samedi 5 mai 2012

Les corsaires des tranchées-7 Un coup de main historique


Dans une note en date du 18 janvier 1918, le GQG insiste sur l’intérêt à multiplier les interrogatoires de prisonniers : « les prisonniers constituent la meilleure source de renseignement. Il appartient  à tous les échelons de commandement de stimuler, d’une façon particulière, l’initiative des chefs de corps ou de bataillon, pour qu’ils organisent des coups de main aussi nombreux que possible. » A quelques semaines des grandes offensives allemandes, l’action des corps francs est alors intégrée dans la manœuvre générale.

Cela ne suffit pas toutefois pour éviter la surprise et les coups de boutoir du printemps, notamment le 21 mars face aux Britanniques ou le 27 mai face à la VIe armée française. Le 14 juillet pourtant, l’action d’un corps franc va avoir une influence décisive sur le cours de la guerre. Ce jour-là, en effet un coup de main est organisé par la 132e DI afin de compléter, par des interrogatoires de prisonniers, les indices collectés par l’aviation et des six coups de main précédents. L’offensive allemande contre la IVe armée, qui défend Reims, est certaine mais il est essentiel d’en connaître la date et l’heure. 

La zone d’action choisie est un carré de 500 m sur 500 sillonné de quatre tranchées allemandes  (Andrinople, Tirnova, Radius, Cubitus). Le détachement d’assaut est fourni par le 366e RI à partir des groupes de grenadiers d’élite de ses trois bataillons et de deux sections de « ligne ». L’ensemble, commandé par le lieutenant Balestie, représente 174 fantassins, renforcés de 16 sapeurs pour les destructions, de trois équipes de lance-flammes et 8 brancardiers. L’appui d’artillerie comprend quatre batteries de 75 et le groupe de 155 mm de la division, pour assurer l’ouverture des brèches nécessaires, l’encagement de l’objectif, la neutralisation des mitrailleuses et l’aveuglement par fumigènes des observatoires.

L’opération commence à 19h55, c’est-à-dire relativement tôt pour permettre l’exploitation rapide des renseignements recueillis. L’opération de brèche dans les barbelés s’effectue par les sapeurs sous la protection de l’artillerie à l’aide de pétards et de cisailles. La brèche effectuée, le détachement d’assaut se fractionne en cinq colonnes alors qu’un sixième élément garde le point d’entrée. Les hommes sont en tenue légère sans aucune identification de noms, grades ou unités. L’armement est laissé à leur initiative, les ordres sont seulement de prendre dix grenades par homme et une grenade incendiaire par gradé.

Chacun des colonnes a un itinéraire de tranchée à explorer et doit placer une équipe de cinq ou six hommes sur chacun des points clefs. L’une de ces colonnes, celle des grenadiers du 4e  bataillon est commandée par le sergent Darnand, futur chef de la Milice. Il parvient à la tranchée Cubitus, objectif extrême du coup de main, attaque l’abri qui s’y trouve et ramène 18 prisonniers. Le retour se fait par échelon successif, par les mêmes itinéraires. Chaque groupe ne quitte son objectif qu’après avoir recueilli ceux qui étaient plus en avant.

Au prix de deux tués et de quelques blessés, le détachement a ramené 27 prisonniers et du matériel. L’interrogatoire des prisonniers a permis de savoir que l’attaque allemande était prévue pour la nuit même avec une préparation d'artillerie à 1 heure du matin  prévue pour durer de 3 à 4 heures. Une carte du déploiement complet des minenwerfers (mortiers de tranchées) a été découverte. Tous ces renseignements permettent à la IVe armée de déclencher un puissant tir de « contre-préparation offensive » qui va frapper les Allemands sur leur ligne de départ. En même temps, la première ligne française est évacuée et l’assaut ennemi va tomber dans le vide. La dernière offensive allemande de la Première Guerre mondiale échoue ainsi grâce à un coup de main qualifié de ce fait d’ « historique » par le général Gouraud. Chaque homme ayant participé au coup de main reçoit 10 000 francs.

13 commentaires:

  1. Je ne connaissais pas tous les détails de cette opération (la prime, par exemple ;-))
    Mais le rôle du sergent Darnand, lui, est bien documenté. Quand on voit son parcours par la suite, on n'a du mal à imaginer les évènements qui séparent ces deux évènements...

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    1. Joseph Darnand n'a fait ce qu'il a fait pendant l'occupation que pour deux raisons :

      - son anticommunisme totalement viscéral

      - une confiance absolue envers "la personne du Maréchal" pour reprendre la
      formule d'époque.

