lundi 14 avril 2014

De l’usage délicat de la surpuissance militaire-petite réflexion sur le concept de Smart power

Si l’idée du smart power, cher à l’administration Obama, est bien de comprendre comment combiner harmonieusement les différents instruments de puissance, depuis l’influence culturelle jusqu’à l’emploi massif de la force armée, en vue d’atteindre des objectifs stratégiques, force est de constater qu’il s’agit là sans doute d’une problématique assez spécifique aux Etats-Unis. De fait, les autres grandes traditions stratégiques ne se la posent pas vraiment tant cette idée paraît évidente même si sa mise en application l’est beaucoup moins.

Le smart power à l’ère des épées

Le corpus stratégique chinois tel qu’il se définit de la période des Légistes à celle des Royaumes combattants du VIIe au Ve siècle avant JC, aboutit dès cette époque à l’idée que le souverain dispose de tout un spectre d’instruments à sa disposition, violents ou non, classé simplement en fonction de leur rapport coût/efficacité, la guerre étant d’ailleurs jugée comme parmi les moins efficients de ces outils.

A l’aube du IIIe  siècle avant JC, l’Arthasastra, le grand traité de stratégie indien, se veut comme un catalogue exhaustif de tous les moyens à la disposition du Prince pour influencer ses voisins ou s’imposer à eux, depuis le petit cadeau jusqu’à l’extermination totale.

Formée bien plus tardivement, la culture stratégique européenne accorde certes la primauté aux armes comme instrument politique, oscillant entre un emploi limité post-westphalienne jusqu’à l’absolu napoléonien, mais il y a toujours cette idée  d’un spectre d’instruments, violents ou non,  comme le « blocus continental » par exemple au service du souverain. Si Clausewitz  considère que la guerre y est la continuation de la politique avec d’autres moyens, l’ « ultime argument des rois », c’est bien que les autres moyens sont aussi pris en compte.

L’ère des Minutemen

Lorsque Clausewitz écrit cela, les Etats-Unis n’ont guère plus de quarante années d’existence et celle-ci s’est fondée sur une révolte d’hommes libres, les Minutemen, prenant volontairement et « dans la minute » leurs armes pour s’affranchir de la domination britannique.

Une culture stratégique spécifique se forme alors là dans un contexte politique qui veut rompre résolument avec les pratiques de l’Ancien monde. La guerre y est certes conçue comme une continuation de la politique mais plutôt au sens de substitution pour un temps limité. Hors de ce temps, l’armée américaine est réduite au minimum suffisant pour les missions de police internationale et les petites guerres sans pouvoir pour autant constituer un instrument de tyrannie. A l’intérieur de ce temps de guerre, clairement délimité par les votes et les traités du Congrès, elle redevient un rassemblement de Minutemen, partant défendre la Patrie contre une menace extérieure, avant de revenir à la maison. Même après la professionnalisation des forces en 1973 (présentée comme une réunion permanente de « volontaires »), rien d’important ne peut se faire sans l’emploi massif des réservistes et des gardes nationaux, qui vont représenter par exemple 40 % des effectifs américains en Irak en 2005. L’armée américaine, où les contrats d’engagement restent aussi nettement plus courts que dans les armées européennes, reste fondamentalement une armée de civils.

Cette mobilisation totale ne peut, par principe et par obligation, n’être que courte. Elle ne peut être utilisée, à la manière des « guerres en dentelles », pour servir à imposer une volonté à un Etat considéré comme un autre soi pour des gains limités mais pour éliminer définitivement un ennemi volontiers présenté comme mortel et même parfois diabolique. Une telle conception de l’emploi de la force, proche de celle du policier neutralisant des délinquants, ne laisse guère de place à la négociation. En 1995, un général américain expliquait au général belge Briquemont, commandant la force des Nations-Unies en Bosnie, que les Américains ne résolvaient pas les problèmes mais les écrasaient. En lisant l’article 11 de son « credo », le soldat américain contemporain déclare toujours qu’il « détruira les ennemis des Etats-Unis », là où tous les autres soldats du monde dotés d’un « code d’honneur » parlent de « vaincre ».

