lundi 1 décembre 2014

Contre le déclin militaire : le Military Reform Movement

John Boyd
Le Military Reform Movement est né au milieu des années 1970, a connu un grand développement dans les années 1980 pour finalement disparaître dans les années 1990.

Ce mouvement est d’abord le résultat d’une profonde inquiétude quant aux capacités militaires des Etats-Unis au sortir de la guerre du Vietnam. Les forces armées sont alors entièrement professionnalisées mais elles cumulent les échecs : libération de l’équipage du Mayaguez en 1975 (39 soldats américains tués), fiasco du raid de libération des otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1980 ; attentat de Beyrouth tuant d’un coup 241 Marines en 1983 et, à la même époque, innombrables maladresses lords de l’invasion de la Grenade. Comme pendant la même période, l’armée soviétique multiplie les innovations et les interventions, le sentiment e répand d’une infériorité militaire américaine pouvant se révéler désastreuse, en particulier en Europe. 

Une première réaction survient avec la forte augmentation du budget de la défense par l’administration Reagan mais beaucoup considèrent que le problème n’est pas seulement budgétaire mais aussi structurel : il faut obliger le Pentagone à se réformer.

Le noyau dur de cette guérilla politique est un groupe de membres (jusqu’à 130) de la chambre des représentants et du Sénat, démocrates comme républicains, associés dans un caucus (réunion sur un intérêt commun) sur l’initiative de Gary Hart et William Whitehurst. Le caucus s’appuie sur les réflexions de cinq hommes : Steve Canby, ancien officier de l’Army et consultant indépendant ; Norman Polmar, rédacteur au Jane’s Fighting Ships ; Pierre Sprey, ingénieur à l’origine du design de l’avion A-10, et surtout l’analyste Williman Lind  et le colonel en retraite John Boyd, ancien pilote, tacticien et technicien reconnu de l’Air force. Leurs écrits et propos souvent iconoclastes attirent l’attention des médias. Ils sont rapidement rejoints, souvent anonymement, par de nombreux officiers mais aussi des universitaires comme Jeffrey Record, Richard Gabriel ou Paul Savage, séduits par leurs idées neuves. Cet ensemble, baptisé Military Reform Movement (MRM) est très informel. Il s’entend cependant pour mettre l’accent sur ce qui apparaît comme les trois principales faiblesses des forces armées américaines : la gestion des hommes, la doctrine d’emploi et la politique des équipements.

Contrairement à une administration militaire plutôt orientée par les grands programmes d’armements, la priorité du MRM est accordée à ceux qui utilisent les armes plutôt qu’à ceux qui les fabriquent. La gestion des nouveaux est alors calquée sur celle des fonctionnaires civils alors que pour des questions de rationalisation des coûts de fonctionnement les unités de combat sont déstructurées. Les soldats font alors des carrières très courtes et leur taux de rotation dans les unités est le plus élevé au monde, près de 25 % tous les trois mois dans les compagnies de l’US Army. La cohésion est faible. Le MRM pousse donc à revenir à des logiques plus militaires. L’US Army, la plus réceptive des armées aux idées des réformateurs, reconstitue le régiment comme échelon de tradition et de gestion des ressources humaines, et lance l’expérimentation COHORT (Cohesion, Operational Readiness, Training) visant à garder ensemble le même personnel d’une compagnie pendant trois ans. Au Tactical Air Command, le général Creech réassocie avions, pilotes et mécaniciens dans des escadrilles reconstituées. La deuxième priorité est l’entraînement, dont les moyens et surtout le réalisme sont augmenté, grâce à la mise en place de camps comme Fort Irwin, 29 Palms ou camp Nellis, utilisant les technologies de simulation moderne. L’enseignement militaire supérieur est également refondu.

En attirant plus de volontaires et en les conservant plus longtemps, Ce meilleur environnement humain, au coût de fonctionnement apparemment plus élevé,  crée un cercle vertueux où la qualité des hommes et des unités augmente de manière bien plus importante (mais il est vrai moins visible) que les coûts de fonctionnement.

Les réformateurs insistent ensuite beaucoup également sur la manière de combattre, critiquant notamment vivement le FM 100-5 de 1976, le règlement de base de l’US Army, qui se résume selon eux à une série de procédés pour avoir le meilleur ratio de pertes contre les Soviétiques.

Par opposition à ce combat d’attrition et faisant souvent appel aux exemples de la Wechmacht ou de Tsahal, les réformateurs prônent plutôt le Maneuver Warfare visant à obtenir plus de prisonniers que de tués par la destruction de la volonté et de la capacité de combattre de l’adversaire. L’idée est surtout de s’attaquer à la structure de commandement adverse ou à la surprendre en permanence en agissant et réagissant plus vite qu’elle. A l’imitation des Soviétiques, on s’intéresse également pour la première fois à l’art opératif, combinaison harmonieuse des batailles afin d’atteindre les objectifs stratégiques. Ces réflexions aboutissent aux FM 100-5 de 1982 et surtout de 1986, dits aussi Air-Land Battle car sur l’impulsion de la « Mafia des chasseurs », la coopération Air-Sol est sérieusement organisée. Ces concepts, destinés à compenser un rapport de forces défavorable, ne seront finalement pas utilisés face aux Soviétiques mais contre les Irakiens, par deux fois avec succès, même si, au moins en 1991, on était assez loin de la fluidité et de la prise d’initiative prônée.

