lundi 2 janvier 2012

Dissonances stratégiques

Au milieu des années 1950 aux Etats-Unis, Mme Keech entra un jour en contact télépathique avec le messie extraterrestre Sananda. Charismatique, elle forma rapidement autour d’elle un petit groupe de disciples à qui elle annonça qu’un déluge allait submerger l’Amérique le 21 décembre suivant mais qu’une soucoupe volante viendrait les sauver. Le jour dit, le sociologue Léon Festinger, introduit dans le groupe, put étayer in vivo sa théorie de la dissonance cognitive. Il n’y eu cette nuit-là ni apocalypse, ni sauveteur céleste, ce qui plaça comme prévu les membres de la secte dans un trouble profond. La contradiction entre la réalité et les croyances avait conduit à une forme de sidération dont il n'était possible de sortir que par une abjuration ou, au contraire, une fuite en avant dans l’illusion. Opportunément, quatre heures après l’heure prévue pour l’apocalypse, une transmission télépathique annonça à Me Keech que c’était la foi des disciples qui avait empêché la catastrophe et qu’il fallait désormais l’annoncer au monde.

Dans le domaine stratégique, les cas de dissonances cognitives sont nombreux. La déclaration du Président de la république annonçant que la France n’avait pas d’ennemi au Liban quelques jours avant l'attaque la plus violente contre le contingent français à Beyrouth le 23 octobre 1983 en constitue un parfait exemple. Le général Cann en conclura ironiquement que les 58 hommes avaient été tués par personne.

Les cas de décalage entre le discours et la réalité semblent cependant se multiplier depuis le 11 septembre 2001. Le 1er mai 2003, le président des Etats-Unis annonce la fin des combats en Irak sur fond de bannière « Mission accomplie » accrochée à la tour du porte-avions Abraham Lincoln. Toute l’intelligentsia politique, militaire et même médiatique est d’accord avec lui alors que 97 % des pertes américaines en Irak ne sont pas encore survenues. Cette déclaration est suivie d’autres communiqués de victoire, au printemps 2004 juste après la capture de Saddam Hussein et juste avant le siège de Falloujah, la révolte mahdiste et les révélations des exactions d’Abou Ghraïb ou encore à la fin de 2005 quelques semaines avant le basculement dans la guerre civile. Le 24 avril 2006, le ministre britannique de la défense John Reid déclare son espoir qu’aucune cartouche ne soit tirée au cours de la mission prévue pour les forces britanniques dans la province afghane de Helmand. Cinq mois plus tard, le premier bataillon engagé en aura déjà tiré 120 000 au cours de combats plus violents que pendant la guerre des Malouines. Le 12 juillet 2006, à la suite d’un raid d’un commando du Hezbollah en territoire israélien, le Premier ministre Olmert annonce que Tsahal va détruire le Parti de Dieu. Le lendemain, le chef d’état-major, le général Dan Halutz déclare que « partie est gagnée ». Un mois plus tard et malgré les 200 frappes aériennes et 5 000 obus qu’Israël lance chaque jour sur un rectangle de 45 km sur 25, le Hezbollah résiste encore et continue de lancer des roquettes sur Israël.  Tous ces exemples ont été suivis d’une fuite en avant coûteuse et aux résultats pour le moins mitigés. 

Ce décalage entre la construction politico-médiatique de la réalité stratégique et celle du terrain provient certes d'une certaine méconnaissance mais aussi d’une différence de vitesse d’évolution. Les visions institutionnelles politiques et militaires restent souvent fondées sur des schémas cognitifs hérités, comme par exemple l’association de l’état de guerre avec celui d’affrontement contre un autre Etat et non, plus largement, contre un ennemi politique. Les réalités locales sont en revanche beaucoup plus mouvantes qu’il y a quelques années grâce au surcroît de capacités de résistance donné aux « particuliers » par rapport au « général » grâce à la diffusion des armes légères, les nouvelles technologies de l’information ou des rapports à la mort différents. Le mouvement de ces particules élémentaires échappe facilement à la vision des grands, surtout si ceux-ci sont étrangers et très sûrs d’eux.
                                                                                                                
Voir Fureur et stupeur, Politique étrangère, 2008/4
http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2008-4-page-843.htm

6 commentaires:

  1. Ces ministres, généraux et autres présidents que vous citez sont ils des gourous ou des croyants zélés?

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  2. Dans le cas américain entre un G. Bush qui ne savait pas qu'il y avait des sunnites et des chiites en Irak deux semaines avant l'invasion et les propos allumés de certains néo-cons, la répartition est vite faite.

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  3. La notion de "dissonance cognitive" n'implique t'elle pas la sincérité des sujets étudiés ( cf ils croient vraiment ce qu'ils disent) ?

    Auquel cas n'est il pas difficile de tenter de l'appliquer à des politiciens qui, la plupart du temps, et particulierement dans le domaine de la défense/guerre, ont des discours "adaptés" aux circonstances ( mentent ou au moins deforment sciemment la réalité pour x raisons) ?

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  4. Je ne vois pas de dissonance cognitive de la part du ministre de la defense concernant le Liban,tout juste une vulgarisation inapropriée,
    le ministre indiquant par ces mots la responsabilité des Syriens et non des Libanais

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  5. intéressant

    à la fin de l'antépénultième paragraphe, écrivez plutôt: "Le général Cann en conclut ironiquement que ses hommes n'avaient été tués par personne." ou au moins rajoutez une négation avant "ont"

    il est vrai qu'on peut se demander avec fencing à quel point les déclarations officielles de hommes politiques correspondent à ce qu'ils croient vraiment; on a de plus l'impression que beaucoup d'entre eux changent sans cesse d'avis, donc peut-il vraiment y avoir dans ce cas dissonance cognitive?

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  6. Ces déclarations ont peut-être la même valeur que la prière. L'incantation est sensée provoquer la réalisation (rire)

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