vendredi 4 mai 2012

Les corsaires des tranchées-6 Pour ou contre les gladiateurs ?


La menace des troupes d’assaut allemandes qui se développent en 1917 jusqu’à former des divisions complètes et l’effet d’imitation qu’elle induit dans certaines grandes unités françaises, amènent le général Pétain, nouveau général en chef depuis mai 1917, à provoquer un débat interne pour éclairer ses décisions. Le général Debeney, major-général au Grand Quartier Général, effectue la synthèse des idées. Sa conclusion est très défavorable aux détachements d’assaut. Ceux-ci permettent, selon lui, d’obtenir des résultats immédiats mais limités. En revanche, on constate une tendance très nette chez les troupes ordinaires à s’en remettre de plus en plus aux corps francs pour des missions qui ne relèvent plus du renseignement mais aussi du combat « classique » (c’est-à-dire désormais vieux d’un peu plus de deux ans). Debeney recommande donc plutôt de pousser davantage l’instruction de tous.

Pétain se range à cet avis et va, à la fois mettre en place un grand plan de formation et d’entraînement, mais aussi rejetter toutes les unités de « gladiateurs ». Pour lui, les Stosstruppen constituent «  un indice du fléchissement de la confiance du commandement allemand en son infanterie» L’application de cette conception élitiste  à grande échelle entraînerait la formation de deux armées, une riche et une pauvre et dans l’infanterie française, « convalescente » après les mutineries, la version « pauvre » serait très fragile. Surtout, Pétain applique à grande échelle le principe de Verdun : il vaut mieux des troupes moyennes qui se succèdent sur le front que des troupes d’élite qui s’épuisent rapidement à force d’être engagées. On ne forme donc pas d’équivalent français des sturmdivisionen  (divisions d’assaut) créées par Ludendorff.

Selon un processus typique de la culture militaire française, ces ordres sont appliqués « juste ce qu’il faut » pour ne pas désavouer le chef mais pas complètement pour continuer à faire face aux besoins. Il n’y pas de divisions d’assaut mais les  11e, 37e, 38e, 39e, 43e et 48e D.I, formées souvent de troupes coloniales ou d’Afrique du nord, bénéficient de moyens et d’un entraînement supérieurs aux autres et continuent à être engagées deux fois plus que les autres (soit au total 15 ou 16 offensives contre une moyenne de 7).

Aux petits échelons les faits sont têtus et il s’avère toujours que les missions de raids, qui exigent une préparation précise et une grande vitesse d’exécution, sont mieux remplies par des spécialistes. Pratiquement toutes les divisions françaises conservent donc un corps franc camouflé sous une fausse appellation (brancardiers, compagnie hors rang, groupe de grenadiers, etc.). La solution généralement adoptée est celle de la compagnie d’élite de régiment, commandée par un officier spécialiste et comprenant trois sections d’une trentaine d’hommes réparties dans les bataillons. En 1918, par exemple, le colonel Barès, ancien organisateur de l’aéronautique française avec Joffre, reçoit le commandement du 23e RI. Une de ses premières mesures consiste à créer la « 2e compagnie spéciale d'attaque » comprenant les meilleurs jeunes officiers, sous-officiers, caporaux et soldats des trois bataillons, tous volontaires. Cette unité comporte un encadrement presque double des autres compagnies et dispose du matériel le plus moderne (lance-flammes, grenades au phosphore, ponts légers pour franchir les barbelés).

A l’usage la méthode française s’avère sans doute la bonne. Au niveau opératif, les divisions d’assaut allemandes vont s’épuiser et disparaître au feu, laissant seules les faibles unités de position. Au niveau tactique, pour des spécialistes comme Jean Callies, la méthode allemande d’injection ponctuelle de bataillons d’assaut venus de l’arrière présente deux inconvénients : les rares apparitions au front des stosstruppen leur font perdre l'accoutumance au danger et surtout ils ne connaissent pas les unités au sein desquelles ils viennent combattre. La coordination n'est pas toujours excellente. Au contraire, les grenadiers d’élite français vivent au sein des bataillons ordinaires tout en ayant la possibilité de s'entraîner en arrière sur des terrains adaptés. Les corps francs étant issus d’un régiment, celui-ci est plus enclin à les aider d’autant plus que le prestige de leur réussite rejaillit aussi sur eux. De plus, les effectifs ne sont pas figés. Les hommes des corps francs peuvent retourner dans les compagnies ordinaires et y apporter leurs savoir-faire. Inversement la compagnie d’élite recrute des volontaires, trop peu nombreux pour « écrêmer » le bataillon. 

Le Grand quartier général ferme les yeux car ces pratiques sont efficaces sans dépasser un seuil qui provoquerait une fracture de l’armée française. Les corps francs perdurent donc et vont contribuer à la victoire.

8 commentaires:

  1. Très intéressante série d'articles sur les combats de la Première Guerre mondiale. On en redemande !

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    1. Ce n'est pas tout à fait fini.

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    2. Je m'en doutais mais ma remarque portait déjà sur les morceaux publiés. Il y en aura encore beaucoup ?

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  2. Cet article se rapproche étrangement des limites aujourd'hui constatées dans le concept de modularité qui régit la constitution des GTIA. Quand les unités engagées en temps de guerre proviennent de la même unité de temps de paix, le fonctionnement interne s'en trouve facilité: l'infanterie française a créé (enfin) officiellement les SAED qui présentent l'avantage d'être des émanations du régiment, et non pas des pièces rapportées dont la seule présence entraine une concurence avec les unités organiques; c'est toute la difficulté du travail avec les forces spéciales. L'histoire ne ment pas....

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  3. Merçi pour la serie d'articles.

    Allez vous faire de même pour les Corps Francs de la Drôle de Guerre (et de l'Offensive de la Sarre) de 39-40 ? Ils sont nettement moin connus mais le sujet me passione.

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    1. Je connais beaucoup moins le sujet mais cela vaudrait le coup. Ceci dit, il y a un peu plus de littérature que pour la Grande guerre. Une autre fois peut-être.

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  4. cher mr Goya
    Dans differents sujets vous avez pu constate la pertinence de mon vecu et expertises je suis totalement effare par les extertises de 14-18,personne n'est est mesure de dire l'exact verite les generaux ont ete incapables de gerer pendand 5 ans, merci les ST Cyr merci POLYTECH et par anticipation,toutes mes gratitudes a feu Marcel Bigeard dont les generaux ST CYr ont sacrifies leurs troutes dans une cuvette, GIAP apparait pour un stratege extreme, avec des cons pareils devant les cartes il a pas trop force

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