mercredi 5 septembre 2012

Félin 1970 (2/2)


Cette image du combattant futur, assez courante à l’époque et dont on retrouve des échos dans la science-fiction (Starship troopers de Heinlein qui date de 1959 ou plus tard le personnage Marvel de Nick Fury et l’organisation SHIELD) puis dans les films et feuilletons d’espionnage des années 1960, est éclairante sur les difficultés de l’anticipation militaire.

On est d’abord surpris par l’optimisme quant à la vitesse de réalisation de ces innovations émergentes. En réalité, le fantassin américain de 1970 n’est guère différent de celui de 1957 hormis qu’il est doté d’un fusil d’assaut et éventuellement des premiers gilets de protection (pour le fantassin français, il n’y a aucune différence). C’est un défaut classique de toute anticipation de se concentrer sur l’objet de référence en ignorant son environnement, en l’occurrence politique, économique, sociologique et autre. C’est aussi valable pour l’écrivain qui planifie la remise de son manuscrit en projetant simplement sa capacité d’écriture en ignorant, par exemple, ses contingences familiales comme pour les grands programmes d’armements. Au bilan, l’esquisse du « super-fantassin » ne commence à apparaître que 40 ans plus tard et ce « fantassin augmenté » par Félin ou autre système est encore bien loin du fantassin volant et bondissant de Rigg ou de Heinlein.

On constate ensuite l’échec des promesses technologiques fortes de l’époque (motorisation nucléaire étendue tout azimut, emploi du plastique, motorisation aérienne), ce qui doit inciter à une certaine prudence sur certains enthousiasmes actuels. Les inventions peuvent ne pas donner d’innovations applicables, susciter des adaptations de l’ennemi-constamment oublié dans les projections sur le combat futur-ou être transformées par le croisement avec d’autres inventions survenues ensuite. Même les success stories trouvent rapidement leurs limites dans un contexte dialectique. L’informatique et le combat aéromobile atteignent ainsi leur seuil de rendement décroissant au Vietnam quelques années seulement après les visions grandioses sur leurs possibilités. Les états-majors américains, étouffés par la gestion des systèmes de communication et d’information, y fonctionnent finalement plus lentement qu’avant l’arrivée de ces nouvelles technologies. Quant aux grands unités aéromobiles, on s’aperçoit très vite de leur coût, de leur dépendance à quelques zones de poser à portée des bases de l’artillerie et de l’incapacité à résoudre le problème de la lenteur de l’infanterie mise à terre.

Plus largement, cette anticipation est révélatrice des difficultés américaines à anticiper l’emploi de l’US Army après 1945. Après avoir été persuadés que l’arme atomique dispensait de forces terrestres, les Américains ont été obligé de reconstituer en catastrophe leur armée de terre pour mener un combat conventionnel en Corée. La leçon qui en a été tirée fut ensuite qu’il fallait développer des méthodes et des armes pour un champ de bataille atomique, afin de profiter de la supériorité technologique américaine face aux masses communistes. On créa donc tout un arsenal atomique jusqu’au lance-roquette Davy Crockett pouvant envoyer un projectile d’une puissance de 10 à 20 tonnes d'explosifs à 4 km. Les Américains admirent cependant rapidement l’inutilité de cet armement, par ailleurs très couteux, pour revenir à des formes plus classiques d’affrontement…juste avant de partir au Vietnam mener une guerre totalement différente. De retour sur le front principal face au Pacte de Varsovie, l’US Army s’est entichée du maneuver warfare et est tombée amoureuse de l’art de la guerre-éclair de la Wechmacht…pour finalement mener le combat le plus planifié et méthodique de son histoire lors de la Guerre du Golfe en 1990-1991 et face à l'Irak. Par la suite, la numérisation et d’une manière générale, les nouvelles technologies de l’information, étaient censées donner une supériorité informationnelle totale aux soldats. En fait, dans l'immense majorité des cas, en Somalie, Afghanistan et en Irak ce sont les miliciens-rebelles (un ennemi totalement inattendu) qui ont eu l'initiative des combats. On notera au passage que ces miliciens, eux, n'ont guère modifié leur physionomie et leur armement depuis les années 1960 (mais ils disposent de smartphones).