Cette victoire par destruction est elle-même obtenue par une armée normalement autonome du politique dans son action. A partir de la Seconde Guerre mondiale, ce hard power autonome est également doté d’une puissance matérielle incomparable qui lui permet d’imaginer que toutes les victoires, par écrasement donc, sont possibles au moindre coût humain. Les deux redditions sans conditions obtenues en 1945 aux deux bords de monde semblent accréditer la force de cette approche. Elles en constituent en réalité le point culminant. L’engagement militaire américain depuis la Seconde Guerre mondiale présente le paradoxe de s’appuyer sur une puissance relative inégalée dans l’Histoire et pourtant d’échouer régulièrement avec à chaque fois des conséquences considérables.

Les Minutemen et le nucléaire

Dans le contexte de guerre froide qui se forme sur fond d’apocalypse nucléaire, la surpuissance militaire sans contrôle politique devient dangereuse.

L’apparition de l’arme atomique marque évidemment une rupture dans le modèle. Pour les militaires, il s’agit là de l’arme ultime. La destruction de l’ennemi est désormais possible sans même avoir à mobiliser les ressources humaines de la nation. Même lorsqu’elle devient partagée à partir de 1949, la doctrine d’emploi reste celle des représailles massives, autrement dit de destruction totale de l’ennemi, en cas de guerre. Le premier missile intercontinental, baptisé Minuteman, est lancé en 1960.

La guerre de Corée qui éclate en 1950 révèle toutes les contradictions cachées de cette posture. La puissance nucléaire américaine n’a pas dissuadé la Corée du nord d’envahir la zone sud désertée par les troupes américaines et délaissée dans le discours. Après une nouvelle mobilisation, les Américains interviennent sans employer d’armes nucléaires, il est vrai alors disponibles seulement en petit nombre. Le général Mac Arthur, qui ne conçoit pas d’alternative à la victoire, sous entendue totale, ne se contente pas de sauver la république du Sud mais impose l’invasion du Nord, ce qui provoque à son tour une intervention chinoise et en retour l’exigence d’emploi de l’arme nucléaire. Ce processus de montée aux extrêmes est stoppé par le Président Truman et cette intervention politique, suivie pour la première fois de l’imposition d’un arrêt des combats sans victoire, suscite la fureur des militaires.

L’analyse qui est faite par ces derniers est qu’ils doivent se doter d’armes atomiques tactiques en grand nombre qu’ils pourront utiliser à leur guise et sans interférence politique. Se développe alors toute une théorie du champ de bataille atomique dont la folie est stoppée par l’administration Kennedy et le secrétaire à la défense Mac Namara. La double doctrine d’emploi tactique du nucléaire et de représailles massives stratégiques est remplacée par la doctrine de la riposte graduée où l’emploi de l’arme nucléaire est étroitement contrôlé par le politique dans toutes les étapes d’une escalade éventuelle. Si des propositions d’emploi d’armes tactiques apparaissent régulièrement (bombes à neutrons, projectiles de percement d’abris, etc.), le monopole politique de l’emploi de l’arme nucléaire reste pour l’instant bien établi.  Cette confiscation est rendue plus acceptable par l’existence d’une puissance conventionnelle qui reste considérable et dès le temps de paix cette fois.

Un hard power inefficace face aux ennemis non-étatiques

Cette  dissociation du hard power entre une forme conventionnelle qui reste largement autonome une fois engagée et une forme nucléaire étroitement contrôlée intervient alors que les Etats-Unis sont engagés militairement au Sud-Vietnam. Le contexte y est plus flou qu’en Corée, l’ennemi principal étant cette fois une organisation non-étatique, le Viet-Cong, associée à une nation extérieure, le Nord-Vietnam, elle-même soutenue par l’URSS et la Chine, toutes deux puissances nucléaires hostiles aux Etats-Unis.
Après l’échec de l’approche indirecte consistant à appuyer le gouvernement sud-vietnamien et son armée, l’intervention directe qui est décidée reste dissociée entre le territoire sud-vietnamienne dans lequel l’hubris militaire peut se développer sans limite et hors de ce territoire dans lequel elle est sévèrement contrôlée politiquement afin d’éviter une intervention chinoise comme en Corée et une escalade nucléaire.

