jeudi 15 mars 2012

La guerre d'Algérie et le modèle français de contre-insurrection - 4 Les Léopards


Général Challe
L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle sonne le glas de la guerre psychologique. De Gaulle lui-même considère ces théories comme puériles (« Foutez-moi la paix avec votre guerre subversive. On ne peut à la fois manier la mitraillette, monter en chaire et donner le biberon ») et en 1960 Pierre Messmer, ministre des Armées, supprime les 5ebureaux et le Centre interarmées de guerre psychologique (« hiérarchie parallèle de commissaires politiques »). Le sort des populations sera repris en compte par les services civils de l’Etat en application du plan de Constantine.

Le nouvel exécutif suit en cela beaucoup de chefs militaires qui sont exaspérés d’être devenus « les domestiques à la botte des 5e bureaux […] suprématie du territorial sur l’opérationnel » (colonel Langlais alias Simplet dans la Revue militaire d’information) et qui, à la fin de 1958, sont heureux de voir le nouveau commandant du théâtre, le général Challe, redonner la priorité à la destruction des bandes rebelles. Il est vrai qu’en trois ans les procédés de combat ont considérablement évolués, en grande partie sous l’influence des parachutistes qui, les premiers, comprennent qu’on ne combat bien une guérilla qu’en l’imitant. Bien mieux équipés et encadrés que les unités de secteur, les dix régiments parachutistes développent au prix fort (100 à 200 morts par corps) un combat d’infanterie légère fait de traque à pied et de combat rapproché. Ces méthodes sont dopées par la combinaison étroite avec l’action de la première flotte aérienne « anti-insurrectionnelle » de l’histoire combinant le très moderne (les hélicoptères) et les « rétro-évolutions » (les avions d’appuis feux à hélices).  Ces méthodes font école, les « commandos » se multiplient, des régiments s’allègent et la masse de manœuvre à la disposition du général Challe, nouveau commandant en chef en décembre 1958 s’accroît jusqu’à 50 000 hommes. Le général Challe redonne la priorité à la recherche et destruction des bandes rebelles sur le quadrillage et entreprend de grandes opérations de nettoyage d’Ouest en Est et qui vont durer presque deux ans.

Après plus de trois ans de tâtonnements, la phase exploratoire semble enfin déboucher sur une véritable analyse opérative et faire place à la phase d’exploitation d’un paradigme à peu près établi. Pour autant, les succès et les erreurs passés ne sont pas abolis dans les mémoires de la population ou des militaires. Le plan Challe ne fait d’ailleurs pas forcément l’unanimité parmi ces derniers, notamment chez les tenants les plus durs de la guerre révolutionnaire. Pour le colonel Argoud,

Le général [Challe] aborde le problème avec une optique d’aviateur. Il n’a de la guerre révolutionnaire qu’une connaissance livresque. Il n’a en pas saisi la philosophie. Réagissant en technicien, il ignore les problèmes de la troupe, de la population. Il est confirmé dans cette attitude par son entourage, composé d’une majorité d’aviateurs et d’officiers d’état-major de type classique […] Lancée sur un objectif secondaire [la destruction des bandes], sa manœuvre ne put donner que des résultats partiels. 

Les tenants de l’approche « populo-centrée » constatent qu'en effet l’armée de libération nationale est réduite de moitié et, asphyxiée entre les barrages sur les frontières du Maroc et de la Tunisie mais aussi que cette destruction n’aurait pu se faire sans l’accélération de la politique de regroupement des populations rurales, qui finit par toucher 2,3 millions de personnes (plus d’un quart de la population musulmane). Ce qui aurait pu être admissible si la France avait fait l’effort nécessaire pour faire vivre dignement cette population, devient honteux et même contre-productif lorsque ces populations sont laissées dans un état misérable, ce qui est le cas le plus fréquent. Le 22 décembre 1960, le général Parlange, créateur des SAS et inspecteur des camps de regroupement, demande à être démis de ses fonctions constatant le décalage entre le rythme de formation des camps et celui des fonds qui leur sont alloués.

3 commentaires:

  1. Grenadier de la Garde15 mars 2012 13:03

    Bien vu, votre post aborde effectivement l'aspect de la lutte contre les bandes par les unités d'intervention.
    Histoire de discuter, feriez-vous un parallèle entre Challe et Haloutz, le CEMA israélien en 2006 qui lui aussi aborda le conflit avec une optique d'aviateur ? Bref, ne doit-on pas confier le commandement sur le terrain qu'à des chefs très expérimentés, plutôt que de choisir des techniciens d'état-major même très diplomés ?
    Pour revenir sur la professionnalisation US, j'ai comme l'impression que des types comme Creighton Abrams et d'autres (DePuy, etc)ont saisi très vite que les appelés ne se battraient plus (Fragging, drogues douces, consumérisme, etc) et que si on voulait conserver une capacité d'intervention, il fallait des engagés. Car si le bourgeois WASP ne veut pas servir au Vietnam, ni y envoyer ses enfants, la mort de l'engagé lui est très supportable. De ce point de vue, ils ont été visionnaires. C'est parce qu'il n'y a plus de service militaire que l'on a pu se battre si longtemps en Irak et en Afghanistan.Le modèle du soldat professionnel a triomphé avec toutes les limites dont vous parliez il y a peu dans une autre publication.
    Dans le même temps, ils ont cherché à développer des techniques de combat protégeant un maximum ces engagés si difficiles à former et à conserver. C'est Airland Battle avec des matériels les plus perfectionés possibles (M1, Bradley, etc) pour que le fantassin ne soit engagé qu'à coup sûr et quand il n' y a plus grand chose en face. je crois que Starry, un des concepteurs de Airland Battle avait été CDU en Allemagne dans le bataillon de Creighton Abrams, ils se connaissaient donc très bien.
    Bon, en tout cas, leur système était cohérent et a rempli la mission qui lui était assigné. Fournir un corps expéditionnaire réellement employable, même dans la durée. Quand on se souvient de ce que disaient nos anciens (des années 80) sur le faible moral des unités US en Allemagne, croisées sur tel ou tel CEC...on mesure à quel point il faut se garder des jugements hatifs...
    Bonne soirée et encore bravo pour ce que vous faîtes.

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    1. Pour la petite histoire, le général Petraeus en visite à Paris avait demandé une copie du plan Challe qui reste un modèle du genre. Challe avait quand même une vision bien plus juste des choses que Dan Halutz.
      L'armée pro permet certes d'agir sur la durée mais il lui manque le nombre, donnée essentielle dans ce type de conflit.

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  2. Mon colonel la proposition de démission du général Parlange est symptomatique du phénomène de misère sociale qui dominait dans les campagnes algériennes des années 50, la réponse coercitif si efficace soit elle au niveau tactique ou opératif n'était elle pas voué à l'échec sans combinaison avec une action sociale réellement efficace ?et les moyens financiers et humains engagé dans les opérations cinétiques comme le plan Challe n'étaient ils plus pertinents sur le plan stratégique si ils était engagés dans des actions sociaux-psychologiques? et aurait ils pu influencé sur le cour de la Guerre?

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