mercredi 27 août 2014

Le jeu de l'ultimatum ou des effets de l'inégalité croissante du partage des richesses

Réédition d'un billet du 30 octobre 2011


Le jeu de l’ultimatum est une expérience de sociologie très simple qui consiste à donner 10 euros à un cobaye A et lui demander de partager cet argent avec un cobaye B. Il ne peut lui faire qu’une seule offre et si B refuse personne ne gagne quoi que ce soit. Dans le monde froid et rationnel des Homo economicus A propose toujours quelque chose comme « 9 euros pour moi et 1 pour toi », de façon à s’emparer du maximum d’argent, et B accepte toujours car 1 c’est toujours mieux que rien. Dans le monde des hommes réels, les choses ne se passent pas tout à fait de la même façon et A a plutôt tendance à proposer quelque chose comme « moitié-moitié » car il sait qu’une proposition inégale apparaîtra comme injuste et qu’une proposition injuste a de fortes chances d’être refusée, même si cela doit coûter de l’argent à celui qui refuse.

Il est intéressant de noter que lorsque le jeu de l’ultimatum est précédé d’un test qui détermine la répartition des rôles (A est celui qui obtient le meilleur résultat), l’échange peut s’effectuer de manière plus inégalitaire. B accepte alors plus facilement que A gagne plus d’argent que lui mais dans une certaine limite proportionnelle à la différence des résultats au test. Si on augmente les sommes en jeu, l’inégalité résultant des tests est toujours tolérée à condition que la part de B augmente aussi (on appelle cela aussi la loi de Rawls). A partir d’une certaine somme cependant, le coût du refus pour B devient tel par rapport à ses revenus normaux qu’il est pratiquement impossible de refuser l’échange même si le sentiment d’injustice demeure.

Si maintenant on analyse l’évolution du partage des richesses dans la société française depuis les années 1950, on s’aperçoit tout d’abord que la répartition entre le capital et les salaires s’est modifié en faveur du premier d’environ 5 %. Quand on examine ensuite l’évolution des salaires, on constate une hausse spectaculaire des hauts revenus depuis les années 1990, surtout dans quelques secteurs d’activités comme la finance. Les 1500 salariés les mieux payés gagnent 60 fois plus que la moyenne contre 25 fois plus en 1995 (le chiffre est aussi de 20 contre 10 pour les 15 000 premiers salaires). De fait, les hauts salaires ont capté la majeure partie des revenus supplémentaires d’une croissance économique par ailleurs assez faible. De plus, la part des salaires dans la valeur ajoutée inclut les cotisations sociales et celles-ci ont fortement augmentées depuis les années 1950 tout en affectant de plus en plus les salaires supérieurs à 1,6 fois le Smic. Au bilan, la part des salaires nets de la classe moyenne a diminué de 10 points dans la répartition des salaires. Quand on observe enfin l’évolution du capital, on constate que depuis les années 1970 la part des dividendes a été multipliée par 2,5 pour atteindre 8 % des revenus, niveau jamais atteint jusque-là dans l’Histoire.

Toutes les évolutions vont dans le même sens : le revenu dégagé par les activités économiques réalisées en France va de plus en plus aux riches, qu’ils soient propriétaires du capital ou salariés recevant des très hautes salaires (quand ce ne sont pas les mêmes). Aux Etats-Unis, depuis quarante ans, 50 % de la hausse des revenus a été capté par les 1 % les plus riches. La proportion en France est certainement moindre mais une différence majeure entre les deux sociétés est que la composition de ce 1 % varie assez régulièrement aux Etats-Unis (cf les listes du magazine Fortune) et très peu en France. Cette situation pénalise tout autant la consommation que l’investissement des entreprises. La croissance s’en trouve donc affaiblie ainsi que l’ampleur des recettes budgétaires de l’Etat (d’autant plus que les hauts revenus échappent largement à l’impôt).

Fort sentiment de répartition injuste des revenus (pour 86 % des Français), stagnation du pouvoir d’achat moyen malgré la croissance, échange inégal imposé, les Français ont perdu le jeu de l’ultimatum. C’est la revanche des homo economicus sur les hommes réels, de l’avidité sur la justice, de l’esprit de profit sur l’esprit d’entreprise.