Cela ne suffit pas pour autant à contenir la montée aux extrêmes. La confusion entre écrasement des forces militaires et victoire stratégique aboutit, dans un contexte où les engagements sont limités mais multiples, à se concentrer sur la destruction de toutes les forces ennemies rencontrées. La multiplication de ces petites victoires à grands frais finit par avoir des effets macroscopiques contreproductifs. Dans un combat contre des hommes qui sont avant tout des civils volontaires, la démesure de la puissance de feu américaine (équivalente en tonnage de munitions et sur le seul Sud-Vietnam à tout ce qui été utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale) et ses effets collatéraux finissent par produire plus de combattants ennemis qu’elle n’en détruit. Par ailleurs, sans même évoquer la crise morale qui se développe dans la société américaine et dans son armée même, les coûts cumulés de tous ces engagements au sol et des bombardements tout aussi stériles du Nord finissent à eux-seuls par contribuer à l’affaiblissement de l’économie américaine et à la fin du système de Bretton Woods. L’impuissance à maîtriser l’emploi de la force au sein d’une guerre qui aurait dû rester localisée et limitée a ainsi des effets démesurés sur la scène internationale.

La réaction militaire

Après la guerre du Vietnam, le sentiment dominant dans l’armée américaine est pourtant que, comme en Corée, c’est bien le contrôle politique de l’action qui a empêché la victoire en empêchant l’invasion du Nord.
Pour beaucoup d’officiers américains, soutenus par un courant politique de plus en plus fort, il s’agit d’abord de ne pas répéter ce type de conflit et de revenir à la « vraie guerre » entre Etats et armées régulières. Alors que les années 1950 avaient connu une floraison d’écrits français sur la « guerre révolutionnaire », dans les années 1970 les Américains se plongent eux avec passion dans la redéfinition d’une doctrine de combat conventionnel en Europe contre l’ennemi soviétique jusqu’à y voir, au bout de vingt ans, une « révolution dans les affaires militaires ».

Tout ce qui ne relève pas de ce cadre est relégué aux « opérations autres que la guerre » menées soit par des armées étrangères, des unités dédiées comme les forces spéciales, soit par des unités conventionnelles mais sans être engagées au combat, comme à Beyrouth en 1982. L’engagement militaire ne se conçoit à nouveau que comme total. En novembre 1984, Caspar Weinberger  le secrétaire à la Défense de l’administration théorise ce retour à un emploi classique de la force armée américaine. Les troupes ne peuvent engager de troupes au combat, au sol tout au moins, que pour la défense d’intérêts nationaux majeurs avec le soutien du Congrès et de l’opinion publique pour atteindre des objectifs clairs avec l’intention claire de vaincre et des moyens suffisants pour y parvenir.

Les opérations « autres que la guerre » présentèrent finalement un bilan très mitigé. Comme au Sud-Vietnam, l’appel et l’appui à des alliés locaux, aux intérêts propres et souvent peu scrupuleux se sont révélés très aléatoires notamment en Amérique centrale. Le refus de voir des ennemis au Liban n’a pas empêché d’en avoir et 241 Marines ont été tués par une attaque-suicide en une seule journée de 1983. Les engagements de « guerre » eux-mêmes sont restés très limités du fait même des blocages politiques de la « petite guerre froide » mais ces petits combats sont toujours totaux. Un rapport de forces écrasant permet, avec beaucoup de maladresses, d’envahir l’île de la Grenade en 1983 tandis qu’un raid aérien tente en vain, en 1987, de tuer le colonel Kadhafi.

La malédiction de l’homme fort

La fin de la guerre froide et de ses blocages permet la libre expression de la guerre « à l’américaine ». En 1991, l’opération Tempête du désert contre l’Irak, réalisée après six mois d’accumulation de moyens écrasants, consacrait apparemment de manière éclatante la justesse de ces vues, ainsi que les campagnes aériennes contre les Bosno-Serbes en 1995 et la Serbie en 1999. Ces succès tactiques spectaculaires initiaient cependant plusieurs phénomènes contraires chez les ennemis potentiels des Etats-Unis comme la recherche de la protection par le nucléaire, seule arme susceptible de contrer une telle puissance, ou le développement de procédés de guérilla. Elles masquaient aussi la difficulté à gérer la paix après la victoire initiale. Le duel des armes, souvent bref, doit à chaque fois être prolongé par une présence militaire permanente à proximité comme face à l’Irak de Saddam Hussein ou au milieu des populations comme en Bosnie ou au Kosovo. L’application du tout ou rien militaire aboutit aussi à un échec en Somalie en 1993, témoignant une fois de plus de la maladresse militaire américaine hors du contexte de duel clausewitzien. Encore une fois, l’analyse dominante qui en est faite dans les milieux de réflexion militaire que l’on n’est pas encore assez loin dans l’écrasement.

