lundi 30 avril 2012

Les corsaires des tranchées-3 Les corps francs



La capture de prisonniers par un raid au cœur des tranchées ennemies est une mission complexe. En 1919, il faut 150 pages au capitaine Jean Callies pour décrire de manière exhaustive ce mode d’action qui le plus souvent ne dépasse pas les dix minutes. Pour parvenir aux savoirs d’action contenus dans cet Art de faire des prisonniers, il faut cependant deux ans de tâtonnements, d’expérimentations, de micro-innovations techniques et tactiques souvent payées avec du sang. Comme le souligne Callies : « Si nombreux étaient les insuccès [en 1915 et 1916] que dans presque tous les corps de l’armée française, le coup de main était devenu la terreur du fantassin, sa bête noire ».

Il faut du temps en effet pour apprendre à franchir le no man’s land sans l’aide de l’artillerie, soit en courant, soit discrètement en collant au terrain, ce qui suppose au moins l’abandon du pantalon rouge et l’adoption de tenues plus adaptées au combat de tranchées. Il faut ensuite apprendre à franchir les réseaux de barbelés qui se densifient pendant l’année 1915. On commence par se doter de cisailles mais le procédé est lent. Les sapeurs inventent ensuite les charges allongées, des bandes d’explosifs que l’on fait glisser dans les barbelés pour dégager des passages, méthode plus rapide mais peu discrète. On adopte enfin l’échelle qui permet à la fois d’écraser les barbelés puis de descendre dans les tranchées. 

Il faut ensuite pouvoir combattre dans ces tranchées, boyaux et abris ennemis et pour cela le fusil Lebel d’1m60 avec sa baïonnette est trop encombrant. Les mousquetons de cavaliers et surtout les pistolets d’officiers sont plus pratiques mais la vraie arme du combattant des tranchées c’est la grenade à main, qui se généralise au printemps 1915 et finit par provoquer quatre fois plus de pertes que les balles. En revanche, contrairement à la légende, les poignards et autres armes blanches ne font pas partie de l’arsenal. Jean Callies n’y fait jamais allusion dans son ouvrage, y compris dans ses listes d’équipements, et le service de santé ne les prend même pas en compte dans les causes de pertes. Les fusils-mitrailleurs qui apparaissent à l’été 1916 sont par contre très vite intégrés pour assurer la couverture des missions.

La configuration du terrain ayant pour effet de fragmenter la troupe, il faut apprendre aussi à combattre de manière dispersée en coordonnant des petites cellules qui ne se voient pas. Cela est plus facile de jour mais dans ce cas la traversée du no man’s land est plus délicate. Dans tous les cas, un raid demande une préparation soignée, un encadrement supérieur à la moyenne et des exécutants d’un excellent niveau physique et technique. Tous ces facteurs militent pour la formation de troupes spécialisées qui finissent par s’imposer en 1916. On voit ainsi apparaître une multitude d'unités sans existences officielles et aux noms les plus variés : groupe franc, section franche, équipe spéciale, détachement de reconnaissance, groupe ou compagnie de grenadiers d'élite, etc. L’histoire retiendra le terme général de « corps francs » issu du Moyen âge mais surtout des combats « irréguliers » de 1870-1871.

L’ensemble représente environ 20 000 hommes, en très grande majorité des volontaires qui comme Albert Préjean, chef du corps franc du 245e RI et futur grand acteur, préfèrent « risquer leur peau à chaque coup de main que de moisir dans les tranchées ». Leurs qualités sont entretenues par un entraînement quotidien dans des parcours d’obstacles, des tranchées reconstituées ou des polygones d’explosifs. En compensation de ces exigences, les hommes des corps francs sont souvent exempts de corvées et de service de garde. Ils bénéficient également plus facilement de permissions et de citations, parfois même de primes en argent.

Au début de 1917, ces hommes sont capables de traverser un no man’s land, de pénétrer jusqu’à 200 m à l’intérieur des lignes adverses et d’en ramener des prisonniers en moins de dix minutes. 


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