On pourrait en conclure qu’il faut se méfier des grandes visions américaines mais il n’est pas évident pour autant que nous, Français, ayons été plus perspicaces dans nos anticipations durant la même période, et dans tous les cas, cela est préférable à ne pas avoir de vision du tout.

15 commentaires:

  1. "et dans tous les cas, cela est préférable à ne pas avoir de vision du tout."

    Est-ce si sûr ? Est-ce que le tableau que vous dressez n'est pas au contraire la preuve qu'il est parfaitement inutile d'avoir des visions à moyen-long terme, et qu'il vaut mieux se concentrer sur le court terme et suivre le troupeau sur le long terme, juste pour éviter le risque de décrochage ?

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  2. La modification réellement attendue viendra peut-être de l'intérieur du soldat, et non de l'extérieur.
    Modifications (physiques et psychiques) via les drogues ou les thérapies géniques.
    Les soldats ont toujours eu recours à des "dopages" divers au cours de l'histoire, mais avec la maîtrise actuelle et à venir de la biochimie, de la neurochimie et de la génétique, le dopage guerrier pourrait entrer dans une nouvelle dimension.
    L'important ne sera alors plus qu'ils soient équipés de Lee-Enfield ou de G-36.

    A côté de cette vision du soldat modifié, il faut noter les modifications corporelles des populations occidentales du second XXe siècle et notamment le problème de surpoids, qui se ressent jusque dans le recrutement. l'armée US vient de remplacer l'entraînement à la baïonnette par des séances de fitness.

    Je passe sur les aspects "mentaux", pour relever ce commentaire acerbe d'un gradé britannique qui disait en substance que les soldats brits actuels seraient incapables de refaire ce qui avait été fait 30 ans plus tôt aux Malouines par leurs aînés.

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  3. Bonsoir,

    Petite précision : je pense que la puissance des ogives lancées à partir du système Davy Crockett était beaucoup plus faible : en général entre 10 et 20 tonnes de TNT. Ces ogives (W54) atteignaient la limite basse de puissance possible pour une arme nucléaire.

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    1. Evidemment...je rectifie. Merci.

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    2. Petite vidéo instructive:

      http://www.youtube.com/watch?v=8-Pmf5p0AOA

      Ou l'arme nucléaire en tant qu'arme du champ de bataille.

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  4. Articles très intéressants. Je note que les "Colonial Marines" du Aliens de James Cameron ressemblent à s'y méprendre aux fantassins félinisés d'aujourd'hui (armes "intelligentes", biométrie temps réel, tank poste de commandement qui permet un suivi précis de chaque homme, moyens radios individuels, caméras partout etc...). On dit d'ailleurs qu'il aurait demandé aux acteurs de lire Starship Troopers pour se mettre dans la peau de soldats du futur. Parfois les artistes anticipent mieux que les ingénieurs.

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  5. Concernant la capacité des soldats Brits d'aujourd'hui à refaire ce que leurs aînés aux Malouines ont accompli et enduré, je suis surpris ! Dans le Helmand en Afghanistan ils ont vécu en 2006-2007 des choses bien plus dures et plus longues que la campagne des Malouines. Le haut commandement britannique a qualifié cette période en Afghanistan de "campagne la plus dure depuis la Guerre de Corée"...

    Il ne faut pas mythifier les exploits du passé et ne pas systématiquement sous-estimer notre époque...

    Aux Malouines, un Royal Marine n'avait qu'un équipement léger là où en Afghanistan il porte plus de 30 à 40kg d'équipements (hors sac à dos).

    Et pour ceux que j'ai vu, les soldats brits avaient plus la gniaque que des troubles psy (même si personne n'en est à l'abri et que des cas plus ou moins graves existent ; mais chez les soldats des Malouines aussi !)

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  6. Sans parler du fantassin volant, voilà qui pourrait soulager le fantassin en ménageant ses "frêles" épaules. Puisqu'on n'arrive pas à équiper/protéger un homme à moins de 40 kg, autant faire porter une partie de la charge à une machine.

    http://www.youtube.com/watch?v=xqMVg5ixhd0&feature=player_embedded

    C'est une vidéo assez bluffante sur un robot qui pourrait être la future "mule" du champ de bataille. Le prototype supporte déjà une charge de plus de 100 kg.