Les attentats du 11 septembre 2001, sont l’occasion de corriger cette anomalie. Les moyens militaires sont développés à un niveau inédit dans l’Histoire puisque, en réponse à une attaque menée par dix-neuf hommes armés de cutters, le budget de la défense américain finit par équivaloir celui du reste du monde. La lutte contre une organisation non-étatique, Al Qaïda, débouche en réalité sur la destruction de deux régimes, les talibans en Afghanistan et Saddam Hussein en Irak, qui eux-mêmes se transforment de manière inattendue en deux conflits de contre-insurrection traités à la manière vietnamienne avec des conséquences proches. Ces deux guerres sont finalement des impasses militaires à 1000 milliards de dollars, qui provoquent, comme dans les années 1970, crise économique et repli. Che Guevara rêvait d’épuiser les Etats-Unis dans plusieurs guerres du Vietnam, Oussama Ben Laden l’a fait. Mais déjà de nombreux officiers parlent de la nécessité d’un retour à la « vraie guerre ».

Fondamentalement les choses n’ont donc guère changé depuis l’époque des Pères fondateurs sinon le degré de puissance. En s’efforçant de domestiquer la puissance militaire au service d’une politique « intelligente », les Américains maudissent finalement les effets dont ils chérissent les causes. Plus que la conceptualisation éphémère d’une doctrine d’équilibre et d’harmonie, c’est la transformation profonde de la culture militaire américaine qui serait nécessaire pour ne plus faire de ce hard power, démesuré dans sa masse et son emploi, une boîte de Pandore.



8 commentaires:

  1. Votre texte est très fouillé et vos arguments sont bien étudiés. Ce constat étant écrit, peut-on avoir le même pour les guerres que l'Armée française a menées depuis 1946 ?
    En voilà une bonne question!

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  2. Guerres perdues, guerres sans But. La Guerre fait social éminemment Politique doit, parmi d'autres moyens, permettre d'atteindre un but politique clair, définissable et atteignable. Pour ce faire on se fixe un ou des objectifs et on détermine une stratégie.
    Les guerres "perdues" ou non gagnées; par les américains ou les occidentaux depuis la fin de la seconde guerre Mondiale, et ce , malgré une disproportions des moyens largement en leur faveur; ont en commun l'absence d'un but clair. Pas de but, pas de volonté. La volonté se mesure par l'adhésion de la population, et en démocratie elle est aisément quantifiable. Une guerre à laquelle le peuple n'adhère pas est une guerre "inutile" et perdue d'avance. En 1917 et 1941 le pouvoir américain a pu et su entrainer le peuple à faire la guerre et à la gagner. Depuis 1939 le pouvoir politique français est incapable d' emporter l'adhésion de la population française et nous n'avons plus gagné aucune guerre. On ne voulait pas plus alors mourir pour Dantzig que l'on ne veut aujourd'hui mourir pour Kiev.

    Zakalwe.

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    1. C'est inexact.

      Le point de vue de Déat (Mourir pour Dantzig ?) était minoritaire dans l'opinion, après Munich. Cela se voit dans les sondages de l'époque, où les Français approuvaient les accords à une petite majorité, mais souhaitaient à près de 80% qu'une attitude de fermeté soit adoptée face à de nouvelles revendications de Hitler.

      En 1917, le gouvernement américain pensait s'appuyer sur le volontariat pour le recrutement, comme les Anglais jusqu'en 1916 et les Australiens pendant toute la guerre, et il a finalement dû s'appuyer sur la conscription. C'est après la déclaration de guerre allemande et l'agression japonaise qu'ils sont entré en guerre en 1941, après avoir refusé de garantir le traité de Versailles.

      Et la France a gagné la deuxième guerre mondiale, n'en déplaise à l'air du temps ; ainsi que la guerre du Golfe...

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  3. "Une guerre à laquelle le peuple n'adhère pas est une guerre "inutile" et perdue d'avance". C'est bien là le problème dans une démocratie : l'adhésion de la population. Il faut cependant distinguer la guerre défensive de la guerre d'agression, même si la propagande peut la déguiser en guerre prétendument défensive. Restons prudents dans nos appréciations quant aux réactions d'une population face à une menace directe, clairement identifiée : la démission lâche, la paralysie ne seraient peut - être pas l'attitude de nos démocraties qu'on qualifie souvent de démissionnaires. La peur entraîne des réactions inattendues, pas forcément la fuite.

