lundi 9 mai 2016

Hé oh, la guerre

« La guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée aux militaires »
Clément Attlee à Charles de Gaulle, reprenant Clemenceau
« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux politiciens »
Réponse de Charles de Gaulle à Clément Attlee

On a bien eu dans les armées le « Je raye de l’avancement tout officier qui aura son nom sur la couverture d’un livre » de la part d’un Maréchal du Second Empire qui aurait bien incapable d’en écrire un mais qui a quand même été le premier Président de la IIIe République. On se souvient du sort de notre armée d’ « opérations extérieures » belle muette inorganisée. Elle fut balayée en un seul mois de 1870 et cette défaite fut la première à être qualifiée d’ « intellectuelle ».

On a eu ensuite l’époque du « Tout ouvrage écrit par un militaire devra avoir l’imprimatur de mon cabinet » par un certain Gamelin, bon élève soucieux de ne pas déplaire et devenu chef d’état-major. C’était aussi quelques années avant la plus cruelle de toute nos défaites, elle-aussi qualifiée d’ « intellectuelle ».

Car à la guerre, il faut penser et même penser vite et fort. 

On notera qu’entre les deux évènements douloureux cités plus haut, il y a eu le défilé de la victoire du 14 juillet 1919. La génération de militaires qui avait défilé ce jour-là était au contraire celle qui avait eu le plus de noms sur des livres. Cette génération bouillonnante a écrit énormément, dans de nombreuses directions parfois irréalistes, s’est engueulée ouvertement, mais elle a réfléchi, puis elle a gagné et elle a gagné parce qu’elle avait réfléchi. Les soldats de cette époque se passionnaient pour les sciences, sociales chez certains, « dures » et techniques  pour d’autres. Ils en reflétaient les délires mais aussi les potentialités et ont su les utiliser pour vaincre. Il ne faut pas oublier que la transformation de l’armée française de 1914 et 1918 est la plus profonde et rapide mutation jamais réalisée par une grande organisation française et cela n’a pas pu être l’œuvre d’idiots. Elle n’a pas été non plus l’œuvre de fonctionnaires civils du ministère ni des contrôleurs généraux, même si ils y ont eu un peu leur part.

Ces soldats participaient aussi aux débats parlementaires sur la guerre, car à l’époque il y avait des débats et de très haute tenue sur les choses de la guerre. Il est vrai que les décisions se prenant au Parlement, les représentants de la nation étaient un peu obligés de s’intéresser aux questions militaires et ils n’hésitaient pas pour cela à faire appel aux meilleurs experts, c’est-à-dire les militaires eux-mêmes. On interdisait aux militaires de voter (jusqu’en 1946) mais on les incitait à s’exprimer. Un militaire qui écrivait dans une revue (et il n’était pas question de « rester à son niveau ») n’était pas immédiatement traité de « pseudo expert autoproclamé » et sa haute hiérarchie terrifiée, plus prompte à sanctionner qu’à prendre une décision opérationnelle, ne lui tombait pas dessus ensuite pour avoir fâché l’échelon politique (ou, pire, pour avoir cru que cela « pourrait » fâcher). A l’époque, on pouvait contester les critiques mais on les respectait. Rétrospectivement, il s’avère d’ailleurs que dans ces réflexions libres, les visions justes et les analyses constructives l’emportaient très nettement sur les erreurs manifestes (que l’on retient généralement).

Il est vrai que dans la classe politique de 1914, il y avait aussi des Clemenceau, Jaurès ou Poincaré. Ces gens-là ne craignaient pas la contradiction. La politique n’était pas forcément pour eux une simple série d’élections à gagner et quand Clemenceau disait faire la guerre, il la faisait réellement, lui. Ce n’est qu’ensuite que les choses se sont à nouveau gâtées, en commençant, comme les poissons, par la tête et la tête qui est censée définir la stratégie, elle est d’abord politique.

Les guerres se gagnent, aussi, par la critique ouverte et tolérée (tant qu’on ne révèle pas de secret opérationnel) de ce qui se fait, surtout lorsque ce qui se fait ne nous conduit pas visiblement vers la victoire. Tout ce qui bloque ce débat : l’autoritarisme « droit dans ses bottes », la prétention élitiste au monopole de la pensée, le petit calcul politique, la peur de déplaire à l’Elysée, la peur de ne pas avoir un poste prestigieux ou très bien payé à l’issue de son commandement, l’argument de la critique « dans un fauteuil », etc., tout cela est un facteur de défaite. Les cimetières des batailles perdues sont pleins de militaires à qui on a demandé de fermer leur gueule. Les histoires des  désastres sont pleines de citoyens à qui on interdit de réfléchir.