    On pourrait imaginer une telle "bête" sur le flanc de chaque VAB (ou son successeur), qui serait, si nécessaire, débarquée en même temps que le groupe et transporterait par exemple eau, nourriture, énergies voire munitions. Si cela permet d'épargner 10 kg par homme...

    Reste à voir la résistance, la fiabilité et surtout la consommation d'énergie (et éviter que le biffin porte les batteries de la mule qui porte les batterie des fantassins félinisés).

    A voir aussi comment cela se dirige, car si un membre du groupe doit passer son temps à le commander...

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    1. C'est impressionnant mais, comparativement à un mulet, Big Dog n'est pas très performant: 150 kg sur 20 km à 6 km/h

      Comparativement:

      CARACTERISTIQUES MILITAIRES DU MULET DE BÂT:

      Charge utile d'un mulet moyen: 80 kg
      Charge maximale d'un mulet très robuste et trés entrainé bât compris: 180 kg
      Vitesse de marche en palier: 6 km/h
      Vitesse de montée: 400 m/h (haltes comprises)
      Vitesse de descente: 300 m/h (haltes comprises)
      Pente maximale: 40 %
      Profondeur de neige limite: 40 cm
      Ration de combat quotidienne: 8 à 10 kg de grain ou de foin, 25 l d'eau. Le sel constituant une récompense!

      Exemples de charges pouvant être transportées par un mulet:
      - 4 nourrices de 20 l (80 kg);
      - 3.000 cartouches de 7,5 mm en deux caisses (100 kg);
      - 1 mortier de 60 et six caisses de six coups (110 kg);
      - 48 coups de 60 (huit caisses) (100 kg);
      - 1 mortier de 81 et trois caisses de trois coups (95 kg);
      - 24 coups de 81 (huit caisses) (95 kg);
      - 192 grenades genre OF (offensives) en quatre caisses de 48 (60 kg);
      - 100 grenades F1 (défensives) ou à fusil en quatre caisses (80 kg);
      - six rouleaux de 100 m de fil barbelé (90 kg);
      - deux bottes de foin (ou paille) pressé (ration journalière de quinze mulets) (100 kg).

      Source: Gazette des Uniformes Hors Série n°10 "La bataille des Alpes", 2000.

      (pompé sur le blog "Embrasement du Monde http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t3635-le-mulet)

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  7. PS: Big Dog a un moteur thermique (2 temps). Je suppose qu'un moteur électrique alimenté par batteries augmenterait très sensiblement le coût.

    Il est donc aussi discret qu'une tondeuse à gazon.

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  8. Grenadier de la Garde8 septembre 2012 à 22:26

    N'êtes vous pas un peu sévère avec l'Army ? Après le Vietnam, il fallait presque tout reconstruire et professionnaliser. Airland Battle a été un moteur. Et il a abouti à façonner une machine de guerre cohérente ou le soldat professionnel, rare et cher était bien protégé et bien armé. Les Starry, Abrams, Depuy, et les jeunes comme Franks, Schwarzkopf, Powel ,etc, ont été une magnifique génération d'officiers endurcis sur les champs de bataille depuis 1944 jusqu'à la sortie du Vietnam. Un magazine (auquel vous collaborez)disait récemment que l'Army n'a pas tiré les leçons du Vietnam. Je pense exactement le contraire. Ils ont eu ce courage de se remettre en cause, et de sortir un nouveau modèle d'armée. Bien sûr pour combattre en Afgha et en Irak, ce n'est plus adapté du point de vue tactique. mais la "All Volunteer Force" est un succès. Là encore, ils ont essayé de réagir, vous l'avez parfaitement décrit dans "les Armées du Chaos". ce n'est pas simple. Ils mènent quand même une sacrée guerre depuis fin 2001 en Afgha. Les jeunes officiers US ont une sacrée "gnake". Tous les beaux esprits (en France...) qui se régalaient d'avance sur les difficultés de recrutement US en ont été pour leurs frais.
    Par ailleurs, je suis bien d'accord avec vous sur l'aéromobilité. Quand on pense au concept français de Division Aéromobile censée détruire les divisions blindées soviétiques, c'était complètement irréaliste. Et pourtant, tout n'était pas à jeter puisque ce sont les mêmes HA qui ont été si efficaces en Lybie. Qui ne tente rien n'a rien.
    Sur le fantassin type FELIN, faudra voir, c'est encore trop tôt. Après tout, le Spitfire ne s'est-il pas écrasé lors de son premier vol ? A vérifier par les spécialistes de l'aviation....

