lundi 4 novembre 2013

Médias, amygdales et Heisenberg

Dans les années 1930, on présenta 389 enfants à des médecins new-yorkais en leur demandant leur avis sur une possible ablation des amygdales. L’ablation fut recommandée par 174 d’entre eux. Les 215 enfants restants furent présentés à d’autres médecins qui en envoyèrent 99 de plus en opération. Lorsqu’on fit ausculter les 116 enfants restants à une troisième équipe de médecins, l’amygdalectomie fut encore proposée à 52 d’entre eux.

Les experts sont ainsi faits qu’ils ont une forte tendance à se croire obligés de donner leur avis lorsqu’on leur demande surtout quand ils sont payés pour cela et ce même s’ils n’ont pas plus de choses à dire que leur interlocuteur. Le fait que cet avis puisse entraîner un préjudice (la mort en moyenne pour 15 000 ablations des amygdales) n’entre souvent en ligne de compte que lorsque ceux qui peuvent en être victimes sont proches ou peuvent se retourner contre l’expert.

Il peut aussi arriver que l’on soit obligé de donner son avis. C’est le cas des journalistes, qui sont tenus de remplir des pages même s’il ne se passe rien, quitte là aussi à porter préjudice, pourvu que ce ne soit pas à des collègues et qu’on ne risque rien par ailleurs.

Quand deux reporters se font assassiner et qu’on ne sait encore rien sur les motivations du crime, il faut quand même écrire et écrire beaucoup puisque ce sont des journalistes. Le plus simple est alors de paraphraser ce qu’écrivent les journaux dominants et/ou de faire appel à des  « experts » qui forcément ne savent pas grand-chose mais se croiront quand même obligés de dire quelque chose ou, au pire, de donner leur caution par leur seule présence à ce qui a été copié. C’est ainsi que l’on créé des bulles de pseudo-information. 

On « sait » donc désormais que les risques pris n’étaient donc pas « inconsidérés » (à distinguer des risques « considérés » qui, eux ne sont apparemment pas dangereux) et puisque l’armée française était dans un rayon de 500 km, c’est donc sa faute si leur protection n’était pas assurée. Les journalistes étant plus écoutés que les militaires, si ce concept de la protection obligatoire des reporters (et par extension de tous les ressortissants français en zones dangereuses) s’impose, il sera nécessaire de recruter des milliers de nouveaux soldats pour accompagner chaque équipe de journalistes ou chaque famille en voyage touristique ou en croisière dans une zone déconseillée. En ajoutant les effectifs nécessaires pour quadriller Marseille on sauvera ainsi les armées du « big crunch » et on retournera la courbe du chômage tout en assurant la protection de la presse. Le problème est que l’observateur heisenbergien modifie l’expérience par sa présence même. Certains journalistes (sans parler des nations hôtes) trouveront fatalement cet accompagnement un peu pesant et pas toujours compatible avec la notion de liberté ou d’impartialité. On demandera donc plutôt que cette protection se fasse à distance mais sans intervenir trop vite car cela peut aussi « énerver » les ravisseurs et si possible sans violence pour éviter tout risque à tout le monde (sauf aux soldats).

Dans tous les cas, qu’elle soit sur les lieux ou pas, qu’elle intervienne ou pas, que ce soit sa mission ou pas, qu’elle ait averti les intéressés ou pas, l’armée est une cible facile pour les rédacteurs en mal d’inspiration ou d’information. A plus grande échelle, car l’armée française peut aussi être responsable de plein de choses du moment qu’elle a mis les pieds quelque part, certains peuvent même se faire des gloires d’éditions ou universitaires à bon compte sur ce genre de fantasmes.

L’émotion n’impose pas d’écrire n’importe quoi quand on à rien à dire.

10 commentaires:

  1. On est (encore) en présence du syndrome Ghesquiere-Taponier.
    La grande muette est bien pratique lorsque l'on veut se défausser de ses responsabilités.

    Anthony (ancien militaire) et journaliste en Haïti

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  2. Aucun commentaire, ce papier étant tout simplement parfait....un vrai bonheur!

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  3. Il est bon de rappeler les symptômes et séquelles de ce qui est plus qu’une manie ; une terrible maladie qui consiste à avoir une opinion tout le temps sur tout et n’importe quoi. Terrible maladie qui semble moins incommoder le malade que ses vis-à-vis. Maladie, qui je le crains, ne se cantonne pas à la caste des journalistes, certes principaux porteurs et vecteurs du mal, mais bien à toutes la société. Le pire est qu’il n’existe encore aucun remède connu. A quand un Téléthon ?

    Sur ce trait d’esprit je souhaite à toutes et tous une bonne nuit. Merci de m’avoir lu.