Au fait, on en est où de la guerre contre l’Etat islamique et les autres organisations djihadistes. Ça va mieux ?


PS : Clemenceau disait qu'après le milligramme, plus petite unité de poids et le millimètre, plus petite unité de distance, le militaire était la plus petite unité d'intelligence....C'était plus un bon mot qu'une croyance et au moins, ça c'était drôle. 

12 commentaires:

  1. Je pense que les militaires n'ont rien à gagner à entrer dans le monde médiatico-politique actuel, foire aux crocodiles bien peu soucieux de rigueur. Ce qui n'empêche personne d'écrire des livres...

    Par ailleurs, dans le domaine de l'éducation nationale on ne compte plus les enseignants qui essaient d'intervenir pour revenir à un enseignement plus rigoureux. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça n'a pas l'air de très bien marcher : les sophistes et les "sociologues" sont plus soutenus par la racaille médiatique, parce que c'est la ligne que ce petit milieu médiatico-politique a choisie. Je ne vois pas pourquoi cela marcherait mieux pour la défense. Donc autant en rester au travail de fond.

    RépondreSupprimer
  2. Si rigoureux veut dire basé sur des études les plus scientifiques possibles, ces enseignants rigoureux encouragent donc le travail de groupe contradictoire plutôt que la compétition elitiste, la construction du savoir par l eleve plutôt que son gavage intellectuel...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah, l'éternel débat entre enseignants "républicains" et "pédagogues". Réduire la pratique des premiers à la compétition élitiste et au gavage intellectuel est un peu réducteur. Pour presque tous la notation (à laquelle on pense lorsqu'on parle de "compétition élitiste") est d'abord un moyen d'évaluer le niveau d'un élève et de voir ce qui pèche ou pas bien plus que de classer (d'ailleurs les classements n'existent plus dans les établissements publics). Quant au travail de groupes contradictoires et la construction du savoir par l'élève, ce sont là des méthodes plus adaptées au supérieur qu'à l'enseignement fondamental en primaire/collège. Les règles de grammaire ou les conjugaisons, ça s'apprend par cœur, de même que les tables de multiplication, les grands repères géographiques ou le théorème de Pythagore. Vouloir faire autrement, c'est accepter d'y consacrer beaucoup plus de temps donc soit augmenter les horaires de cours, soit diminuer le contenu de programmes déjà taillés jusqu'à l'os.

      Supprimer
  3. La question du "pourquoi" reste posée, après cette "double éjection" des militaires, à la fois du débat politique et du débat intellectuel.
    Si la réserve politique peut parfaitement se comprendre pour respecter la primauté du pouvoir civil, la façon de l'exprimer venant d'un ancien Premier Ministre, Ministre d’État, ancien Ministre de la Défense pose question.

    La bourde du journaliste ou du communicant débutant, cela existe, cela peut même s'excuser.
    Deux bourdes d'un homme politique expérimenté ayant exercé des fonctions fort élevées, c'est rare.
    Il est donc difficile de penser que cet homme - que je crois intelligent - ait pu dire cela par accident ou pour le plaisir de faire un bon mot (comme Clemenceau) devant un public si choisi.

    Donc pourquoi?
    Pourquoi s'aliéner d'un même élan les militaires, et une bonne part de l'opinion publique ?
    Ceux qui apprécient les militaires (il en reste) et ceux qui défendent la liberté d'expression (et il en reste aussi).

    Enfin le respect du vieux principe du contradictoire, cher à notre système juridique et juridictionnel, pousse à ce que l'auteur de ce "discours" s'en explique.
    Peut-être sommes nous tous trop sots pour comprendre le message subliminal dans ses déclarations?
    Que Monsieur Juppé, et je l'écris sans aucune ironie, veuille bien nous éclairer.

    Je crois aux droits de la défense, je crois au débat contradictoire.
    Rester sur cette bordée de mots tirée à vue et aussi fumeuse qu'incompréhensible est regrettable.

    Ouvrir le feu, c'est une chose que les militaires connaissent.
    Ils savent parfaitement qu'on ne l'ouvre jamais pour rien, et toujours sur une cible.
    Sinon, tout ce que l'on obtient, c'est d'attirer le feu adverse sur soi.

    Dans des articles de qualité, par exemple sur le site de l'ASAF, par le Général (2S) Desportes, et ici même également, l'incompréhension et le manque apparent d'intelligence de ces déclarations ont été soulignés.