Si les deux premiers axes de réflexion des réformateurs ont été stimulants et incontestablement positifs, le troisième, une  politique des équipements orientée uniquement vers la réussite au combat, a plutôt été un échec. L’idée première était de renoncer à l’acquisition systématique de matériels les plus sophistiqués, souvent par simple prolongement de l’existant, au prix d’une plus grande complexité (et donc parfois aussi d’une faible disponibilité) et surtout de coûts exponentiels. Les réformateurs prônaient plutôt un équilibre des forces entre quelques engins de « supériorité » et des matériels plus petits, fiables et surtout nombreux à l’instar du chasseur F-16. Finalement, les industriels, se sont associés aux agents de l’administration de la défense (dont beaucoup font une deuxième carrière dans l’industrie) et utilisé les journaux qu’ils contrôlaient pour ne rien changer aux pratiques anciennes. La haute-technologie restait pour eux beaucoup plus prestigieuse et surtout lucrative.  

Dans les années 1990, avec la disparition de l’ennemi soviétique et le spectacle de la victoire de 1991 le besoin de réformer la défense se fait moins sentir et le MRM disparaît. Certains de ses membres, Newt Gingrich et Dick Cheney, ont opportunément utilisé cette image de réformateurs pour parfaire leur carrière politique mais sans rien changer.

Au bilan, malgré ses échecs, le MRM, par le courage et la diversité de ses membres, a largement contribué à contrer la spirale négative dans laquelle les forces armées étaient engagées dans les années 1970 et à établir la nouvelle suprématie américaine. Il témoigne donc que le déclin militaire n’est pas une fatalité pour peu que des citoyens, civils ou militaires,  élus ou non, se sentent concernés.  

6 commentaires:

  1. Si on reprend votre prose sur ce ''thinks thanks'' des forces américaines: "mais elles cumulent les échecs, attentat de Beyrouth '' etc.... '' leurs écrits et propos souvent iconoclastes''...
    A quand la même chose pour l'Armée française? ( Après le Drakkar, le bombardement aérien en Côte d'Ivoire, Uzbeen)...
    "Tournons nous vers le passé, cela sera un progrès "

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  2. Si seuls les officiers y contribuent ça n'aura aucune portée d'adhésion et de cohésion, pourtant un pilier mis en valeur dans l'exposé...

    Le sous-officier d'aujourd'hui n'est plus un marche ou crève et ses qualités d'intelligence et capacités de réflexion me semblent parfois par trop méprisées !

    La réflexion sur les dernières décisions de la CEDH en est un bel exemple.

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    1. Vous avez raison. Je rappelle que je suis moi-même un ancien sous-officier.

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    2. Un sous-officier fait son travail, un officier, (qui plus est un officier supérieur !), pense à sa carrière...

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    3. LCL Frédéric BOS6 décembre 2014 à 15:16

      Pardonnez la verdeur de mon message mon Colonel, mais ce genre de diatribe débile contre les officiers qui pourrit les blogs depuis de nombreuses années devient purement insupportable. Je vous laisse donc modérer si vous le souhaitez mon propos mais voici, à chaud, ma réaction devant tant de sottise :

      Mon cher anonyme, j'aurais pu vous répondre avec beaucoup de pédagogie sur l'iniquité de votre jugement qui tend à mettre tous les officiers dans le même sac, que votre "lutte des classes" dessert la cohésion qui doit unir l'armée de Terre pour faire face, que le débat sur les fautes de telle ou telle catégorie est stérile, blablablabla... cela est possible avec un homme prêt à confronter les idées, à parler franchement voire rudement mais de la rudesse des soldats qui se respectent quel que soit leur rang. Je ne le ferai pas car vous vous réfugiez derrière un confortable anonymat pour distiller votre venin.
      Je n'essaierais même pas de vous convaincre de l'amitié profonde et de l'estime particulière que j'ai toujours vouées à mes hommes, de la vertu de ce lien qui permet la franchise et oblige les officiers envers leurs hommes tout en leur autorisant l'exigence, ni même de tenter de vous prouver que les officiers français sont éduqués en ce sens.
      Je ne retournerai pas sottement votre argumentaire trotskiste en évoquant le cas de sous-officiers ineptes et incompétents, j'ai eu l'honneur de ne commander qu'à des guerriers exemplaires.
      Je vous répondrai donc avec la même bêtise que celle dont vous faîtes preuve dans votre commentaire en jugeant les officiers : je suis lieutenant-colonel de l'armée de Terre, des troupes de Marine et parachutiste, Saint-Cyrien de surcroît et JE VOUS EMMERDE.

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  3. Hummm, j'étais - faute d'avoir pris le temps de réactiver mon compte google - le premier de la bande des anonymes !

    Je n'ai pas pour habitude de décliner mon identité publiquement sur le Net et ça n'a rien d'une lâcheté mais d'une mesure élémentaire de précaution.

    Compte tenu de la nature des propos qui ont suivi, je corrige le tir ;)

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