    Shorr kan

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  4. soldat d'infanterie de marine5 novembre 2013 à 09:09

    "C'est le soldat, pas le journaliste qui nous a donné la liberté de presse. C'est le soldat, pas le poète qui nous a donné la liberté de parole. C'est le soldat, pas le syndicaliste qui nous a donné la liberté de manifester. C'est le soldat qui salue le drapeau, qui sert le drapeau, et dont le cercueil est recouvert du drapeau qui permet au protestataire de brûler le drapeau." Père Denis Edward O'Brien - USMC

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    1. Je trouve cette citation quoique belle excessive (de quand date t'elle ?)
      Si je comprends que le soldat par la défense de la patrie permet à la liberté de se développer ce n'est vraiment mais vraiment pas la règle générale.
      Dans beaucoup de pays (amérique du sud etc...) les juntes militaires n'ont pas eu à cœur de protéger la liberté...
      Les paroles de cette sentence concerne évidemment les USA (USMC) c'est donc un cas particulier.

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  5. Je n'ai pas vu de polémique sérieuse mettant directement en cause l'armée française dans ce que j'ai pu lire dans la presse.

    Mais je peux me tromper, ou ne pas avoir les mêmes critères que vous sur ce qu'est une polémique sérieuse mettant en cause l'armée.

    Il y a, comme d'habitude, du "bruit" sur les réseaux sociaux. Ils sont conçus pour ça, donc, rien d'anormal.

    Il y a aussi des réactions hâtives dictées par l'émotion et la colère ici et là. Et les habituels donneurs de leçons, inévitables.

    Et surtout, il y a, comme d'habitude, certaines informations qui sont diffusées avant qu'on ne vérifie leur véracité (on a ainsi affirmé qu'un l’hélicoptère de l'armée aurait survolé le véhicule avant l'exécution des deux journalistes).

    C'est assez étrange, mais nous nous targuons de vivre dans une "société de l'information" alors que le système d'information censé faire de nous des citoyens éclairés diffuse, dans l'urgence de l'événement qui vient de se produire, un premier flux d'informations qui est souvent truffé d'informations fausses (au sens de fallacieuse) erronées ou inexactes et en tout cas non vérifiées. Donc, non fiables.

    Transposé dans le monde militaire, cela donnerait ceci: imaginons que l'avionique embarquée d'un Rafale donne à son pilote une première information non fiable du type "attention mon gars, t'es la cible d'un tir de missile". Le pilote s'agite, il stresse, se demande ce qui se passe, est sur le point d'engager une manœuvre évasive pouvant compromettre sa mission en lui faisant brûler du carburant, et puis finalement, son système lui dit: "ah ben finalement, non, scuze-moi, gars, j'me suis gouré".

    Là, on se rend bien compte qu'un système d'information qui commence par diffuser une information non fiable, avant toute chose, pour ensuite la rectifier et la rendre fiable, quitte à la démentir, n'est militairement pas supportable. C'est de l'information basse qualité.

    Eh bien, c'est ce que fait notre système d'information dans la vie civile. Il n'est militairement pas supportable. Mais, une fois qu'on a compris que le premier mouvement de notre système d'information est de diffuser de l'info non fiable par gros paquets de données pulsés dans les tuyaux, on accède à une certaine zénitude car on anticipe la phase suivante: celle de la rectification de l'erreur. Tout cela prend un certain temps avant qu'on ne récupère l'équilibre.

    Il y a comme un temps de latence. On est encore dans cette phase, je crois.

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    1. "on accède à une certaine zénitude car on anticipe la phase suivante: celle de la rectification de l'erreur"

      Il n'y a bien souvent pas de rectification des erreurs.

      Soit le sujet n'est pas central, et un clou chasse l'autre ; mais l'impression reste. Soit, plus grave, il y a un enjeu important et une incertitude qui persiste, et personne ne veut reconnaître avoir eu tort.

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  6. Merci pour cet article qui nous interpelle sur les travers de l'immédiateté des médias (sans faire de jeux de mots). Ici, l'émotion a oeuvré comme facteur aggravant, stimulant les conjectures les plus osées. Quitte à ânonner des inepties, en tout cas, rien de véritablement étayé.
    Le soufflet retombé, on pourra regarder avec un certain profit l'émission C dans l'air du 4 octobre : http://www.france5.fr/c-dans-l-air/international/victimes-du-chaos-malien-40167
    Passons sur le titre racoleur : "Victimes du chaos (sic) malien". Les quatre journalistes entourant Mme Caroline Roux ont donné un peu de hauteur à cette émission, malgré la volonté cette animatrice d'évoquer toutes sortes de spéculations. Ses confrères ont eu l'honnêté de reconnaître que lorsque l'on ne sait pas...on ne sait pas !
    Il faut noter toutefois la saillie que l'on entend à 19'30" : l'hypothèse d'une "opération qui a mal tourné". A y bien regarder, on comprend que l'animatrice suggère une conséquence de l'intervention de l'armée française. Une énième hypothèse habilement éludée par l'un de ses confrères.
    A force de jouer Candide, Mme Roux se fait l'interprète de ces journalistes qui occupent le terrain sans informer. Herureusement ses confrères ont posé la discussion (je ne parlerai pas de débat, en la matière).
    Quand au sujet de "gagner la guerre", je serai tenter de conseiller une saine lecture : FT 01 - Gagner la bataille, conduire à la paix.

    R.V.

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  7. et voila qu'ils seraient ,parait il , maintenant morts au champ d'honneur....

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  8. Rien de nouveau depuis Bourdieu en somme...

    http://www.youtube.com/watch?v=l8TAr8Am95g

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