Voir Arnaud Parienty, « Comment a évolué le partage des richesses ? », in Alternatives économiques n°307, novembre 2011 ; Thierry Pech, Le temps des riches, Seuil, 2011 ou François de Closets, L’échéance, Fayard, 2011.

10 commentaires:

  1. C'est un article très intéressant et qui peut illustrer des situations actuelles tant macro que micro économiques.
    T. Dettwiller

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  2. - Une interprétation personnelle, qui peut rejoindre la phrase de warren buffet concernant la guerre des classes ( lutte ???) .
    - Egalement, mais terainement, les connaissez - vous , d'un point de vue recherche et compréhension des mondes economiques, des mondes sociaux les personnes et leurs blogs :
    - la pompe à phynance - f.lordon
    - blog de Paul Jorion - P.jorion
    - les economistes atterrés

    tomate

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  3. La composition du 1% ne se limite pas aux listes du magazine Fortune : après tout, 1% de 300 millions de personnes représentent 3 millions de personnes.

    Et la mobilité sociale est en fait plus forte en France qu'aux Etats-Unis :
    -> http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2006/06/02/553-la-mobilite-sociale-aux-usa-et-en-europe-du-nord
    -> page 5 de http://www.oecd.org/fr/eco/financespubliquesetpolitiquebudgetaire/45002669.pdf

    D'autre part, si on replace la hausse des inégalités dans une perspective plus longue, on obtient une impression différente :
    -> à l'échelle du XXe siècle, page 390 de http://piketty.pse.ens.fr/fichiers/public/Grasset2001/2-246-61651-4.pdf
    -> à l'échelle de 40 ans, premier schéma de http://www.inegalites.fr/spip.php?article632

    Tout ceci non pour dire qu'il n'y a pas eu augmentation des inégalités ou qu'il ne serait pas souhaitable de l'empêcher, mais pour rappeler que les 86% de mécontents ne le sont pas uniquement en regardant les faits...Il y a aussi un état d'esprit de la presse, etc, qui explique qu'on voit l'herbe plus verte ailleurs ou avant alors que ce n'est pas forcément le cas. Il est bon de le savoir, le problème étant de ne pas accepter, du fait de cet état d'esprit, des réformes qui risquent en fait d'accroitre les inégalités.

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  4. Zut ! J'ai cliqué sur le blog des Échos...

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  5. Bonjour mon colonel et merci pour ce blog.
    Quelques lignes en réaction alarmée à vos deux derniers posts.
    Un soldat de par l’extraordinaire (au sens littéral du terme) métier qui est le sien, ne peut accepter de donner ou de recevoir la mort, qu’en respectant des valeurs et un code de l’honneur. C’est à cette unique condition qu’il peut tuer sans devenir un boucher ou qu’il peut être capable de dépasser ses limites physiques et psychologiques pour ‘faire son devoir’. Et même si la chose connaît ses limites, c’est dans ce type d’armée que l’écart entre les compétences, le grade et la fonction sont les plus faibles.
    Une armée étant le reflet d’une société, il va donc devenir de plus en plus difficile d’échapper au remplacement des soldats par des techniciens. En effet, comment continuer à obéir à un ‘archaïque’ code de l’honneur quand les plus hauts représentants de la nation sont mis en examen sous des chefs d’accusation aussi lourds, qu’association de malfaiteurs ou blanchissement et fraude fiscale ? Comment continuer à avoir la mystique de la mission ou à tout le moins, d’accepter de risquer sa vie, si les valeurs républicaines et le bien commun sont constamment bafoués par le fonctionnement d’une société financiarisée ? Le soldat devient donc un technicien en CDI et la mort au combat, un accident de travail susceptible de recours devant la justice. Bien entendu, la dérive peut se poursuivre et le technicien ‘sous contrat’ se transformer en mercenaire ayant ‘passé un contrat’ avec les représentants d’une oligarchie d’état.
    Fort heureusement, les robots létaux arrivent et ils pourront faire on-ne-sait-quoi, on-ne-sait-où, au profit d’on-ne-sait-qui, mais en toute discrétion !
    Les empires ne meurent pas, ils se suicident et l’institution militaire me semble être un excellent indicateur de l’état de vitalité de notre société.


