaires. Cela change évidemment la donne comme l'arrivée des piquiers Suisses dans la deuxième moitié du XVe siècle ou la levée en masse révolutionnaire de 1792 ont changé le visage de la guerre menée jusque-là en Europe avec de petites armées professionnelles. On peut penser aussi aux contingents professionnels occidentaux face aux 10 millions de Pashtounes en âge de porter les armes en Afghanistan ou au Pakistan. L’attitude et l'allégeance des Fremen constituent donc une donnée essentielle de la géopolitique de l’Empire.


Opération de stabilisation sur Arrakis

Hormis les cas, très rares, d’extermination de l’ennemi, une victoire militaire ne devient victoire politique que s’il y a acceptation de la défaite par celui qui a perdu le duel des armes. Dans le schéma trinitaire clausewitzien, c’est le pouvoir politique qui constate la défaite et accepte la paix, le peuple ne pouvant que suivre les décisions de son gouvernement. Si l’action militaire ne se contente pas de vaincre l’armée adverse mais a également pour effet de détruire le pouvoir politique, on se prive d’un interlocuteur et on prend le risque d’en voir apparaître un ou plusieurs autres qui vont continuer la guerre d’une autre manière.

Les Américains ne sont pas les Harkonnens (la Maison impériale peut-être) et Paul Muad’dib n’est ni Oussama Ben Laden, le mollah Omar ou Saddam Hussein mais la situation sur Arrakis en 10191 après la prise d’Arrakeen présente quelques similitudes avec celle de l’Afghanistan en 2001 et surtout de l’Irak en 2003, mais un Irak qui serait le seul producteur au monde de pétrole.

La guerre des assassins ne se termine pas en effet avec la mort du duc Léto, elle se transforme simplement. Les survivants Atréides se joignent à la guérilla endémique des Fremen contre les Harkonnens, qu’ils détestent, pour constituer une forme très efficace de « combat couplé » entre une puissance extérieure et des combattants locaux. Les Fremen apportent le nombre, leurs qualités de combattants et leur parfaite adaptation au milieu désertique ; les Atréides apportent les atomiques de famille, une « assistance militaire technique » et surtout un leader charismatique, mélange de Lawrence d’Arabie, de Prophète Mahomet et de Mahdi soudanais. Ce n’est plus une réaction d’anticorps à une présence étrangère hostile mais un véritable djihad.

Face à cette opposition qui se développe progressivement, se pose systématiquement le problème du diagnostic initial avec presque toujours la tentation de le minimiser et de le modeler en fonction de ses besoins. Pour le gouvernement français de 1954, les attentats de la toussaint rouge en Algérie sont le fait de bandits et pour le commandement américain de 2003, les attaques de guérilla qui se apparaissent dans le triangle sunnite irakien en mai-juin sont les derniers feux du régime déchu et de son leader en fuite. Cette appréciation initiale conditionne une réponse dont il est difficile par la suite de s’affranchir. S’écartant de la politique traditionnelle de pure exploitation (dans tous les sens du terme) économique de la planète Arrakis, et peu gênés par des considérations humanitaires qui n’existent, au mieux, que dans le cadre des signataires de la Grande Convention, les Harkonnnens et les Impériaux qui reprennent le contrôle d’Arrakis voient les Fremen comme une nuisance qu’il faut éliminer par l’extermination.

Tactiquement, on se trouve là encore dans le cas classique d’une force de technologie supérieure face à une guérilla protégée par son adaptation à un milieu particulier et protecteur (jungle, montagne, population locale des rizières ou des cités de l’Euphrate). Les Fremen ne bénéficient pas en revanche de la protection de boucliers Holtzman, qui ont par la particularité d’énerver les vers des sables. La tentation est alors forte pour les Harkonnens de limiter les risques en utilisant la maîtrise de l’air pour traquer l’ennemi au laser.

A cette stratégie d’attrition, par ailleurs peu efficace, les Fremen coordonnés par Paul Atréides répondent par une stratégie de pression économique en empêchant l’ennemi d’exploiter l’épice. Les Sardaukar quittent le front et les Harkonnens refusent de faire l’effort de former des combattants adaptés au désert d’autant plus que selon un schéma classique dans les dictatures, la réalité de la situation sur le terrain est masquée au sommet de l’organisation. Au bout de quelques années, la stratégie de jeu de Go de Paul Atréides permet de contrôler la majeure partie de la planète et de provoquer une accélération des évènements. La menace enfin évidente sur la production d’épice provoque à la fois la formation d’une coalition des Maisons menée par l’Empereur et donc la possibilité d’un affrontement décisif d’un niveau intergalactique, mais aussi, plus subtilement, le contrôle de la Guilde des navigateurs totalement dépendantes de l’épice. On atteint ainsi le stade final et la de la guerre populaire tel que la décrivait Mao Tsé-Toung. La bataille finale contre l’Empereur est l’équivalent de Dien Bien Phu en 10196.

Le problème tactique majeur qui se pose à nouveau est celui de l’élimination du bouclier de défense de l’Empereur. Le mode d’action utilisé est une grande tempête de sable dont on sait que l’électricité statique va saturer le champ de force. Il faut pour cela détruire auparavant les montagnes qui empêchent son passage et c’est là que les atomiques interviennent. Le tabou atomique est donc brisé, il est vrai de manière indirecte par un emploi sur un obstacle naturel, pour permettre la pénétration dans le camp adverse. Avec la supériorité numérique des Fremen et l’emploi surprise des vers des sables, la suite du combat ne fait plus alors aucun doute. Etrangement le combat se termine par un duel homérique, risque considérable tant la personne de Muad’Dib est importante et qui ne se justifie pas stratégiquement. 

dimanche 3 janvier 2016

La crise militaire française

Le mercredi 9 décembre 2015 était organisé aux Invalides, à Paris, un débat sur la Défense nationale autour de la publication d'un Cahier de la Revue Défense Nationale (RDN) : « Pour un nouvel indépendantisme ».

Mon intervention de 20 min (ici) portait sur la situation des armées françaises.

Pour l'anecdote, le même discours tenu il y a quelques années m'avait valu une convocation à l'état-major des armées, une lettre du CEMA (amiral Guillaud) au ministre expliquant qu'il n'y aurait plus de chercheur-militaire (j'étais alors à l'Irsem) et l'étude d'une mutation le plus loin possible d'un média quelconque. La peur que cela se sache dans les médias (et un motif réglementaire) avaient finalement retenu les sanctions.