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  4. http://www.amazon.com/Kill-Anything-That-Moves-American/dp/1250045061

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  5. Votre analyse pourrait s’appliquer aux guerres dites « indiennes » de conquête du territoire des EU, lorsque ceux-ci ont pensé et malheureusement mis en œuvre l’écrasement de leurs adversaires.
    S’agissant des guerres extérieures des EU, le modèle me parait plutôt être leurs expéditions mexicaines : hit and run.
    Ecraser un adversaire (et des centaines de milliers de civils au passage), ne signifie pas détruire définitivement un pays. L’Allemagne, le Japon, la Hollande, La France peuvent en témoigner. La Pologne, les pays baltes, etc , auraient préférés se faire « écraser » par les EU plutôt qu’être livrés à l’allié d’Hitler en 1939.
    Les américains bien maladroits ont gagné la guerre froide.
    En Corée, le sang versé dans la guerre d’usure contre l’armée chinoise, et la longue veille sur le limes, ont permis aux sud coréens de gagner la paix.
    Au Vietnam il s’agissait d’une guerre civile ; l’ennemi des EU était le parti/ Etat communiste vietnamien implanté sur sa base du nord, adossé au sanctuaire chinois et envahisseur du Laos et du Cambodge.
    Le Vietcong n’a pas survécu au Têt 68. Ce sont les réguliers nord vietnamiens qui ont été décimés en 1969 puis en 1972, puis qui ont écrasé les combattants sud vietnamiens (privés de la logistique et de l’appui aérien américain) en 1975, sous un feu supérieur. Il s’agissait d’une bataille conventionnelle, tropiques ou pas.
    S’agissant des « bombardements stériles sur le nord », même les bombardements atomiques auraient été inutiles sans l’occupation du Japon.
    Le Vietnam n’était qu’une des batailles de la guerre d’Indochine sur le théâtre d’opérations du sud-est asiatique.
    Au Laos les EU ont mené une « guerre indienne » de retardement, pseudo secrète, tactiquement efficace, économe pour leurs forces, désastreuse pour leurs alliés montagnards.
    Au Cambodge, pour se dégager, ils ont remis en vigueur une stratégie bysantine (cf Edward Luttwack), amenant leurs ennemis vietnamiens et chinois à se battre entre eux avec leurs méthodes staliniennes ; et tant pis pour les populations !
    Sur le théâtre sud-est asiatique (Thailande, Malaisie, Indonésie, Philippines) ignoré en général des français parce que notre infanterie de marine n’y a pas trainé ses guêtres, la bataille de fixation sur le domino vietnamien a permis à ces pays de recoller au peloton mondialisé, au prix de quelques crimes de masse (Indonésie 1965)
    S’agissant de l’Afghanistan, il n’y a que les français, intoxiqués par la chanson de Roland et le syndrome de Palestro, pour croire que les anglais, les russes ou les américains aient jamais ambitionné de l’occuper à long terme, et pour confondre l’écrasement d’une arrière garde ou d’une patrouille de reconnaissance avec une défaite stratégique.
    Que la destruction du régime de Saddam Hussein se soit transformée en conflit de contre insurrection n’avait rien d’inattendu : les américains ont grosso modo réitéré pendant dix ans leur chevauchée de 2003 jusqu’à Bagdad, tournant en boucle dans le triangle sunnite et le marais chiite. Cela a fini par leur coûter cher mais sans aucune mesure avec les hécatombes de la guerre Irak-Iran.
    Il est paradoxal d’imputer aux américains l’échec d’une soi disant doctrine d’écrasement de l’adversaire sous prétexte qu’ils n’ont pas exterminé tous les talibans ou les combattants d’Alquaida, ce qui n’a jamais été leur objectif .
    En Syrie, les EU semblent avoir renouer avec leur stratégie « bysantine » du Cambodge, de régulation de l’extermination réciproque de leurs adversaires, stratégie cynique qui pourrait finalement coûter cher à tous les soutiens du régime répugnant d’Assad en créant une diaspora de réfugiés.
    ES

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  6. Colin L'hermet17 mai 2014 à 01:29

