samedi 11 avril 2015

Le pouvoir du Logrus

Réédition d'un billet en date du 14/12/2011

Dans le cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny, les princes se déplacent dans l’univers comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle ». Avec le « Logrus », leurs ennemis des Cours du Chaos ont le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent. 


Dans notre monde, le pouvoir de la "classe kérosène" des princes d’Ambre et des groupes multinationaux qu'ils dirigent s'est considérablement développé dans les années 1980 et 1990, puis il a commencé à être contesté au début des années 2000. Cela a commencé dans l’espace culturel lorsqu’on a constaté que les produits sélectionnés ou fabriqués par les grandes Maisons se vendaient moins. Le nombre de disques d’or et de platine diminuait constamment, et il devenait de plus en plus difficile pour un film de dépasser le seuil de rentabilité. Puis ce fut le tour des médias. Les quotidiens d’informations virent leurs ventes baisser inexorablement et les grands journaux télévisés virent diminuer leur audience. D’autres phénomènes étranges apparurent ensuite dans le champ politique. En France en 2005, de parfaits inconnus, grâce à internet, enrayaient la marche triomphale de l’approbation du traité de la constitution européenne, portée par presque tous les princes politiques et médiatiques du pays.

Grâce au Logrus, cet assemblage de technologies modernes de l’information, depuis les ordinateurs individuels jusqu’aux smartphones en passant par toutes les possibilités d'Internet, de simples amateurs sont désormais capables de créer de la musique ou des films, de faire des expériences scientifiques, d’écrire et d’éditer des livres, d’éditer des journaux, et tout cela hors des grandes maisons culturelles, intellectuelles ou politiques. Leur offre s’étend même chaque jour, en profondeur en se ramifiant en niches intellectuelles de plus en plus spécialisées, et en largeur en autorisant l’organisation de réseaux d’action comme l’essaim de bandes qui a embrasé les banlieues françaises en octobre 2005, la guérilla nationaliste sunnite en Irak de 2003 à 2007 ou les foules du « printemps arabe ». Grâce au Logrus, les rebelles économiques sont en concurrence avec les princes des Maisons et les rebelles politiques sont capables de s’opposer aux États.

Dans le monde occidental, l’aristocratie politique est prise, d’une part, entre la rapacité des princes qui, en captant les revenus de la mondialisation, ont réduit les entrées fiscales et donc les moyens des États, et, d’autre part, la contestation par le bas de leur monopole de réflexion et de décision. Non seulement les moyens d’action des États se réduisent, mais cette réduction s’accompagne de bureaucratisation, sous prétexte de rationalisation, et donc aussi d’une rigidité accrue. Leurs organes de réflexion sont de plus en plus réduits et contrôlés, alors que le Logrus offre toujours plus de souplesse et de capacités aux membres du chaos. Les États occidentaux sont de plus en plus condamnés à être obligés de réagir à des événements surprenants, chez eux ou ailleurs, avec des moyens toujours plus réduits mais aussi toujours plus rigides.

L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est porteur de création, mais aussi de contestation, et donc de violence. À la fin du XVe siècle, l’invention de l’imprimerie a rendu possible la révolution culturelle puis scientifique de la Renaissance. Elle a aussi permis au commun des mortels de lire directement la Bible sans passer par l’intermédiaire de l’Église, donnant naissance au mouvement protestant et, par voie de conséquences, aux guerres de religion. Au XVIIIe siècle, la création des journaux n’a pas été pour rien dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules jusqu'à former des armées conquérantes. Avec désormais les imprimantes 3D, le Logrus étend encore son pouvoir jusqu'à se rapprocher toujours plus du modèle de Zelazny.

Entre les princes d’Ambre et les cours du chaos, les Etats sont désormais une espèce menacée.

10 commentaires:

  1. J'adore cette façon de s'approprier Zelazny!

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  2. L'analogie que vous faites avec le monde des Princes d'Ambre de R. Zelazny est assez piquante mais elle souffre à mon sens de deux failles en son socle :

    1) les Seigneurs du Chaos ne sont pas des sujets de seconde classe ou de pauvres hères. Ils sont des nobles puissants, l'exact équivalent des Ambriens (et de Rebma, pour les spécialistes).

    2) Le Chaos, malgré son aspect changeant décrit par l'auteur, est avant tout un pôle de stabilité, qui est nécessaire à l'existence de l'infinité de mondes qu'il y a entre ces deux pôles. Les Seigneurs du Chaos se battent entre eux au grand jour tandis que les Princes d'Ambre, sous leurs noblesse apparente et une stabilité revendiquée, sont encore plus vicieux que les natifs du Chaos. Guerre codifiée du Chaos contre guerre secrète des Ambriens ...

    Par contre, sur l'aspect "ambrien" des bénéficiaires-héritiers de la mondialisation, on peut ici vous rejoindre. Mais la Marelle n'a pas dit son dernier mot et rien n'interdit la survenance d'un Merlin, héritier de la Marelle et du Logrus.

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  3. Nos Cours du Chaos ont leurs seigneurs, de Julian Assange à Hassan Nasrallah, ni meilleurs, ni pires, ni plus unis que ceux de l'hyperclasse d'Ambre-Davos. L'information, les cailloux et les balles de kalashnikov sont les munitions des premiers,l'information et l'argent celles des seconds.
    Peut-être aussi que certains seigneurs du Chaos vouent des cultes secrets aux puissants de ce monde et rêvent de les rejoindre.
    Quant à Merlin il ne peut être que politique.

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  4. Tu ne seras pas surpris que je persiste à préférer Corwin au duc Borel !

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  5. Corwin est très sympathique mais certains de ses frères beaucoup moins.

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  6. Excellent ! A quand un billet sur la politique byzantine de la Maison Corrino concernant l'épice (ou serait-ce le pétrole ?).

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  7. eh bah ça ne me rajeunis pas, tout ça ...
    les princes d'ambres ...

    On retrouve des échos à ce raisonnent chez Claude Levy Strauss (l'ethnologue), qui relevait que plus l'individu est confronté à une masse d'information différentes, plus il fait des choix. (c'est un tout petit peu plus profond que ça, mais je fonctionne de mémoire).

    là où je suis moins convaincu, c'est sur les conséquences que vous en tirez pour l'Etat, que vous concevez de manière assez large (y intégrant politiques et administrations, sauf erreur de ma part)

    or choisir ses sources d'information, diversifier ses moyens d'expression, ça ne change pas fondamentalement les besoins de Services Publics, ou alors assez marginalement ...

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  8. Excélent, mon Colonel. Et limpide!

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    1. Marcus (le vrai!)12 avril 2015 à 10:12

      Qui a pris mon pseudo? Changez, s'il vous plaît!

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  9. Dans le monde occidental, l’aristocratie politique est prise, d’une part, entre la rapacité des princes qui, en captant les revenus de la mondialisation...

    Pour Aristote cela serait plus tôt des Oligarques pour lui les aristocrates seraient des hommes d'une étique vertueuse je fais référence à son traité sur La République et Les Lois ...

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