    Une justification, si elle existe, de la part de Monsieur Juppé, serait la bienvenue.
    Ou des excuses.
    Pourquoi pas ?

    Après avoir lu des commentaires argumentés, savoir reconnaître que l'on a fait erreur et en faire amende honorable est une voie ouverte.
    Elle n'est fermée, pour reprendre un dialogue du "Président" d'Audiard, qu'aux dictateurs et aux imbéciles.
    Jusqu'à nouvel ordre Monsieur Alain Juppé n'entre pas, ou n'entrait pas à ma connaissance, dans ces catégories.

    Affaire à suivre, car elle ne s'enterrera pas en silence...

    RépondreSupprimer
  4. "Clemenceau disait qu'après le milligramme, plus petite unité de poids et le millimètre, plus petite unité de distance, le militaire était la plus petite unité d'intelligence....C'était plus un bon mot qu'une croyance et au moins, ça c'était drôle."
    Surtout à un moment où la physique fondamental faisait son entré fracassante dans l'histoire de l'humanité (https://fr.wikipedia.org/wiki/Congr%C3%A8s_Solvay), et que le millimètre paraissait d'un coup, un peu grossier...

    RépondreSupprimer
  5. Je partage pleinement votre analyse mon Colonel
    Juste deux petites remarques. Je pense qu'il manque un mot dans votre première citation "« Je raye de l’avancement tout officier qui AURA son nom sur la couverture d’un livre »"
    Sur la seconde, "« Tout ouvrage écrit par une militaire devra avoir l’imprimatur de mon cabinet »", j'imagine que le féminin était aussi une coquille, l'armée n'étant pas vraiment féminisée à l'époque.

    RépondreSupprimer
  6. Il y a une bêtise savante, une bêtise qui croit savoir, bien plus redoutable que l’ignorance. Si les soldats de la Grande Guerre savaient que les stratégies étaient mauvaises, c’est d’abord qu’ils regardaient la guerre à partir d’une bonne et franche ignorance de la stratégie. Quand Raymond Aron dit que la bêtise et l’ignorance sont les deux moteurs de l’histoire, il distingue de fait les deux notions.
    La bêtise se distingue également de l’erreur par l’opiniâtreté. La bêtise, c’est l’erreur qui insiste. Dans la première partie de la guerre, Joffre, Foch et Nivelle ont commis les mêmes erreurs. Le chemin de l’erreur ne mène pas toujours au palais de la bêtise. La stratégie étant incertaine, tout le monde commet des erreurs stratégiques. Ce n’est pas une raison pour s’y tenir.
    Joffre et Nivelle avaient un trait de caractère commun d’ailleurs fort apprécié à l’époque : l’opiniâtreté. Cela leur donnait un côté « leadership » qui rassurait. Ils avaient l’air de savoir où ils allaient. Ils ont fait preuve d’une détermination sans faille pour organiser et mettre en œuvre des désastres récurrents, massifs et prévisibles. Nivelle a même été jusqu’à mettre sa démission dans la balance quand on lui a suggéré de reporter son offensive si mal conçue, si mal préparée et si mal engagée.
    L’acteur savant et opiniâtre tel Nivelle est alors prêt à entrer dans la quintessence de la bêtise à savoir la pensée tautologique. Il s’agit de sortir du schéma explicatif habituel pour dire :
    « C’est comme ça parce que c’est comme ça. » Cette forme d’argumentation finalement assez courante est en fait négation de l’argumentation et de la philosophie même puisqu’elle nie le schéma qui consiste à poser les hypothèses dont on déduit les conclusions.
    Il n’a plus besoin d’échanger avec les autres, l’essentiel est l’échange avec lui-même, un échange du même au même qui se passe bien. Ainsi la phrase la plus bête du monde, celle qui représente la quintessence de la bêtise satisfaite pourrait être : « Je me comprends ». L’essentiel n’est pas que vous me compreniez mais que moi je me comprenne.
    Le sujet passe de l’erreur à la bêtise quand il renonce à discuter de sa stratégie et se contente d’un dialogue avec lui-même. Plus rien dès lors ne le garde de l’esprit de système. Du moment que dans sa tête tout semble cohérent, la satisfaction est telle qu’il y a toute raison de s’y tenir. Comme le développe Alain Roger dans son très intelligent livre Bréviaire de la bêtise, la tautologie (Proposition vraie quelle que soit la valeur de la vérité de ses composants) et l’opiniâtreté deviennent les deux complices du crime.
    Aux pires moments de la guerre, Joffre dormait ses huit heures, d’un sommeil d’esprit vide que rien ne troublait : Tellement silencieux est le vide.
    On n’omettra pas de spécifier que la veille de la bataille de Verdun, on cherchait partout le Gal Pétain (il était entrain de besogner une soubrette)…

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. De besogner une soubrette?!