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    1. Je voulais surtout évoquer la difficulté de la prévision mais vous avez raison, le processus de création d'Airland battle est remarquable et j'en reparlerai. Les Américains ont le mérite d'explorer constamment des concepts innovants.

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    2. @ Grenadier de la Garde,

      Verbatim: "Quand on pense au concept français de Division Aéromobile censée détruire les divisions blindées soviétiques, c'était complètement irréaliste."

      Eeeh merde. Quand j'ai appris qu'un truc pareil existait dans l'armée française, il y + 25 ans, j'ai trouvé ça intelligent. A vrai dire, avec les divisions blindées légères, c'était le truc que je trouvais le plus intelligent.

      Là dessus, vous dites que ça tenait pas la route.

      Argn!

      Ben pourquoi?

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  9. @ Xavier M :
    Vous auriez intérêt à lire le dossier de l'IRSEM LABORATOIRE 8 Sur l'état actuel des travaux sur les Cyborgs et consorts : vous verrez que l'on y est au même stade que ces Starships Troopers envisagees pour les années 70.
    Pour le reste :
    Les USA sont effectivement très performant quand il s'agit de produire des nouveaux concepts d'utilisation tels que Air LAnd Battle ou le récent Air Sea Battle, mais butent sur un optimisme debridé quand il s'agit d'envisager l'application des nouvelles technologies :
    Que l'on pense aux Phantom F4 sans canon puisque des solutions tout missiles allaient forcément révolutionner le combat aérien, ou encore le précédent programme de véhicule du Futur qui devaient compenser leur légèreté et leur moindre protection par un usage large des technologies de l'information...Programme qui a depuis été annulé et remplacé par un véhicule plus lourd qu'un Leclerc, dont la masse aura ainsi été multipliée par trois... sans doute vu les retours sur la réalité des combats récents. On ne parle même pas du programme de la guerre des Etoiles de Reagan...
    Il est vrai que les USA peuvent s'offrir le luxe d'annuler un programme quasi finalisé comme l'Helicoptère Cheyenne ou le Commanche pour repartir allègrement d'une feuille blanche.
    Il est vrai aussi que l'abondance des Think Tank permet aussi de produire larga manu des concepts à la pelle aux USA...
    Quand d'autres en sont réduit à élaborer une notion "d'armée invisible"...

    Mais, indépendamment des difficultés de la prospective, il n'en reste pas moins que les progrès dans la résistance des matériaux et la miniaturisation de l'informatique et des sources d'énergie emportables laissent entrevoir une Armure du Futur pour le combattant du Futur

    Reste à savoir si il aura le temps de trouver sa pleinitude de développement avant que le technorebelle ou les Hordes de Huns armés de RPG à 1000$ tels les corps d'archers Anglais à Crécy ne le rendent obsolète :

    Il serait parfois intéressant de phantasmer sur l'IED du futur...

    Surtout pour un pays comme la France qui est passé du temps de Napoléon de la première puissance démographique à un Statut de nain géographique, qui ne lui laisse plus envisager qu'un statut de type Nouvelle Venise, si toutefois on investit dans la maritimisation...

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    1. Pour le F-4 sans canon, il convient également de rappeler les premiers MiG-21 n'en avait pas également, et il me semble que sont les Israliens qui ont exigé un canon sur les Mirage III ;) L

      es toutes premières rencontres entre ces deux monstres sacrées US et Soviétiques au Viet Nam après qu'ils eurent tiré leurs missiles relativement inefficaces ont tourné court.

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