    Mes respects mon colonel,
    Il me semble manquer à votre réflexion un double point que vous abordez sans réellement l'approfondir (*) : vous aimez rappeler que dans la dialectique du combat, "l’adversaire a un vote" ; mais il a aussi, préalablement, à la fois une figure et une structuration. Celles-ci viennent s'intercaler, dans l'enchaînement des faits, entre sa volonté, propre et autonome, et l'opposition dialectique des volontés.
    Si je ne m'abuse, chez Clausewitz, la décapitation du pouvoir =politique= doit être évitée pour privilégier la manoeuvre de l'outil militaire. Si éradication il y a bien, elle doit se limiter au cercle stratégique militaire : raser l'E-M ennemi, oui ; tuer son roi ou son exécutif civil, non.
    La montée aux extrêmes ainsi théorisée peut permettre l'annihilation de l'ennemi, armé et combattant, mais identifié comme structure dérivant d'un pouvoir politique.
    Les cas où ce pouvoir est ressenti soit comme un pair soit comme un inférieur se distingue toutefois du cas de figure où la volonté de l'adversaire n'est pas reconnue-identifiée comme un pouvoir en soi.
    On croit alors être face à l'hubris, au déchaînement de violence qualifié de barbare. On devine une telle approche dans la difficulté à appréhender le phénomène insurgé en territoire occupé-maillé par une force militaire, censément victorieuse, sans que la conflictualité se soit éteinte pour autant.
    Dans le cas particulier des opérations militaires US, la manifest destiny, pour le dire vite, qui préside à leurs engagements internationaux rend cardinale la question de la structuration de l'adversaire et de la cristallisation-canalisation de sa volonté dans des institutions identifiables, et d'autant destructibles.
    Un pas de coté, que j’espère vous saurez me pardonner : des films Independance day ID4 (R.Emerich 1996), Mars Attacks (T.Burton, 1996), de la série V (K.Johnson, 1983) ou des scènes urbaines de Black hawk down (R.Scott, 2001) notamment, je retiendrais la phrase rituelle : "get me to your leaders" et le malaise né de la masse du swarm, figures agglutinées d’une violence collective sans dux réel.
    Comment oser postuler qu’un adversaire alien "viendra jouer aux échecs" et placer son artillerie au-dessus des capitales pour décapiter – justement – l’articulation du pouvoir civilomilitaire (ne rions pas) du pouvoir terrien (lequel exactement ?), auquel une levée de minutemen modernes vient se substituer jusqu’à la victoire ?

    (...)

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  7. Colin L'hermet17 mai 2014 à 01:30

    (suite)

    Pourquoi parler de ces navets ? Au-delà de la réelle stupidité du pitch où une victoire tactique de W.Smith et B.Pullman suffit à sauver le monde (tant il est vrai que le monde se résume à Washington DC, NY et le NORAD, et Malibu beach pour le week-end), le miroir qu’il offre de l’imaginaire collectif US est intéressant car il est établi depuis si longtemsp qu’on ne sait plus distinguer la poule de l’œuf. Et il me semble que les aspirants au pouvoir suprême qui chapeaute l’outil militaire, sont majoritairement civils et suivent Harvard, Stanford, Eton et nos Grandes écoles bien plus souvent que Westpoint, Sandhurst ou l’EdG. Donc ils baignent dans une trop grossière connaissance, voire une méconnaissance, de la définition des conditions de victoire militaire.
    Et que dire de P.Desproges pour qui "l'ennemi est bête : il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui".
    Mêlez les 2 particularités du bain culturel abrutissant et du culturocentrisme, et vous obtenez le tropisme US que décrit votre billet.
    Donc qu'est-ce que l'ennemi, et que représente-t-il =par rapport à nous=, que nous est-il, et qui est fondé à le représenter ?
    A mon sens, c'est l'approche de cette problématique, et les réponses voire l'absence de réponses à ses équations, qui auront contribué à la constitution de grilles de lecture ad hoc et aux modalités de la mise en oeuvre du hard power. Car comme vous le pointez, ces évolutions ne sont pas figées, et un nouveau théatre apporte son lot de nouveaux adversaires, de nouveaux schémas interprétatifs et de nouvelles réponses stratégiques et opératives./.

    Bien respectueusement,
    Cl’H./.

    (*) notamment parce que ce n'était pas au coeur de votre réflexion, et que ne pas le mentionner n'enlève rien à la justesse de votre billet.

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