dimanche 29 avril 2012

Les corsaires des tranchées-1 Les tireurs d'élite


L'apparition des tranchées à partir de novembre 1914 provoque une crise tactique qui impose une transformation radicale des formes de combat. Le commandement français n’a alors qu’une obsession : percer le front et écraser le « Boche » dans une grande bataille décisive qui s’échappe pourtant systématiquement. A la guerre continue des premiers mois succède une guerre par pulsations de grandes offensives. Hors de ces éruptions les communiqués officiels décrivent le front comme calme. En réalité, ce calme n’est qu’apparent. En examinant de plus près les deux positions antagonistes et le no man's land ou bled qui les sépare, on découvre une petite guerre parallèle aux grandes opérations. Cet affrontement permanent est fait de patrouilles, raids, coups de main et harcèlements divers. Il se déroule sur quelques centaines de mètres de terrain lunaire et n’oppose le plus souvent que quelques dizaines d’hommes. C’est aussi la naissance des opérations commandos modernes.

Cette petite guerre ne se met en place très progressivement du côté français et comme la création de la chasse aérienne au même moment, elle se fait largement à l’insu du commandement et sur l’initiative de quelques individualités agressives. L’adjudant Lovichi est l'un d'eux. Meilleur tireur de son bataillon de chasseurs à pied et candidat pour chaque concours national, il est parti en guerre avec son arme de compétition parfaitement entretenue. Une fois que le front des Vosges se fige à l’automne 1914, Lovichi prend l'habitude de se poster entre les lignes et d'attendre pendant des heures pour abattre un allemand puis ceux qui tentent de le secourir. Il est parmi les premiers à marquer des encoches sur sa crosse à chaque coup au but. Bien qu’adjudant, le commandement lui demande pourtant de prouver ses « victoires » en allant chercher les cadavres de ses victimes avec des patrouilles. Quand les cibles deviennent rares dans son secteur, il va « chasser » dans les autres compagnies. Cette ardeur presque monomaniaque finit par faire des émules.

Les volontaires affluent, ce qui oblige le bataillon à restreindre et réglementer ce qu'on appelle alors le « service d'embuscade » car ce type de combat individuel ne plaît pas au commandement, qui reste sceptique sur les capacités et le volontarisme des soldats et sous-officiers. Contrairement aux Britanniques et aux Allemands, on ne développe donc pas le sniping laissant disparaître les hommes comme Lovichi. Il est vrai qu’avec la transformation des unités pendant la guerre des tranchées, le nombre de tireurs au fusil est divisé par cinq dans chaque compagnie et que l’encombrant Lebel est souvent remplacé par un mousqueton plus compact mais inapte au tir précis à longue distance. Les pertes par balles passent de 60 % dans les premiers mois de la guerre à 7-8% en 1917. Et encore, ce chiffre comprend aussi les balles de mitrailleuses, qui sont alors prépondérantes dans le combat d'infanterie. On voit d'ailleurs aussi apparaître des mitrailleurs d’élite qui vont spontanément traquer l’ennemi, comme le soldat Ryckwaërt du 157e RI.

Les tireurs d’élite ne sont utilisés finalement que pour faire face à une menace ponctuelle et temporaire. Ainsi, à Verdun en 1916, lorsqu’apparaît la menace des lance-flammes, une unité de circonstance est-elle créée en toute hâte pour traquer les « pétroleurs ». C’est d’ailleurs à cette époque, deux ans après le début de la guerre, qu’apparaissent les premières armes à lunette : les Lebel 1886/1893, puis le Lebel 1916, équipés d’une lunette APX 16 (puis d'un modèle 17 plus long) grossissant trois fois et permettant de tirer jusqu’à 800 mètres. Ces armes sont distribuées dans les régiments mais aucun poste de tireur d’élite n’est créé officiellement. Les corps les utilisent comme bon leur semble.

En novembre 1916, des Français visitent le camp d'entraînement britannique de Pernes, dans le Pas-de-Calais. Ils sont stupéfaits de découvrir des tireurs d'élite enveloppés dans des bâches camouflées et presque invisibles dans le décor. Ils n'ont jamais vu et ne verront jamais rien de tel dans les unités françaises.

2 commentaires:

  1. J'adore vos récits qui non seulement sont instructifs mais palpitants par leur présentation en Épisode.

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  2. Peut-être existe-t-il une légère imprécision : il semblerait que le Corse Jacques Lovichi ait agi au sein du 4e R.M.T. et non dans un B.C.P. Voir : http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/complementter.php?id=3426087
    Par ailleurs, il existe une trace sur internet mentionnant sa citation pour acte de bravour en octobre ou novembre 1914, déjà au 4e R.M.T. mais avec le grade de sergent. Voir : https://www.archive.org/stream/ser5inpagesdhisto05pariuoft/ser5inpagesdhisto05pariuoft_djvu.txt (faire recherche texte dans la page)

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