      Jésus Marie Joseph!

      Supprimer
    2. Dans un hôtel à côté d'une gare exactement le Péutain. Sinon merci pour votre intervention, on en arriverait presque à se demander à quoi sert un débat, un dialogue, la démocratie en faite. Merci de stimuler notre réflexion, et de démontrer la voie sans issue du jusque-boutisme, de la tyrannie déguisé. Et pour en revenir à vos exemples, je rajouterais qu'au moment où personnes ne trouvait de solution à la guerre de position et d'attrition de cette première guerre mondial, un homme a dit: "Moi je sais!", alors que les autres sifflaient la tête en l'air, et que donc, le commandement général des armées alliés fût donner à Foch, comme à Eisenhower en 39-45 sur le front Atlantique. Il vainquit donc les allemands avec la détermination de celui qui connait plus que ses compères du GQG la réalité de la guerre, puisqu'il y perdit un fils au combat, et que sa détermination s'en trouva doublé par un recueil plein de sagesse et d'affliction. Il ne tergiversa plus, et il mit le coup de grâce à l'ennemi "héréditaire". (Héréditaire par que son fils est tué par l'ennemi, et l'expression prend donc toute sa pertinence.)Il existe un livre de l'époque où les dialogues du GQG sont à ne pas louper si on s'intéresse à cette guerre, mais désolé, je ne trouve plus son titre. Mais je vais quand-même le chercher, car c'est très important pour bien comprendre les rouages de cet événement dramatique qui a saigné à blanc la France, ce qui a montré les faiblesse de son empire, et la guerre de 39-45 sonnera le glas de celui-ci...

      Supprimer
  7. En France, les militaires et les politiques ont souvent été comme chien et chat pour de très bonnes raisons.
    Depuis le 18 Brumaire, l'armée a plusieurs fois été l'outil de coups d'Etat. Et au fil des changements de régimes, les politiques avaient toutes les raisons du monde pour se méfier de l'armée, comme l'armée de haïr leurs nouveaux maîtres. Notre Histoire est émaillée de ces conflits vicieux: l'affaire Dreyfus, l'affaire des fiches, la Cagoule, le vichysme, l'OAS, que sais-je.

    En plus de ces attitudes politiques extrêmes, il y avait aussi une tendance chez les généraux à ressentir un mépris et une méfiance viscérales envers le reste du corps. Le syndrome de la vieille baderne, en gros.

    Car même si les auteurs militaires ont vraiment été prolifiques durant l'entre-deux-guerres, qui a pris en compte le petit bouquin de de Gaulle sur la nécéssité de former des corps blindés? Apparemment personne, sinon peut être Mannstein et Guderian.

    Pour en revenir à votre critique principale, malgré tout ce que j'ai pu écrire plus haut, notre armée a depuis continué à se transformer pour coller à la réalité, alors que nos élites politiques n'ont cessé de se déconnecter.

    (Désolé pour ce post à rallonge. Sinon j'aimerais beaucoup vous lire sur la guerre de 1870)

    RépondreSupprimer
  8. Mon Colonel,
    excellente mise en perspective. Aujourd'hui, l'officier n'est-il pas destiné à exécuter plutôt que concevoir? La technique au sens propre prédomine à tous les niveaux. Quels seraient les domaines de réflexion d'un militaire car tout est fait avant d'être dit (intégration dans l'OTAN, opérations modélisées, abandon de programmes d'armement nationaux, systèmes et organisations de gestion avec les bases de défense, Louvois, etc.)? La réflexion ne serait-elle pas plus une critique certes justifiée qu'une réflexion de fond?

    RépondreSupprimer
  9. Mon colonel,

    L'armée de 1914 était essentiellement commandée par des polytechniciens, c'est a dire des hommes formés par la méthode scientifique, et dans une époque qui révérait plus que tout cette méthode. Est ce que l'un des fondement du problème que vous identifiez n'est pas, au delà de l'attitude des gouvernants (qui n'a guère changé depuis Mac Mahon, comme vous le montrez) dans la formation des officiers ? Sont ils assez formés à l'histoire militaire ? à la méthode historique ? aux sciences ?

    RépondreSupprimer