lundi 30 avril 2012

Les corsaires des tranchées-2 Les patrouilles


La guerre dans le no man's land trouve surtout son origine dans la recherche du renseignement. Cette mission était traditionnellement dévolue à la cavalerie mais celle-ci a été chassée du champ de bataille moderne. Le feu des mitrailleuses, les réseaux de barbelés, le terrain de plus en plus ravagé est parfaitement impropre à l'emploi des chevaux. L'aviation d'observation a pris le relais et connaît une expansion rapide en 1915, grâce à la radio et la photographie aérienne, mais son rendement diminue vite lorsque les adversaires trouvent des parades par le camouflage et la défense anti-aérienne. De toutes façons, les photographies aériennes ne permettent pas, par exemple, d'identifier les  unités  en présence ni d'en connaître l'état d'esprit.

Il devient donc nécessaire d’aller découvrir ce qui se passe « de l’autre côté ». Pour cela on dispose d’un procédé connu, la patrouille, c'est-à-dire, l'envoi d'un petit groupe de fantassins pour éclairer le terrain devant soi de manière à ne pas être surpris. Dans la guerre de tranchées, cela se traduit par l’observation à proximité des lignes ennemies. Très rapidement, les procédés de la patrouille ressemblent à ceux de la chasse, à la « guerre d’indiens » tant méprisée avant-guerre. On apprend par exemple à utiliser le vent (on est plus discret lorsqu'on se déplace contre le vent) ou la lune (son halo gêne l’observation ennemie). On apprend aussi à se cacher dans les creux pour mieux voir les silhouettes se découper dans le paysage.

Dans l’Heure H, Tézenas du Montcel décrit sa première patrouille en mars 1916 sur le front de l'Oise. Le jeune sergent qu’il est reçoit l’ordre de se rendre à la tombée de la nuit avec une escouade de six hommes et un caporal jusqu’à un lieu nommé « poirier en parapluie » pour s’y poster en observation pendant une heure. Tézenas gagne le point de sortie des patrouilles avec ses hommes, prévient les sentinelles pour éviter tout tir fratricide et monte le parapet de la tranchée. Ils traversent les passages prévus à cet effet dans les barbelés jusqu’aux herbes sauvages qui ont poussé dans ce qu’il appelle le bled. « Se trouver debout, à découvert dans la campagne, sans rien autour de soi qui vous protège : ni terre, ni fil de fer, fait un effet extraordinaire ». La distance maximale entre les deux lignes adverses est de 700 mètres. Les sept hommes s'y déplacent dans une formation en losange qui leur permet de surveiller de tous côtés. Ils sont silencieux et presque invisibles. Les parties métalliques de l'équipement ont été camouflées pour ne pas briller. Le petit groupe s'arrête à un premier point de repère, des pommiers. Une fusée éclairante allemande les fige alors sur place et fait naître un décor surréaliste. Parvenus au lieu-dit du « poirier en parapluie », les hommes s'allongent en demi-cercle dans l'herbe à deux mètres les uns des autres puis observent et écoutent les lignes allemandes. « Le silence est absolu, mais c'est un silence vivant qui est fait de mille bruits infimes, indiscernables, portés par la nuit. Peu à peu, l'obscurité nous paraît plus transparente mais elle s'épaissit à nouveau lorsque s'éteignent les lueurs qui par instants surgissent autour de notre horizon. Etendus au ras du sol, immobiles, nous avons conscience d'être à peu près invisibles et nous attendons, à l'affût, que des ombres se révèlent...c'est du grand sport ». Au bout d'une heure d'observation, Tézenas revient avec sa patrouille, prenant surtout soin d'être bien identifié par les sentinelles françaises. « Quand nous sommes descendus dans le boyau, j'éprouve une impression de détente et de sécurité invraisemblable. Il n'y a rien de tel décidément qu'une promenade sur le bled pour vous faire goûter la quiétude d'un séjour en première ligne. »

Si elles sont excellentes pour l’aguerrissement, ces patrouilles sont cependant insuffisantes pour obtenir assez de renseignements. A l’usage, la meilleure source, et de loin, s’avère être l’interrogatoire de prisonniers et les patrouilles ne réalisent des captures que de manière très aléatoire. Il est donc nécessaire de monter de véritables opérations pour aller chercher ces prisonniers là où ils sont, c’est-à-dire dans leurs propres lignes. C'est la naissance véritable de la « petite guerre » des tranchées. 

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