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  6. Mon Colonel, j'aurais préféré un commentaire sur l'article récent du Spiegel, dans le contexte d"une nouvelle offensive Russe en préparation en Ukraine :
    Marode Bundeswehrausrüstung: Luftwaffe am Boden :
    -Nur acht von 109 "Eurofighter"-Kampfjets sind voll einsatzbereit.
    -Von den 67 CH-53-Transporthubschraubern, die unter anderem in Afghanistan im Einsatz sind, können derzeit nur sieben abheben.
    -Auch bei den Hubschraubern vom Typ NH90 gibt es Ausfälle: Gerade einmal fünf von 33 sollen einsatzbereit sein.
    -Von 56 Transall-Transportflugzeugen des Typs C-160, die derzeit unter anderem Hilfsgüter in den Nordirak bringen, sind lediglich 21 voll flugtüchtig.

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  7. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  8. Si ces faits sont vrais, on peut, me semble-t-il, avancer une explication : la globalisation.

    1° L'abondance de travail efficace et bon marché (avec la venue notamment des Chinois) a rendu le travail relativement bon marché, et donc le capital relativement rare. Comme les riches sont ceux qui n'épargnent pas seulement pour leur logement, il est naturel que la fortune des riches ait plus augmenté que celle des autres.
    2° Plus un marché est important, plus les inégalités doivent être grandes :
    Le meilleur musicien du village, il gagne trois fois plus que le forgeron ; le musicien le plus populaire du village global, il gagne des fortunes.
    L'intendant du plus gros propriétaire du village, il fait travailler vingt personnes ; le Pdg de Microsoft, des centaines de milliers.

    La situation serait donc normale, et économiquement saine.
    Socialement, c'est une autre paire de manches..

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  9. Tous ces jeux-tests sont bien beaux mais à prémisses caricaturales résultats caricaturaux. Il est un jeu beaucoup plus réalistes que tous ces divertissements de laboratoire, celui de la bourse dont les principes fondamentaux reflètent parfaitement la loi de l'offre et de la demande qui nous régit tous dans notre système libéral.

    Supposons donc un gros porteur mettant à la vente une quantité importante d’actions d’une même entreprise, le cours de ces actions baisse (offre > demande). Si ensuite il rachète ces mêmes actions une fois la baisse effective il les récupère moins cher qu’il ne les a vendues mais, par ce rachat, leur rend leur valeur initiale. La plus-value est "mécanique" et le déséquilibre flagrant entre « petit » et « gros » porteur puisque le « poids » du premier ne pourrait en aucun cas influer sur les cours.

    Voila qui, à mon avis, est à la base du creusement des inégalités, dans ce système l'argent va à l'argent.

    → http://rvvaza.blogspot.fr/2013/03/la-main-invisible.html

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  10. Ce sont des revenus avant impôts et prélèvements sociaux, qui aujourd'hui sont des impôts et non plus des cotisations.

    j'ai commencé à travailler en France en 1978. Le taux de prélèvement sur les hauts salaires, impôts et charges sociales (salariales et patronales) était de 48 % : toutes les cotisations étaient plafonnées et le taux marginal de l'IR, 60 %, s'appliquait après un abattement de 20 % puis un autre de 10 %. 60 % de 72 % font 48 %.

    Aujourd'hui déplafonnement des cotisations sociales, plafonnement de l'abattement de 10 %, CSG/CRDS, le taux marginal de prélèvement se situe entre 70 et 80 % en dépit d'une baisse cosmétique du taux marginal de l'IR. Les hauts salaires sont normalement le fait de compétences rares. Sur la durée, elles ont réussi à faire compenser les prélèvements par une hausse du salaire brut.

    Et comme il a déjà été dit, la mondialisation économique rend moins pertinente, surtout pour les plus hautes rémunérations, les évolutions nationales. Bill Gates, le patron de Microsoft, a construit sa fortune à l'échelle du monde, Carnegie, au XIX ème siècle, à l'échelle des US.

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