      Seule cette dernière particularité le distinguait d'une bonne partie de
      l'entourage proche de de Gaulle.
      C'était un patriote.
      Un patriote complètement fourvoyé, mais un patriote.
      Je n'en dirais pas autant de gens qui, ayant rejoint un pays allié de l'Allemagne en 1940, ont maintenant leur nom affiché sur des plaques de rues de communes françaises.

      Ceux-là, l'Histoire, telle qu'elle est enseignée, ne les a pas jugé, mais la politique, elle, s'en est chargé.
      Les idées, au nom desquelles ils ont, eux aussi, trahi leur patrie, sont mortes.

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    2. On a vu, hier soir sur RMC, le documentaire sur cet épisode peu connu. Un très bon documentaire ! Avec la participation de ... Michel Goya et de Gégé Cadarrio. Bravo à la chaine gratuite de la TNT RMC-découverte de nous fournir de bons docu TV sur cette guerre, ce que les chaines publiques semblent incapables de faire France 2, France3, France 4, France5, Arte, LCP !

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    3. Vu l'exploit des grenadiers de Joseph Darnan EN 1918 hier soir 10 novembre 2015 sur RMC DECOUVERTE. Du très grand.

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    4. Vu l'exploit des grenadiers de Joseph Darnan EN 1918 hier soir 10 novembre 2015 sur RMC DECOUVERTE. Du très grand.

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    1. Darnand a refait du service durant 39-40 encore une fois dans un corps franc, comme lieutenant, je crois, et est fait oficier de la Légion d'Honneur pour être allé chercher chez l'ennemi le corps de son capitaine. La propagande de l'époque l'avait mème transformer en une sorte de héro national avec photos sur convertures de magazines, reportages, etc... cette réputation lui a malheureusement été utile par la suite dans sa nouvelle "carrière".

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  3. Grenadier de la Garde7 mai 2012 à 08:28

    Merci pour cette série remarquable. Chapeau encore une fois.
    Au delà des éléments que nous apprenons, merci de donner une autre image des régiments d'infanterie (en particulier métros), une image différente de celle de la "chair à canon" trop souvent véhiculée.(Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit fausse...mais ce ne doit pas être la seule...). Merci aussi de faire ressortir le terme de "Grenadiers" pour qualifier les soldats d'élite. Ce terme a été conservé dans différentes armées (Grenadiers Guards, Granatieri di Sardegna, Panzergrenadiers, etc) mais pas dans l'Armée française. Dommage...
    On peut aussi réflechir sur le choix qui peut avoir lieu entre quelques unités d'élite bien entrainées et bien encadrées, employées sur les actions de choc en comparaison d'une "réserve" de seconde zone consacrée à la Force Protection ou aux patrouilles routinières. Cela peut marcher sur une courte période mais sur le long terme, le risque de fracture "entre deux armées", celle qui agit et celle qui monte la garde n'est jamais payant.
    Merci encore de nous faire réfléchir et partager vos connaissances.
    Cordialement.

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  4. Bonjour,

    Excellente suite d'articles.
    Je replacerai juste ce coup de main dans l'ensmeble plus global suivant :
    Depuis le 02/06, le Deuxième Bureau est en mesure de décrypter les messages allemands, malgré les changements de chiffres très élaborés opérés, (grâce à Georges-Jean Painvin - ancien major de l'X promo 1905, excusez du peu).
    C'est grâce à cela que les français savent qu'après l'échec sur Compiègne, les allemands tentent un dernier coup entre Reims et Chateau-Thierry.
    Ce coup de main a donc été "dirigé" grâce à une excellente exploitation des renseignements fournis par le décryptage des radiotélégrammes allemands, afin d'avoir les détails (heure H, etc...).
    Là encore, une approche globale du renseignement est la meilleure façon de vaincre.
    Cordialement,
    CM

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    1. Vous avez raison. La reconnaissance aérienne a été très utile aussi.

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  5. Moi aussi c'est sur RMC que j'ai pu voir, et savoir ce fait d'armes, car en plus des prisonniers , ne pas oublier les documents
    rapportés

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  6. Hier soir ,j'ai pu regarder sur RMC Découverte ,les exploits des grenadiers de Joseph Darnand.
    Très bon documentaire.

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  7. n'oubliez pas la "MISS " cf le blog de philippe poisson
    http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-les-belles-gambettes-de-mistinguett-au-service-de-l-espionnage-84420741.html
    je trouve d'ailleurs que l'hommage rendu aux femes n'est pas ce qu'il devrait être

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